Suspension

J’ai découvert la « suspension » à l’époque où j’enseignais la négociation. Quand vous sentez que l’émotion monte, danger : vous devenez incontrôlable. Alors, suspension : vous laissez « passer un tour », vous ne répondez pas.

Puis j’ai lu que la suspension était le propre de la philosophie. Notre jugement est entaché d’erreurs, de préjugés. Doute cartésien ou phénoménologique.

Et, finalement, que la suspension sauvait le pilote d’essai ou de guerre. En situation désespérée, débranchez votre raison.

Cela semble signifier que la raison n’est qu’empilage social, artificielle par nature ? Si l’on veut faire la moindre chose sérieuse, il faut la mettre à zéro ?

Comprendre

De fait de mon travail, je dois beaucoup communiquer. Or, je constate systématiquement que l’on me pose des problèmes dont j’ai donné la solution il y a longtemps. Et je peux répéter, rien ne change.

En fait, tout change parfois. C’est lorsque la personne se trouve en situation de « responsabilité ». Son « anxiété de survie » se met en marche. Et cela semble déclencher son cerveau. Elle est inquiète. Elle ne sait plus rien. A la façon de la personne qui se noie, elle cherche à se raccrocher à quelque perche des environs. Et elle redécouvre ce que je m’évertuais à lui dire. Mais elle le fait à sa manière, comme si je n’avais jamais existé.

C’est probablement aussi comme cela que j’ai appris. J’ai commencé par penser que les figures d’autorité que l’on me donnait en exemple étaient incompréhensibles, jusqu’à ce que je me trouve dans la situation qui les avait amenées à concevoir leurs idées. Le principe d’une pédagogie digne de ce nom ?

Kemi Badenoch

Kemi Badenoch, qui est-ce ? Les conservateurs anglais on un nouveau « leader ». Une femme. Elle est présentée comme à l’extrême droite du parti. Inquiétant.

Je me renseigne chez wikipedia. Elle est nigérienne, et fille d’un médecin et d’un professeur de physiologie. Une Nigérienne après un Indien, l’intégration, en Angleterre, n’est pas un vain mot. Un modèle pour le monde ?

Et ses théories sulfureuses ? Ce que j’en comprends est qu’elle dit que pour devenir citoyen d’un pays, il faut en partager les valeurs, et que, replacé dans son contexte, le colonialisme n’a rien de diabolique. Ce qui semble raisonnable.

Il se trouve que je suis tombé sur une « histoire des idées » de Whitehead. Il écrit à peu près la même chose : la démocratie s’est construite sur l’esclavagisme, c’est grâce à lui qu’elle a pu transformer le monde, et éliminer l’esclavagisme. On ne pouvait probablement pas avoir l’un sans l’autre. La seule chose que l’on puisse faire c’est d’être reconnaissant aux esclaves de nous avoir faits tels que nous sommes.

En fait ce qui n’est pas raisonnable est qu’il y ait là sujet à s’égorger, et non à discussion et à enseignement. Faillite de la raison ?

Société de loisir

La question de la suppression du travail par la machine ne fait que revenir sans arrêt. Et elle est portée par ce que la société nous dit être élite intellectuelle, par exemple Keynes en Angleterre. Au lieu de se demander pourquoi on s’est trompé, à chaque épisode, comme aujourd’hui avec l’intelligence artificielle, on annonce que « cette fois, c’est la bonne ». Bon sang, qu’est-ce que l’on peut être con !

Voilà ce que m’inspire une ancienne émission de la BBC. (The problem of leisure, Archive on 4, BBC 4, 2019.)

L’émission s’interrogeait sur ce que serait une société de loisir. Serait-elle vivable ?

Mais qu’est-ce que le loisir ? Ecrire ce blog est-il un loisir ou un travail ? Nettoyer sa maison, couper sa haie, tondre son gazon, faire des courses, changer des langes, réviser des leçons, remplir une feuille d’impôts, faire de l’exercice pour éviter un AVC… ? Et même le loisir pur, tel que la fête, n’a-t-il pas quelqu’utilité pratique ? Permettre à l’esprit de se reposer, pour repartir ensuite de plus belle, par exemple ?

Comme une fourmilière, la société humaine a besoin d’être en permanence en mouvement ? Le loisir n’existe pas ? Il a été inventé par le capitalisme : c’est une activité non rémunérée ? Et le capitalisme veut garder le capital pour lui, c’est pourquoi il cherche à exproprier la population ?

L’économiste et le philosophe

En relisant des articles écrits par Simon Johnson, je retrouve l’époque de la crise de 2008, et les économistes qui prédisaient la fin du monde.

Il est surprenant à quel point les gens importants peuvent se tromper. Ainsi, les autorités de la philosophie, dans les années 60, nous traitaient tous de Nazis et prévoyaient un imminent totalitarisme.

Bien sûr tout cela passe au dessus de la tête du gros de la population, qui considère l’intellectuel comme un « Charlot », selon un qualificatif appliqué à M.Macron par un interviewé de la BBC. Mais le Charlot a du pouvoir.

Et il n’y a peut-être pas que des erreurs dans ses dires. Et peut-être que ses erreurs sont riches d’enseignement ? N’est-ce pas une tentative d’usage de la raison ? Etudions les ?

Piège systémique

Au tournant du siècle dernier, l’église a été prise d’assaut par un courant dit « moderniste ».

Complot ? « l’entente se faisait d’elle-même par l’adoption des mêmes méthodes, sous l’action de principes directeurs analogues« (Jean-Louis Dumas, Histoire de la pensée, tome 3).

L’homme croit penser, mais il est victime de tels effets « systémiques ». C’est pourquoi, je m’inquiète toujours lorsque je rencontre des gens qui pensent comme moi : ne serions-nous pas victimes de ce phénomène ?

Raison et changement

Lorsque l’on considère l’évolution de l’administration, on peut penser qu’elle s’explique par quelque manigance occulte, un « complot ».

Mais il y a peut-être une autre hypothèse possible.

La société évolue, comme la nature, sous la poussée de forces incompréhensibles. Les sociétés vont dans une direction, puis dans une autre. La raison n’y est pour rien. En revanche, elle permet de caractériser le phénomène, de le modéliser. Et si elle le fait assez vite d’agir sur lui. (Mais notre raison est-elle suffisamment rapide pour cela ?)

Le grand débat

Que penser du débat Trump, Harris ?

Les nouvelles de la BBC disaient que Kamala Harris avait irrité Donald Trump. Mais une émission qui laissait plus de place à leur parole les montrait s’envoyant des invectives sans s’écouter. Chacun prêchait pour sa paroisse. Kamala Harris faisait du Trump. (Ce qui, au fond, n’a rien de surprenant : toute la nouveauté de Trump est passée.)

Qui peut-on croire ? La presse que je lis est favorable à Kamala Harris et pense comme elle. Et, moi aussi, je souffre d’un biais : je soupçonne depuis le début que Kamal Harris a surpris Donald Trump, ce qui l’a rendu inaudible.

D’ailleurs, les électeurs sont-ils encore influençables ?

Quoi que. On dit que Nixon a été battu par Kennedy pour un débat. Il avait été meilleur à la radio, mais avait fait mauvaise impression à la télévision. Comme quoi, la raison ne pèse pas lourd. Et Donald a peut-être perdu la bataille de la déraison ?

J’ai la mémoire qui flanche

Un banc de poissons serait capable d’apprendre, et de se souvenir de ce qu’il a appris !

Quant à l’homme, sa mémoire est bien moins bonne qu’il ne le croit, comme le constate sans cesse l’enquêteur de police.

Voici ce que disait, en substance, Nature Bang, une émission de la BBC.

Un peu avant j’entendais, dans une émission de France Culture, un policier dire qu’une victime avait formellement reconnu son agresseur. Il a été prouvé, après qu’il ait été envoyé en prison, qu’il était innocent. Qui peut croire aux vertus de notre mémoire ? Il suffit de revoir un film connu pour constater son imperfection.

Je me demande si nous ne commettons pas une erreur sur le « rôle » de la mémoire. Son utilité n’est pas d’être un appareil photo, ou un ordinateur, mais de nous apporter des informations « décisives », au bon moment ? Donc d’éviter la saturation à nos ressources de stockage, en faisant un choix, risqué, entre l’important et l’urgent ? Toute sa force est d’être « infidèle » ?

Le biais du bon élève

J’ai hérité de mon père le biais du bon élève.

Il consiste à penser juste un raisonnement parce qu’on le comprend.

Or, ce n’est pas le raisonnement seul qui fait la vérité, mais ce sur quoi il est basé.

S’interroger sur ses présupposés s’appelle la « critique », ai-je appris (cf. les « critiques » de Kant). Je manque d’esprit critique.

En fait, c’est ma conscience qui joue le rôle de critique. Elle me réveille la nuit. Et je comprends soudain qu’il y a quelque-chose qui ne va pas. Heureux ceux dont la conscience n’a pas été liquidée par l’éducation ! Ce sont probablement eux que Bergson appelle de ses voeux.

Et cela explique probablement pourquoi les bons élèves qui nous gouvernent sont si faciles à manipuler et font autant d’erreurs fatales ?

(Posséder ce biais est un très gros avantage concurrentiel lorsque l’on fait des études, et dans la vie, en général : on raisonne à la vitesse de l’éclair ?)