Raymond Aron

Raymond Aron est une énigme. Pourquoi n’a-t-il pas sa place parmi les philosophes français qui ont fait trembler le monde, les Foucault, les Sartre, le Derrida, les Deleuze, voire les Bourdieu ?

Parce qu’il a eu raison et qu’ils ont eu tort ? Il a vu le monde dans toute sa complexité, et il en a tiré des conclusions probablement justes. Et il a voulu en faire part à ses contemporains. Ce qui est un travail ingrat. Ce fut un philosophe engagé, au véritable sens du terme. Dans l’action, pas dans la parole.

Son héritage serait-il moins une oeuvre qu’une attitude ? Véritable philosophe ?

France culture.

Tsigane

Pauvre Tsigane ? On ne s’intéresse à lui que comme à un objet folklorique ?

Une émission de France culture parlait de la « civilisation tsigane ». Voilà qui était prometteur. Mais qu’en est-il résulté ? Une discussion de croyances plus ou moins exotiques, qui ne sont probablement plus d’actualité. Seul intérêt : l’histoire de ses origines. Mais, là aussi, le fantasme n’est pas loin. On lui prête un passé égyptien. En fait, il est venu d’Inde, et il est passé de nation en nation, ce dont la langue qu’il parle garde la trace.

Perfection

Les histoires de Péguy et du bottier ont en commun la perfection. L’artisan d’hier recherchait la perfection de son travail. La satisfaction du « travail bien fait ». Quitte à repartir de zéro si l’oeuvre ne tourne pas bien.

C’est ce qui m’avait frappé lors de mon service militaire. Les « manuels » accordaient un soin infini à tout ce qu’ils faisaient. Alors que le diplômé ne faisait rien de bien.

L’éducation déformerait-elle ? Elle fait croire à la « formule miracle » ? Mais aussi école de l’échec : le diplômé doute de soi, il se croit incapable de toute perfection ?

Bottier

Dans les années 80, il existait encore des « bottiers ». Les chaussures étaient faites sur mesure, selon le goût du client, la mode du moment, comme peuvent l’être encore les robes de certaines femmes. S’il n’était pas content du produit final, il ne payait pas !

Le métier s’apprenait tôt. Il demandait dix ans de patients efforts et surtout une grande curiosité, car il n’était pas enseigné. Métier complexe, d’ailleurs. Par exemple, il fallait concevoir un modèle, en bois, du pied, en trois dimensions. CFAO avant l’heure. Qui l’eut dit ? La chaussure d’homme demandait des qualités « athlétiques » !

Mais ce n’était pas tout. Le bon artisan est un commerçant. On aime venir chez lui pour causer. C’est le psy du peuple.

(France culture : Maurice Arnoult, portrait d’un bottier à Belleville.)

Suivisme

L’Europe a voulu l’économie des services, puis celle de la connaissance. La France a obtempéré et liquidé son industrie. Puis elle a constaté qu’elle exportait peu de services et beaucoup de produits. D’où déficit. Mais pas de GAFAM français. Puis l’Europe a voulu le Green deal. Elle a écrit beaucoup de règles. Mais l’on a constaté que c’était les Chinois qui en profitaient, que l’automobile française buvait la tasse, et que le déficit national accélérait son augmentation. Maintenant l’Europe constate qu’elle s’est trompée et veut devenir une puissance industrielle. Et la France suit, sans pour autant avoir renoncé à ses illusions « d’innovation de rupture » et de grandeur numérique passées.

Comment se fait-il que nous soyons des suiveurs, alors que nous sommes dirigés par une élite intellectuelle ? Comment se fait-il qu’au pays de la critique, l’élite n’ait aucun esprit critique ?

Ce qui est frappant lorsque l’on écoute un très haut fonctionnaire d’élite, c’est qu’il fait toujours référence à un « rapport ». Et si ses études l’avaient sélectionné, justement, pour comprendre extraordinairement vite des raisonnements extraordinairement complexes, mais, pour y parvenir, en faisant l’hypothèse implicite qu’ils sont justes ?

(Ce n’est pas nouveau, notre élite a aussi été fascinée par le fascisme, « le major des majors » de polytechnique ayant même joué le rôle de collaborateur en chef – et terminant mystérieusement sur une table d’opération allemande.)

Péguy

Que sait-on de Péguy ? Un nationaliste chrétien ? Un saint de l’école d’autre-fois ?

En écoutant sa vie, l’esprit de son oeuvre se clarifie. Il chante la France qu’il a connue, la France, digne, du « bon ouvrier », qui ne connaît, quel que soit son métier, que la perfection, la France de l’instituteur mais aussi de l’Eglise. Blum et Lucien Herr l’ont traité « d’anarchiste ». Et, en effet, comme les penseurs du peuple qu’étaient les Proudhon ou les Elisée Reclus, il semble avoir refusé d’en rabattre sur ses idéaux, au nom d’une fin qui justifierait tous les moyens. Quitte à être un martyr ? Il fallait dire la vérité au peuple, par respect ?

(France culture : Cinquantenaire de sa mort – Hommage à Charles Péguy : Jeunesse de Péguy (1ère diffusion : 20/09/1964))

Les forçats de l’IA

Dans cette vidéo, la cheville ouvrière de l’implantation de l’intelligence artificielle chez Renault explique son travail.

Le problème principal à résoudre est de « cartographier » les objets à connecter, ce qui demande de les nommer. Sans cela, rien n’est possible. Et y parvenir requiert des années (trois, dans ce cas) ! Puis les directions demandent un « retour sur investissement » immédiat, ce qui se traduit par des applications de type « maintenance prédictive », usine par usine.

Voilà qui n’est guère glorieux. D’autant que ma faible expérience de la maintenance prédictive me fait douter de l’efficacité de l’IA, elle-même imprévisible. Ce qui « marchait » de mon temps c’était l’algorithme, qui révélait à l’expert une règle « évidente ». Effectivement, la question critique était l’accès (généralement impossible) aux données.

Par ailleurs, le meilleur outil de maintenance prédictive était souvent le cerveau de l’ouvrier qui vivait dans l’usine. L’intelligence humaine a un talent fou pour tirer des règles d’une réalité complexe.

Décidément, il y a loin de l’amour de nos économistes pour « l’innovation de rupture » à la réalité ?

Soeur Emmanuelle

Soeur Emmanuelle ? Je ne connaissais que le nom. Je pensais que c’était une sorte d’ersatz de mère Térésa.

Eh bien non. C’était une bourgeoise, un femme pleine de vie et d’appétits charnels et matériels, mais pour qui le bonheur ultime, le bonheur fou, était la vie en communauté, le service à l’autre. Ses vues peu conventionnelles et son franc parler mettaient mal à l’aise l’Eglise bien pensante, mais, pour une fois, l’Eglise de France l’a adorée. Car elle faisait des miracles. Elle a changé, un temps, l’image du catholicisme et les conditions de vie de dizaines de milliers de pauvres.

Mais, a-t-elle réellement fait leur bien ? s’est-elle peut-être demandé. Car, en leur apportant le confort matériel, ne les avait-elle pas amenés à ce qu’elle avait fuit : l’égoïsme bourgeois ?

(France culture.)

(Soeur Emmanuel m’a fait penser à un de mes lointains collègues. C’était un joyeux drille, spécialiste de la blague grivoise. Un jour, il m’a dit : je démissionne. Il devenait prêtre. Il était formidablement heureux dans la communauté chrétienne, et il ne pouvait pas s’en passer.)

Génie humain

Elle éclate, elle n’éclate pas ? Aux USA les bourses sont sur des montagnes russes, malmenées par les nouvelles des performances des champions de l’intelligence artificielle.

Génie humain ? On a transformé cette instabilité en argent !

Tech groups find a new way to monetise AI hype: selling volatility
Elevated convertible bond issuance is, at heart, a response to the market being twitchier than usual

Financial Times du 4 juin

Ou aliénation ?

Beat generation

La Beat generation est née à Paris. Un petit groupe d’intellectuels vivait en vase clos dans un hôtel misérable. Leur création se nourrissait de drogue. (France culture.)

La France a inventé un « fait social » : la bohème ?

Qui l’a tuée ? Le Bobo ? L’intellectuel devenu riche pense qu’il suffit d’habiter le quartier latin et de provoquer le peuple pour avoir du génie ? (Peut-être, aussi, s’est-elle déplacée aux USA ? La bohème était le creuset du succès artistique, et ce succès est impossible en France ?)