Victor Segalen étudie la double vie de Rimbaud : poète génial, reconnu de son vivant, puis commerçant raté, avec une fin minable. Victor Segalen enquête : il rencontre ceux qui l’ont connu, soeur, beau-frère, partenaires commerciaux.
Victor Segalen cherche à comprendre. Y aurait-il continuité entre ces deux vies ? Rimbaud, s’il était devenu riche, serait-il redevenu poète ?…
En guise d’explication, il avance une théorie : le « bovarysme ». Le bovarysme consiste à se tromper sur la réalité de son talent. A chasser la proie pour l’ombre. Chateaubriand, Ingres, Hugo, Goethe… le phénomène est commun. Rimbaud, d’ailleurs, en était arrivé à condamner ses débuts comme « mal », et il menait une vie qui n’était pas loin de celle d’un ascète : polyglotte (il semble avoir eu une capacité hors du commun à apprendre les langues étrangères), ne buvant pas, ne fréquentant pas les autochtones, qu’il ne supportait pas, s’épuisant à la tâche et écrivant des articles scientifiques. Le provocateur était devenu puritain.
Je me suis demandé si le bovarysme n’était pas une pathologie sociale. Emma Bovary n’a pas de personnalité, elle est manipulée par les modes de son temps. Aliénation ? Danger que nous courons tous ?
Elle abandonna la musique, pourquoi jouer ? qui l’entendrait ? Puisqu’elle ne pourrait jamais, en robe de velours à manches courtes, sur un piano d’Érard, dans un concert, battant de ses doigts légers les touches d’ivoire, sentir, comme une brise, circuler autour d’elle un murmure d’extase, ce n’était pas la peine de s’ennuyer à étudier. (Madame Bovary.)
(Oeuvres complètes de Victor Segalen, dans Bouquins, éditions Laffont.)