France : le cercle vicieux ?

Surprenante (stupéfiante ?) étude de Patrick Artus

Il fait une modélisation systémique de la situation du pays. En bref : 

  1. Pour rendre possible l’égalité qu’exige notre culture, un système de redistribution extrêmement puissant existe, il est efficace, mais il asphyxie l’économie
  2. l’investissement nécessaire à la « transition écologique » en demandant un prélèvement sur la population et l’entreprise, à court terme, semble devoir accélérer violemment le cercle vicieux actuel. 
  3. L’UE présente des effets pervers de type « dilemme du prisonnier ».
  4. Le plus surprenant : le noeud du problème serait l’éducation, inadaptée. (Principe du raisonnement : faute d’employés qualifiés, les entreprises ne se développent pas, pour compenser le chômage des non qualifiés, il faut prélever sur les entreprises et les employés, ce qui affaiblit l’économie et l’entreprise…) Le décrochage aurait commencé à se faire sentir au début des années 2000. 
Qu’en penser ? Au moins quelques réflexions :
  • Le fait qu’il existe une sorte de thermostat de l’égalisation a été totalement ignoré jusqu’ici. Les politiques dites « libérales » qui visaient à améliorer la performance du pays ont dû faire exactement le contraire. (Ouvrir la porte d’un réfrigérateur n’abaisse pas sa température, mais augmente sa consommation d’énergie…)
  • La « transition écologique », quoi que l’on en pense, est une crise sans cause immédiate, qui risque d’avoir des conséquences redoutables. 
  • Il est clair que notre éducation a perdu le sens des réalités, que ses résultats sont abyssaux et que cela se traduit par chômage et pénurie RH. Mais de là à en faire la cause de la crise de toute l’économie, c’est inattendu. (Cependant, ce blog cite des études similaires pour les USA.) Le plus curieux, peut-être, est que la dégradation s’est produite il y une ou deux décennies, alors que j’avais l’impression que 68 avait été le point de départ de la destruction du système. 
En tout cas, cette étude donne l’impression que l’on est au bord du gouffre. Et que l’on va faire un grand pas en avant. J’ai beau constater que la crise est favorable au changement, et le répéter, la situation est préoccupante.

Pourquoi la raison déraille-t-elle ?

Enantiodromie. Propriété de certaines de nos actions de donner le contraire de leurs intentions. J’ai découvert ce terme il y a quelques années. Mon enthousiasme a été contagieux : un temps, et peut-être encore, j’étais cité par wikipedia. 

Les exemples d’énantiodromie sont partout. La France lui est propice. Pourquoi ? 

Un exemple le fera comprendre. Celui de la fusée et de la sonde interplanétaire. La trajectoire de cette sonde est calculée par la physique classique. Seulement, la sonde tend à ne pas y demeurer. Les petits écarts s’amplifient jusqu’à l’égarer. Si ce n’est pas le cas, cela tient à ses moteurs, qui la remettent sur les rails. 

Il en est de même de la raison. Or, la France est LE pays de la raison. La raison peut nous donner un objectif, mais, si elle prétend s’affranchir de la réalité, si elle n’est pas associée à un « asservissement », qui nous maintient sur la trajectoire désirée, elle pave l’enfer de bonnes intentions. Et l’ange fait la bête. 

Voilà pourquoi les institutions dont nous étions fiers vont à l’envers de leur mission.

2022 : à la recherche du système ?

On raconte l’histoire des aveugles et de l’éléphant : chaque aveugle, touchant l’éléphant, en tire la conclusion que c’est un arbre, une corde… 

Il se pourrait bien que nous soyons aveugles. Nous sommes confrontés à une quantité de problèmes. Le virus agit comme un révélateur. A chaque fois nous constatons qu’un principe auquel nous croyions inconsciemment est en train de changer en son opposé. Mais, nous n’avons pas encore trouvé l’éléphant. C’est à dire le « système » qui est en train de remplacer celui qui réglait nos mouvement depuis, peut-être, un demi siècle. 

Comment le trouver ? Comme les aveugles : en multipliant les expériences. Et, surtout, en favorisant le hasard. Car il nous sort des sentiers battus. 

Des mérites de l'antivax

S’il n’y avait pas d’antivax, il faudrait les inventer ? Car tant qu’il y en a, on peut toujours dire que c’est leur faute si le virus se répand, et mute, sans arrêt. Et cela évite aux gouvernements de chercher un « plan B ». A moins que leur « plan B » soit d’attendre que la société s’adapte, en jouant la montre ? 

Grand classique, et grand piège, du changement. C’est ce que j’appelle le « déchet toxique ». Tout problème a une solution évidente. Mais elle est incorrecte. Seulement, puisque l’on croit le problème résolu, on ne cherche plus ! Le « déchet toxique » est la ruse des systèmes. Ils créent, par exemple, des partis politiques ennemis pour nous faire croire que c’est l’un ou l’autre qui a raison, alors que les deux ont tort, et ne font que défendre les valeurs du dit « système », qui a fait son temps. 

(C’est aussi la question du « bouc émissaire » en philosophie (wikipedia).)

Le phénomène Zemmour expliqué ?

Eric Zemmour, c’est évident ? Toute sa force vient de sa présence dans les médias. Et pour avoir de l’audience, il doit choquer les bien pensants, et choquer toujours plus.  

Et voilà le paradoxe. Toute critique des opinions dominantes est interdite, aujourd’hui. Mais, c’est le modéré que tue la censure ! Elle laisse passer les extrêmes. Mieux, elle les pousse à l’absurde. 

Nouveaux privilégiés

Une observation frappante d’une émission sur l’isolement des personnes âgées (France Culture) : 

  • Nous ne sommes plus dans une société traditionnelle, dans laquelle on naît avec un rôle défini, au centre de relations sociales prédéterminées (le village, son milieu social…), désormais l’individu choisit ses relations. L’individu s’est libéré. N’était-ce pas ce qu’il voulait ?
  • Résultat inattendu : le patrimoine de l’individu est désormais le réseau auquel il a accès. Et cela donne des privilèges exorbitants à certaines couches de la société. 

En éliminant le lien social, on l’a rendu infiniment important ! 

Suspension

Je me lave les dents. Ma brosse est molle. Décidément, les brosses ne sont pas de bonne qualité. Mais non. Je me suis trompé de brosse. Pourtant elles ne se ressemblent pas du tout !

Et voilà comment fonctionne notre esprit. Il se trompe « énormément ». Comment se fait-il qu’il ait choisi la mauvaise brosse ? Comme se fait-il, qu’ensuite, il rationalise une idée fausse ? Qu’il applique un préjugé (obsolescence programmée) à une observation étonnante ? (Le professeur Cialdini dit que notre cerveau tend à s’économiser, il adopte spontanément une solution qui lui évite de penser.)

Suis-je le seul à avoir toujours tort ? Voilà qui n’est pas rassurant, quand on pense que l’on est dirigé par une élite, qui a une confiance absolue en la supériorité de son intellect. 

Mais voilà aussi ce qui justifie l’intérêt de la « suspension » de Husserl. Spontanément notre raison plaque sur la réalité des préjugés qui la rendent sourde et aveugle. Ce qui provoque des drames. Comment se fait-il qu’il n’y ait pas plus d’accidents ? Elle ne marche bien qu’a posteriori. Nourrie d’informations, elle en fait une synthèse, qui nous permet de décider. La « suspension » correspond à ce procédé : débrancher sa raison, pour pouvoir collecter suffisamment d’informations, pour qu’elle puisse voir l’ensemble du tableau, le « système » derrière les faits disparates. 

Homicide

Tous les 3 jours une anglaise est tuée par son conjoint, disait BBC4. Comme en France. 

Que trouve-t-on dans les statistiques sur les homicides ? C’est une cause de « mort violente » beaucoup moins fréquente que le suicide ou l’accident. Et c’est une affaire d’hommes. D’après des statistiques nord américaines, 88% des meurtriers et 78% des victimes sont des hommes. 

Quant aux crimes conjugaux, le nombre de cas est relativement faible (wikipedia). Sur 149 morts en 2018, en France, il y avait 21 hommes et 128 femmes. (Moins que le nombre de morts du coronavirus, sur un jour, en Angleterre.) L’analyse que faisait la BBC, à savoir que le tueur serait un prédateur ne semble pas juste. En effet, ces meurtres surviennent souvent dans certaines circonstances : divorce (35%) et chômage, en particulier. En outre, dans 34% des cas, le meurtrier (homme, jamais femme) se suicide. Drame, souvent, passionnel, voire de la misère ?

Les homicides volontaires varient beaucoup selon les pays (wikipedia), de 0 au Vatican, à 0,8 pour 1000 au Salvador. Les USA sont à 5,4 pour 100.000, la France à 1,4 (875 morts, en 2016), l’Italie (pas d’effet Mafia ?) à 0,7, le Japon à 0,3. La Corse à 7.

Mais, peut-être, faut-il se méfier des statistiques, les nations ne comptent pas toutes de la même façon. 

En outre, l’homicide est peut être la partie émergée de la violence. Vues les peines qu’encourent les homicides, tuer quelqu’un ne peut qu’être le fruit d’une forme de folie, quasi suicidaire. Il y a des façons de nuire à l’autre moins risquées. 

Durkheim dirait probablement que l’homicide est un « fait social ». Il est conditionné essentiellement par la culture d’un pays. Peut-être aussi par les circonstances du moment (crise, par exemple). Si l’on en croit Durkheim, tant que l’on ne change pas la société, le taux d’homicide a un niveau « normal ». Le mieux que l’on puisse faire est de chercher à le ramener à ce taux, s’il l’a dépassé. La systémique dit que vouloir le réduire à zéro aurait un effet contraire (énantiodromie) : une explosion d’homicides. Quant à changer la société, non seulement cela est compliqué, mais ça peut avoir des effets imprévus. Un certain niveau de violence (essentiellement) masculine est peut-être la contrepartie de quelque désir collectif. 

Eloge des frontières, par Régis Debray

La frontière est, soudainement, à la mode. Le titre de ce livre a attiré mon regard. Une explication de la dite mode ? 

Surprise : il date de 2010. Une conférence au Japon. Pauvres traducteurs ! Car Régis Debray est un virtuose du langage qui, de surcroît, manie incessamment la référence à une antiquité et une culture opaques au Japonais. A vrai dire, ce n’est pas du Français, c’est du philosophe moderne : du virevoltant. Heureusement, c’est dix fois moins long que du Jankelevitch. 

Qu’ai-je compris ? 

Que nous vivons à l’heure du « sans frontière », alors que, quel que soit le phénomène que l’on étudie, on ne peut que constater que la frontière est le propre de la vie. (La frontière c’est la vie ?) Certes. Survient alors une argumentation systémique. L’absence de frontière a des conséquences palpables. Quand il n’y a pas de frontière, il n’y a pas de limites. On ne sait plus mettre les choses à leur place. Notre vie perd le nord. Ce qui produit, paradoxalement, ce que nous constatons tous les jours : une création anarchique de frontières locales, à l’échelle quasiment de l’individu, partout. Et avec les conflits que cela signifie, puisque les dispositifs qui garantissent la paix entre frontaliers n’existent plus à cette échelle. Guerre de tous contre tous. 

A qui profite le crime ? Au riche et à la haute finance, qui ne sont que « flux » et qui exècrent les barrières. Qui perd ? Le pauvre, qui est vissé au sol, et qui ne peut prendre que des coups. 

Commentaire 

Parfait exemple d’énantiodromie : quand on ne veut pas de frontière, on a des frontières partout. Et surtout chez les riches, qui doivent s’entourer de barbelés et payer des armées privées, et se déplacer en hélicoptère, comme au Brésil. 

La membrane d’une cellule, la peau d’un homme… séparent l’intérieur de l’extérieur. Qu’est-ce que l’intérieur d’une frontière ? Quelle forme de vie permet-elle ? Peut-être ce que les anthropologues appellent « culture ». La fameuse « société », qui n’existait pas selon Madame Thatcher. La France, l’Allemagne, l’Angleterre… sont des êtres vivants. C’est peut être une des leçons de l’épidémie, qui a vu la réapparition, quasi instantanée, des frontières. 

Sous développement : programme de gouvernement ?

A l’époque où je lisais The Economist, je citais souvent ses articles qui expliquaient que la main d’oeuvre anglaise était devenue si peu chère que les entreprises locales n’achetaient plus de machines. Peut-être première depuis la révolution industrielle, la productivité anglaise baissait ! 

J’ai retrouvé une observation similaire, faite beaucoup plus tôt, chez Michael Porter : l’Angleterre vit de ses acquis, sans les renouveler, et même en les consommant. Elle semble avoir choisi une stratégie de sous-développement, i.e. vivre sur des « facteurs de production » abondants et bon marché, autrement dit une main d’oeuvre pauvre qui garde de son passé impérial une certaine discipline et un niveau de qualification relativement haut (par rapport à son prix). 

Or, on peut dire quasiment la même chose de la France. Au gain de productivité, elle a préféré le chômage et la main d’oeuvre chinoise, et l’Education nationale est dans un état quasi inconcevable. 

Ce blog est féru de systémique, et ce demande quel est le « système » qui peut avoir de telles conséquences.