Marc Rousset

Marc Rousset, qui a mené une carrière de dirigeant international et a écrit plusieurs livres de géopolitique, a présenté son dernier ouvrage au club économie de l’Association des anciens élèves de l’Insead. C’est une réflexion sur la stratégie que devrait suivre l’Europe. Ce que j’en ai retenu :

  • Il semblerait que parce qu’un de ses chapitres parle des problèmes que posera l’immigration en 2050 (50% des naissances proviendront d’immigrants non européens), il fait peur aux éditeurs et aux journalistes. La liberté d’expression serait-elle une illusion ?
  • Si je comprends bien, il nous dit que notre monde, que nous croyons calme et paisible pour l’éternité va exploser. 1) L’illusion anglo-saxonne d’une « globalisation », dirigée par la religion des droits de l’homme se dissipe et laisse apercevoir partout la force centrifuge de cultures hostiles les unes aux autres. Avec l’effacement de la puissance américaine, ces tensions s’exacerbent dangereusement. 2) La disparition de la population russe (un tiers de population en moins d’ici 40 ans) laisse un vide que la Chine veut combler, d’abord en entrant en Mongolie puis en saisissant la Sibérie. Le Japon devient un satellite chinois. L’Allemagne pourrait être tentée de prendre sous sa coupe l’Europe centrale. La Turquie est elle-aussi attirée par ses anciennes zones d’influence, en Asie. La France, victime des illusions du libre échange a laissé s’installer chez elle le modèle américain. D’où, comme aux USA, forte immigration économique, qui ne partage pas les valeurs culturelles des indigènes (en déclin démographique accéléré), et risques de conflits violents lorsque cette population immigrée sera majoritaire ; disparition de l’industrie au profit de pays émergents et perte de savoir-faire. Quant à l’UE, l’Amérique l’a voulue faible pour pouvoir la manipuler. Comment peut-elle ne pas se disloquer ?
  • Solution ? Reformer l’Europe de Charlemagne, principalement en quasi fusionnant France et Allemagne, établir des liens égaux avec Russie (qui absorbe Ukraine et Biélorussie) et USA. Éviter que l’Anglais ne devienne une langue universelle et ne détruise les langues, donc les cultures, nationales, en adoptant l’Esperanto.

Qu’en dis-je ? Diagnostic hautement vraisemblable : la tentative anglo-saxonne d’établir un ordre mondial a-culturel et a-social a échoué, et on est menacé d’un retour à la case départ, c’est-à-dire à un « choc des cultures » (propice à des guerres civiles plus qu’à des affrontements entre blocs). Mais la solution proposée n’est pas compatible avec mon expérience du changement (pas plus qu’avec celle du Marc Rousset redresseur d’entreprises, je soupçonne), trop théorique, rationnelle, « passage en force ». Mais le scénario est extrêmement intéressant, en particulier parce qu’il nous fait voir la Russie avec des yeux russes, et que cela donne un résultat bien différent de l’opinion anglo-saxonne.

L’intérêt du travail de Marc Rousset est considérable. Le monde affronte un énorme changement. C’est probablement dans l’ordre des choses : le changement est permanent. Mais le résultat de ce changement dépendra des mesures prises pour l’aborder. Si nous nous bouchons les yeux, comme nous le faisons aujourd’hui, le désastre est certain. Mais si nous regardons la question en face, et que nous envisageons les solutions possibles, il n’y a pas de raison que ce changement ne soit pas heureux.

Compléments :

  • ROUSSET, Marc, La Nouvelle Europe Paris-Berlin-Moscou, Godefroy de Bouillon, 2009.
  • Un complément à ce billet.
  • Sur l’illusion américaine : Grande illusion. Avec un nouveau désaccord avec Marc Rousset : les délocalisations et la disparition de l’industrie occidentale ne s’expliquent pas en raison de coûts humains – ils ne jouent qu’un rôle infime dans la compétitivité d’une entreprise (essentiellement déterminée par son « capital social », ses compétences clés), mais dans la volonté d’une élite dirigeante, apatride, désireuse de mettre le reste de la population en concurrence parfaite.
  • Sur l’histoire de Russie : Histoire de la Russie / Heller. Sur le rôle de l’Amérique dans la gestion du monde : Reluctant crusaders / Dueck ; et la création de l’UE, American visions of Europe. Tous ces travaux sont en accord avec M.Rousset.
  • La disparition de la puissance américaine, garante de la survie de son modèle d’organisation de la planète, devrait conduire aux phénomènes qui ont été observés dans les révolutions, c’est-à-dire à la montée en puissance de forces jusque-là invisibles (c’est le résultat normal d’un changement non contrôlé). Exemple : Changement en Russie.
  • Exemple possible des turbulences qui s’annoncent : Changement au Japon (suite).

Stalker

Film d’Andreï Tarkovski. Esthétiquement extraordinaire. Leçon de cinéma pour Hollywood et bricoleurs français : comment faire un film magnifique, de science fiction, sans aucun moyen, avec 3 acteurs, et un pré.

L’idée est simple : c’est le théâtre (ou la vie) : pas besoin d’effets pyrotechniques pour que le spectateur soit captivé. Et avec une caméra on peut jouer avec le visage des acteurs, qui est peut être le plus beau des spectacles. Mais il faut aussi du talent, et il est rare.

Tout cela pour un film dans lequel je ne suis pas vraiment entré. C’est russe, les personnages ne sont jamais aussi heureux que quand ils se déchirent et se roulent dans la boue. C’est l’histoire d’une météorite qui tombe au milieu d’une union soviétique Tchernobylienne. C’est un cadeau extraterrestre qui réalise vos désirs les plus essentiels. La zone de la chute est interdite par l’armée. Mais des « stalkers » peuvent vous y guider. Ce sont des esprits simples et purs, qui espèrent ainsi faire le bien de l’humanité. Mais nous ne méritons ni les cadeaux extraterrestres, ni le sacrifice des stalkers, nos désirs ne valent pas un clou, nous n’avons plus de cœur (c’est la société qui nous a corrompu ?). Du moins, c’est ce que j’ai compris.

Compléments :

  • Étrangement, devant ce film j’ai éprouvé le même sentiment et les mêmes interrogations que devant Cris et chuchotements.

Obama et l’Europe

Chronique de France culture qui semble dire que les relations Obama / Europe sont fraiches. Il aurait beaucoup plus d’intérêt pour les « puissances de demain » que sont l’Inde et la Chine.

  • Risque-t-il de négliger (ou de nuire à) un ami, pour s’attirer les bonnes grâces de pays qui lui sont fondamentalement hostiles ?
  • Faut-il voir dans son comportement l’attitude instinctive d’une certaine classe américaine (notamment Roosevelt et l’élite politico-économique clintonienne) qui assimile l’Europe au mal, à un passé révolu, et les BRIC (la Russie en moins depuis l’arrivée de Poutine) à des pays jeunes, simples et rationnels, des pays qui ressemblent à l’Amérique, et avec qui l’on peut faire des affaires ?

Compléments :

Gérer une crise

Guillermo Calvo (Triple time-inconsistent policies) fait la curieuse observation que les erreurs de gestion de la crise actuelle étaient une répétition :

  • La crise russe, qui s’est répandue aux économies émergentes, avait suivi le même principe.
  1. On croit que le FMI (Russie), l’administration américaine (Lehman Brothers) ne laissera jamais tomber un pays / une banque, on agit avec inconscience ;
  2. lorsqu’il y a défaillance, le secouriste présumé n’intervient pas, comme il l’avait dit ; panique, le système menace de s’effondrer ;
  3. le secouriste perd son sang froid et réagit de manière inconsidérée.
  • La solution est inattendue : les secouristes politiques devraient faire comme les autres secouristes : s’entraîner régulièrement.

En réalité, pas si surprenant. L’entraînement (la « méthode des scénarios ») est le meilleur moyen de se préparer à un avenir incertain. Il est désolant que les entreprises et les gouvernements ne s’entraînent pas à réagir aux aléas économiques, comme ils le font pour les aléas naturels.

Compléments :

Turbulences à l’Est

Il semble se confirmer (Forte Europe ?) que la Russie cherche à impressionner ses voisins (Dear Viktor, you’re dead, love Dmitry) :

  • Partout relation de force, du coup plus aucun ami.
  • Explication ? Peut-être un régime fragile qui a besoin d’une menace extérieure pour faire oublier à sa population ce qui ne va pas à l’intérieur ?
  • L’Ukraine serait la cible du moment. Mettre la main sur ce pays permettrait à la Russie de retrouver un empire. En outre, il semble présenter des conditions propices à la manoeuvre, car il a une faible habitude de la démocratie.

Question : quelle peut-être la conséquence des agissements de la Russie sur l’Europe ? Que devrait faire l’UE pour éviter à l’Ukraine et à l’Europe des moments difficiles ?

Forte Europe ?

Es-on victime d’une fiction : celle de la faiblesse de l’Europe ? Les Américains nous ont convaincus que nous étions des ratés, et que l’avenir appartenait aux puissances neuves que sont la Chine, l’Inde, et éventuellement la Russie et le Brésil. N’étaient-elles pas surpeuplées, donc potentiellement riches, et n’y avait-il pas que l’économie qui comptait ?
Il y a aussi la culture. Chine et Russie sont assises sur des nationalités qui ne les acceptent pas. Le cas de l’Inde a l’air encore plus compliqué, avec la question de la caste, qui est d’autant plus bizarre, qu’elle se pose localement et non globalement, si j’ai bien compris (i.e. il n’y a pas de solidarité de caste). Je ne connais pas le Brésil, mais il ne me semble guère impressionnant.
L’Europe, par contre, est bâtie sur des nations solides. Elle peut avoir des difficultés avec ces nations, entre nations, mais non avec son peuple. Parvenir à faire fonctionner tout cela ensemble est il compliqué ? L’UE doit être, seulement, forte dans les grandes occasions (par exemple : Iran et Europe). Une question demeure : les pays de l’Est. Les plus proches de la Russie ont été traditionnellement des zones de turbulence, soumises à des influences externes. Faire de ces pays des démocraties aussi solides que celles de l’Ouest : une urgence ?
La faiblesse de l’Europe, c’est son idéologie. Elle a passé des décennies à persuader le monde que ses appétits colonialistes l’avaient détruit, qu’elle était une grande criminelle. Non seulement elle s’est affaiblie aux yeux de pays qui n’ont pourtant rien à lui envier en termes de colonialisme et de massacre des droits de l’homme, mais elle traîne un complexe qui la rend incapable de volonté. Elle doit retrouver ses convictions, et donc bonne conscience.
C’est encore l’Amérique qui est la plus forte : elle est une grande nation homogène. Certes, j’ai quelques doutes sur sa direction actuelle, qui la font ressembler à un village à la Potemkine, mais, en cas de difficulté, elle réagira sûrement bien.
Compléments :
  • Mes idées sur l’Inde (à approfondir) viennent principalement de V.S Naipaul, L’Inde, et Louis Dumont, Homo Hierarchicus.

Conflits en Nouvelle Calédonie

Fièvre à Nouméa dit au sujet des derniers incidents en Nouvelle Calédonie : L’agitation entretenue par l’USTKE, désormais relayée par sa branche politique du Parti travailliste, participe de la lutte pour le pouvoir entre les différents courants indépendantistes kanak.

Les oligarques kanak auraient-ils commencé à se partager les dépouilles de la Nouvelle Calédonie indépendante ? Va-t-elle finir comme les autres anciennes colonies ? D’ailleurs pourquoi ont-elles mal tourné ? Pourquoi ne ressemblent-elles pas à leurs colonisateurs, prospères et libres, mais avec un pouvoir à elles ? Une hypothèse :

La décolonisation est un changement, qui ressemble à la Révolution ou à la Glasnost. D’un seul coup une force qui assurait l’équilibre d’un pays est retirée. Alors toutes celles qu’elle contenait se manifestent et se battent pour le pouvoir. C’est l’anarchie. Et c’est les oligarques qui gagnent, parce qu’ils ont accès à un pouvoir fort (par exemple l’armée pour Napoléon ou des ressources naturelles pour les oligarques russes) qui n’est plus contrôlé.

D’ailleurs la moindre multinationale ou état étrangers peuvent jouer un rôle décisif : ils se mettent d’accord avec un homme à poigne local pour se répartir les richesses du pays et lui donnent les moyens nécessaires pour maintenir le calme utile aux affaires.

Peut-être la France devrait-elle s’assurer qu’elle ne va pas laisser pas une république bananière derrière elle ?

Compléments :

Le retour des canonnières

La Chine annonce que l’espionnage d’une entreprise occidentale lui a coûté 100 milliards de $. L’Iran emprisonne les ressortissants occidentaux, la Russie renoue avec son passé expansionniste, et cherche à déstabiliser les pays qui l’encerclent…

Décidément l’ère de l’angélisme est passée. Comme je l’ai dit dans un billet précédent, l’Europe doit regarder le monde en face, il est extrêmement inamical, et il ne comprend que la force. Elle n’a plus d’armées, et de toute manière la solution n’est plus efficace. Elle doit se reconstruire des convictions et apprendre à utiliser les atouts qu’elle a en mains pour les faire respecter.

Compléments :

Reluctant crusaders – les USA façonnent le monde

Mes réflexions sur l’Europe (Idée d’Europe) ont produit une question inattendue : et si l’Europe, loin d’être une invention européenne, fruit de siècles de conflits et de pensée commune, était une création des USA ? Et si l’incompréhension de ce créateur pour notre culture expliquait l’état bringuebalant, mal fini de l’Europe, ses logiques contradictoires qui n’aboutissent qu’à des compromis bancals ? La réalité dépasse la fiction. DUECK, Colin, Reluctant Crusaders, Princeton University Press, 2006.

Ce livre veut comprendre comment se forment les stratégies des nations. Son cobaye est l’Amérique.
Certes, les événements (le nécessaire équilibre des forces mondiales) sont déterminants, mais ils ne sont pas suffisants pour tout expliquer. Les stratégies sont « filtrées » par la culture nationale. Pourquoi ? Essentiellement parce qu’une stratégie doit faire vibrer la nation pour l’entraîner, et qu’il y a très peu de thèmes qui la mettent en mouvement. Après cela, bien sûr, d’autres facteurs entrent en jeu, contexte national du moment, ou personnalité du président, par exemple, mais ils sont secondaires.
Le drame de l’Amérique (et de l’humanité) est que sa culture lui impose des contraintes contradictoires. D’un côté, elle se voit comme le sauveur du monde, elle a une mission : imposer ce qu’elle est à la Planète. De l’autre, elle veut le faire sans moyen. Du coup, notre histoire n’est qu’utopies qui s’effondrent piteusement.
Le bien et le mal expliqués
L’Amérique se voit comme un îlot de civilisation, du bien, appelé à sauver le monde de son incompréhensible stupidité. Ce bien, c’est la démocratie, la liberté des peuples à décider de leur sort, et l’économie de marché (idées de Locke). Par une sorte d’effet domino, le bien gagne le monde et le pacifie. Alors le Paradis est terrestre. C’est ce Paradis terrestre, rien de moins, que l’Amérique a tenté de réaliser ce dernier siècle. À plusieurs reprises, elle a cru y parvenir par un coup de baguette magique. À chaque fois elle s’est engagée dans une aventure dont elle n’avait pas prévu la complexité et le coût.
Une caractéristique concomitante de l’Amérique est sa peur de la contamination. Elle veut garder à distance les influences délétères des autres cultures, les réformer sans les toucher. Un peu à l’image de sa façon de faire la guerre : au moyen de machines. Un débat permanent est donc : faut-il imposer nos idées par la force, ou attendre à ce qu’elles gagnent par elles-mêmes ? Dans les deux cas, on veut réussir avec une extraordinaire économie de moyens, et, surtout, avec le minimum « d’entanglement » de contact avec les indigènes impurs.
Car l’Amérique n’est pas qu’un bon samaritain, c’est aussi une forteresse assiégée. La barbarie (le mal), comme le bien, peut gagner le monde et anéantir l’Amérique, par « effet domino ». La pomme pourrie, le pays refermé sur lui-même (Japon du 19ème siècle, URSS, « états voyous » modernes), qui refuse de commercer, contaminera le tonneau. Face à cette menace, aussi infime soit-elle, il faut adopter des mesures préventives implacables.
Quelques exemples d’application :
Wilson et la Ligue des nations
Grand idéaliste, Wilson veut mettre un terme à toutes les guerres en faisant gérer le monde par les nations, qui auraient abandonné leurs archaïsmes, notamment leurs colonies.
Les européens, favorables à ses idées, lui expliquent toutefois qu’ils ne peuvent vivre sans colonies. Il les leur laisse. Et puis l’Europe, percluse de dettes, lui demande de poursuivre après guerre la coopération économique commencée pendant celle-ci. Mais lier les sorts de l’Amérique et de l’Europe est inacceptable. Alors, pour les renflouer, il n’a qu’une solution : permettre aux alliés de dépecer l’Allemagne. Il a vidé son texte de sa substance, mais l’idée de Ligue des nations est approuvée.
De retour chez lui, une résistance se fait jour. Une ligne plus pragmatique apparaît (qui probablement aurait permis d’éviter la crise économique qui a suivi, et une nouvelle guerre) : un accord, limité, d’entraide avec la France et l’Angleterre.
Aucune de ces idées n’arrivera à trouver la majorité nécessaire au Sénat. La première parce qu’elle lie trop fortement l’Amérique aux affaires du monde. La seconde parce que son pragmatisme rappelle trop les manigances à court terme de la vieille Europe.
Résultat ? L’Amérique se replie sur elle-même. Le Monde est parti pour une nouvelle guerre.
La stratégie de « containment » de l’URSS
Après la seconde guerre mondiale, l’Amérique se demande si elle ne doit pas faire rendre à l’URSS ses conquêtes européennes. Mais cette dernière est trop forte militairement. Alors, s’accorder sur des « sphères d’influence » ? L’URSS serait d’accord. Mais le caractère militant de ses théories promet la contagion. Il faut stopper son avancée, en cherchant, en retour, à la gagner sournoisement aux bienfaits de la démocratie. Ce « containment », cette mise en quarantaine, doit s’étendre au monde entier.
Une fois de plus, l’Amérique ne veut pas s’engager, pas laisser de troupes sur le territoire européen, ou subventionner massivement une reconstruction. Mais ses alliés européens lui font comprendre qu’elle ne peut pas recommencer comme en 14, il leur faut une aide économique et militaire. L’Amérique se trouve contrainte d’obtempérer et de se laisser absorber par les affaires européennes.
Ailleurs, elle veut faire éclore, entre mouvements de libération communistes et colonialismes ou dictatures, une troisième voie démocratique. Son insuccès la force à opter pour la solution non communiste, qu’elle finit par se trouver obligée de porter à bouts de bras (cf. Vietnam).
L’après guerre froide, Clinton et les institutions internationales
Fin de la guerre froide. S’il restait encore quelqu’un qui doutait que l’Amérique n’était pas porteuse de la lumière divine, il est maintenant définitivement convaincu de son erreur.
Bizarrement, les USA ne replient pas le dispositif de la guerre froide. Ils savent qu’ils doivent administrer le monde, avec bienveillance. Il est désormais ouvert à un commerce mondial, la géopolitique est remplacée par la géoéconomie. Mais, le Paradis ne sera terrestre que lorsque la terre sera à l’image des USA : il faut en parachever les réformes libérales.
Certes ce Paradis est peuplé de multiples « serpents venimeux », que l’on découvre avec surprise : « états voyous », terrorisme, armes de destruction massive, grandes puissances hostiles (Chine)… C’est à cette époque que naissent les théories néoconservatrices qui veulent imposer par la force la domination américaine. Mais l’élite gouvernante croit à une contamination naturelle.
Elle pense majoritairement que le monde fait face à des problèmes globaux (environnement, pauvreté, droits de l’homme, développement économique, terrorisme…), qui nous concernent tous, et qui ne se résoudront que par une coordination mondiale pilotée par des institutions internationales, sous le leadership américain (l’impératif de ce leadership est la « leçon centrale de ce siècle »). Retour aux idées de Wilson. Et hasard heureux, ces institutions promeuvent les valeurs et les intérêts américains. Parallèlement, une réforme accélérée de la Chine, de la Russie, et des pays peu ou pas démocratiques (les pays d’Europe de l’est doivent devenir des « démocraties de marché ») les rendra amicaux et civilisés.
Mais, si l’influence de l’Amérique est partout, les moyens matériels (aide, diplomatie) qu’elle met à sa disposition sont remarquablement faibles relativement à sa richesse. Certes le gouvernement Clinton sera entraîné dans plusieurs guerres, mais à son corps défendant, et à chaque fois en y engageant aussi peu d’hommes que possible. Ce qui a conduit à un traitement tardif, et désastreux des problèmes.
Bush et l’après 11 septembre
Initialement Bush semble vouloir mettre un terme aux folies utopiques de son prédécesseur et se replier sur le territoire national. C’est « le retour du professionnalisme ».
Jusqu’au 11 septembre. Alors la vengeance doit être à la hauteur de l’insulte. Il lâche ses conseillers néoconservateurs que jusque-là il n’écoutait pas. Ils vont mettre en œuvre la version « hard » des idées de l’élite. Une fois de plus, sans les moyens qu’il faut. On envahit l’Irak et l’Afghanistan, mais sans penser qu’il va falloir reconstruire complétement ces deux sociétés.
Et Obama ?
Le livre ne traite pas de B.Obama, qui n’existait pas lors de sa publication. Je le prends comme exemple d’application.
  • Le président. Obama semble un idéaliste dans la grande tradition américaine. En même temps, il est un peu plus réaliste que ses prédécesseurs : contrairement à ses engagements de campagne, il a compris que terminer proprement les affaires irakienne et afghane demandera des moyens. Cependant, il ne semble pas prêt à leur accorder le strict nécessaire (= ce qu’il faut pour faire fonctionner des démocraties). Internationalement, bien que convaincu de détenir la vérité, il sait que la suffisance américaine est insupportable au monde. Il joue profil bas.
  • Un paramètre déterminant dans la stratégie américaine est le poids relatif des USA. Important, il les pousse au prosélytisme, faible, ils se replient sur eux-mêmes. La croissance de la puissance Chinoise aura-t-elle pour conséquence un nationalisme étroit, un désengagement des affaires du monde ? Obama semble y tendre (cf. sa demande aux Européens de s’occuper de leur sécurité).
  • Le paramètre culturel. Le triomphe chinois promet d’être celui de la « barbarie ». C’est un régime dirigiste, qui ne semble croire qu’aux rapports de force, et qui plie les lois de l’économie internationale à son bon plaisir. L’Amérique pourra-t-elle ne pas réagir à la dégradation d’un ordre mondial qui lui est nécessaire ? Choisira-t-elle de continuer à se bercer d’illusions ? Mais le modèle culturel de Colin Dueck est-il valable ? L’économie mondiale était le grand œuvre de la pensée américaine, de ses élites intellectuelles et managériales, de ses prix Nobel. La crise a montré la faiblesse de l’édifice. C’est pour cela que le pays a tant de mal à envisager autre chose qu’un replatrage.
Le plus vraisemblable semble donc une fluctuation entre les différentes stratégies culturelles américaines, et surtout une période d’inquiétude et de doute (« dégel » au sens de Lewin). Mais le modèle libéral américain fait l’objet d’un tel consensus, est fiché tellement profondément dans les consciences de tous qu’il paraît impossible à ébranler, à moins de l’équivalent des deux guerres mondiales européennes. Et encore.
Compléments :
  • J’avais remarqué le paradoxe selon lequel un pays replié sur lui-même est une menace mortelle pour l’Amérique : Démocratie américaine.
  • Ce texte explique les certitudes qu’ont les néoconservateurs et sur la nature desquelles je m’interrogeais (Neocon) : fondements du modèle de société américain = bien. C’est ce qu’ils auraient retenu des leçons de Leo Strauss (Droit naturel et histoire / Strauss).
  • L’ère Clinton et ses réformes de l’économie mondiale, et la série de crises qui l’a accompagnée : Consensus de Washington.
  • Une précision sur ce que l’Amérique entend par démocratie, et qui ne correspond pas à la définition que nous en avons. La démocratie américaine est une version ultra light du concept : c’est le strict minimum qui permette au marché de fonctionner. Il semble même que quelques règles explicites bien choisies puissent suffire à encadre l’activité humaine, ce qui évite à l’homme, vu comme un mal absolu, de mettre ses pattes sales dans les rouages de l’univers. (HAYEK (von) Friedrich A., The Road to Serfdom, University of Chicago Press, 1994.) Application: The Economist : anti-démocratique ?
  • Attention, le talon d’Achille de l’Amérique est le doute : Sarah Palin et Gregory Bateson.

Le protectionnisme avenir de l'économie ?

Les BRIC (ou plutôt BIC, la Russie allant assez mal) ont une situation enviable. L’état de leur économie est déconnecté de celui du reste du monde, riche, pauvre ou émergent. Pourquoi ?

  • « (ils) furent prudents dans la libéralisation de leur système financier, si bien qu’ils ont été moins affectés que, par exemple, l’Europe, par l’attaque cardiaque financière de l’Ouest ».
  • Ils sont gros, donc ont un marché intérieur qui les porte en période de crise. D’ailleurs, ils importent et exportent relativement peu, et ont une production relativement diversifiée (une partie au moins profitera du démarrage de l’économie). Ils sont donc à la fois peu liés à l’extérieur et à ses crises et ils peuvent stimuler leur économie sans fuite. En outre, l’épargne de leurs populations nourrit le pays quand il ne peut compter sur la finance internationale.
  • Le résultat de la crise chez eux est « une grosse croissance de la taille du gouvernement et des grandes entreprises d’état ». « Si les BRIC ne peuvent pas sortir de la récession par l’exportation, l’extension du gouvernement est la principale alternative à l’effondrement subi par les autres gros exportateurs de capital que sont l’Allemagne et le Japon ».

Doit-on voir ici la description de ce qui pourrait être l’avenir économique du monde ? Des « blocs », relativement refermés sur eux-mêmes et autonomes, qui commercent de manière mesurée ?

The Economist, dont je tire cette étude (Not just straw men), se convertirait-il au protectionnisme après 150 ans de promotion de la globalisation ?