La fin du progrès technique

La voiture sans chauffeur n’a vraisemblablement pas d’avenir, dit The Economist. Pas pour une raison technique : elle fonctionne. Mais parce que la baisse des salaires combinée aux économies permises par le « digital » rendent plus avantageux d’utiliser un chauffeur que d’investir dans la recherche. 
En créant une classe de pauvres, l’économie de marché a tué l’intérêt économique du progrès technique. Pire : on pourrait être tenté, de plus en plus, de remplacer la machine par l’homme. On aurait alors une sorte de progrès négatif. Une destruction de ce que l’humanité a créé. Paradoxal. 

Progrès et changement

Je reviens sur la notion de progrès. Dans le précédent épisode j’opposais Kant aux Chinois. Kant pense qu’il faut que pour que la vie soit vivable, il faut l’espoir d’une amélioration ; les Chinois estiment que le rite a cette fonction.
Pour ma part, j’en arrive à croire que progrès doit être entendu au sens de progression, et pas d’amélioration imparable. La vie nous fait traverser des coups de Trafalgar qui nous forcent à nous transformer. Un homme n’est donc pas quelque chose de figé, mais un processus de réinvention permanent. (Hannah Arendt dit renaissance.) Ces coups du sort sont aussi un moyen de rebattre les cartes. Ils donnent l’espoir d’améliorer sa situation. (« Méliorisme » des pragmatistes ?) Mais on ne gagne pas toujours.

Le progrès est-il nécessaire à l’espoir ?

Il y a quelques temps, un de mes anciens collègues retrouve ma trace. Il me dit ses malheurs. Incompétence du management de son entreprise. Il collectionne les preuves accablantes de leur ridicule. Arrive le point d’orgue : son oncle (probablement un ex grand patron) a compris qu’il ne ferait jamais une grande carrière.
Il y a vingt-cinq ans, il m’a raconté exactement la même histoire.
Kant semble avoir pensé que, sans progrès, il ne pouvait pas y avoir d’espoir. Je ne le crois pas. Au fond, nous obéissons à des rites, que nous répétons sans cesse. Ils ont un sens caché. Par exemple, mon ex collègue va prendre sa retraite sans avoir rien fait de ses dix doigts. La fonction des histoires qu’il s’est racontées est peut-être de lui avoir permis de surmonter cette réalité inquiétante.
Les Chinois anciens ne disaient-ils pas qu’être Chinois, c’était connaître les rites ?

Corps et âme

Dans la catégorie lecture de vacances, un livre de Frank Convoy. 
Seconde guerre. Un gamin est laissé à lui-même dans un soubassement miteux. Sa mère célibataire est taxi. L’enfant découvre un piano. Il devient un virtuose. Entre temps, il a appris à gagner sa vie par lui-même. Il a surtout rencontré un immigré juif, plus grand compositeur polonais, jadis. Grâce à ses conseils il développe son talent. Et quand on a un talent, aux USA, toutes les portes sont ouvertes.
Comme chez Clint Eastwood, il n’y a pas de problème, aussi grave soit-il, qui n’ait de solution. Et toutes sont une question de technique, et de travail régulier. Ce qui donne un livre curieusement didactique. Qui ressemble bizarrement à The Goal. Un livre dans lequel la psychologie des personnages est absente. L’Américain serait-il un autiste ?
Curieux contraste avec Le voyage à l’étranger, de Georges Burgeaud. Quelle facilité d’écriture ! Mais aussi quel ennui. Ici, il n’y en a que pour l’examen des états d’âme du narrateur. Le livre m’est tombé des mains. Du coup, j’ai lu Proust. Comment parler de progrès, quand la littérature va de Proust à Convoy ? Le style de Proust fait passer celui de Burgeaud pour complaisant et paresseux. Et quelle densité ! En quelques phrases d’une discussion avec Mme de Cambremer et sa belle fille, on vit l’évolution d’une société. Et on découvre une théorie de l’évolution des idées qui ressemble à celle de Richard Dawkins. 

Pourquoi y a-t-il des week-ends ?

Pourquoi avons-nous un week-end de deux jours, alors que le Shabbat n’a qu’un jour ? Paresse ? Je me pose cette question depuis longtemps. J’ai peut-être trouvé une solution.

J’arrive au week-end généralement vidé. Or, samedi me demande un nouveau sprint : les magasins ne seront-ils pas fermés dimanche ? Résultat : n’ayant pas eu l’énergie de gâcher le samedi en achats, rupture de stock.
Je viens de comprendre mon erreur. Samedi n’est pas un jour de vacances, mais de travail, travail domestique. On est donc ramené au cas précédent. Un jour de Shabbat.

Nicolas Sarkozy avait raison. En ouvrant les commerces dimanche, l’homme n’a plus à sprinter samedi. Moins fatigué, il pourra travailler plus. Et acheter l’électroménager qui lui sera nécessaire, puisqu’il aura moins de temps pour sa maison. D’ailleurs, l’électroménager n’a-t-il pas libéré la femme de sa famille ? Et permis de travailler à la chaîne ? Quant au Shabbat, une société de producteurs en a-t-elle besoin ?  

L’Apocalypse joyeuse, ou la conquête de l’Ouest par le progrès

L’Apocalypse joyeuse(Jean-Baptiste Fressoz, Seuil, 2012) est l’histoire d’un changement : comment le progrès est entré dans notre société.

Comme dans le film la Conquête de l’Ouest, l’histoire est racontée en quelques épisodes marquants : l’inoculation de la petite vérole, la vaccination, l’avènement de la Chimie, le gaz d’éclairage et la chaudière.
Dans cette affaire, les Indiens nous ressemblent étrangement. Ils ont une conscience environnementale étonnamment proche de la nôtre, pour commencer. L’Ancien régime pense en effet que le « climat », une forme d’écosystème, conditionne la nature humaine. Sa police a donc pour rôle de maintenir un statu quo fondé sur l’expérience accumulée par l’espèce humaine depuis les siècles des siècles. (Mécanisme de régulation de « bien commun » qui ressemble à celui décrit par Elinor Ostrom.)
Et ces gens ont peur du progrès. Et ils ont raison. Il a fallu beaucoup de temps et de drames pour mettre au point toutes ces innovations. Les chaudières explosaient, de même que les gazomètres, et le gaz d’éclairage (tiré du charbon) émettait, entre autres, du monoxyde de carbone. L’acide sulfurique détruit tout sur son passage. Et les usines sont implantées en pleine ville. Les faibles ont fait les frais de l’expérience, à l’image des enfants trouvés qui servent de cobayes humains à la mise au point de la vaccination. Les Nazis n’ont rien inventé. 
Pourquoi le progrès a-t-il gagné ? Peut-être parce que ses promoteurs étaient, comme les héros de l’Ouest, extraordinairement déterminés. S’ils n’entrent pas par la porte, ils passent par la fenêtre. Leur aventure est celle de la lutte de l’individu contre la société.
Entre leurs mains, la science est un formidable moyen de manipulation. Elle leur donne d’abord le pouvoir. C’est peut-être le plus important. Car ils construisent une administration qui va uniformiser et centraliser le pays, en dépossédant notables et régionalismes. Cette administration scientifique édicte des normes, supposées rendre inoffensive la technologie. Mais, toutes les tentatives pour convaincre le peuple par des équations sont insatisfaisantes. (On notera au passage une démonstration mathématique de l’innocuité des gazomètres par l’élite scientifique de l’époque, qui ressemble étrangement à celle qu’a subie l’énergie nucléaire.) Ils vont, finalement, acheter ce qui s’oppose à eux. Ils donnent un peu d’argent aux riverains de leurs usines, embauchent ceux dont ils détruisent les terres et la vie… Mais surtout, il y a l’assurance. L’assurance transforme les risques que fait courir l’entrepreneur en un coût prévisible. De ce fait, son avenir l’est aussi. 

L'inconscience comme réponse à la montée des risques

L’effet de serre, décrit en 1855 ! Depuis toujours l’homme sait les risques du progrès. Il en avait aussi peur hier qu’aujourd’hui. Mais, au lieu de prendre le taureau par les cornes, il préfère se bercer de mots. Il parle « de croissance soutenable », de « seuil de risque »… Le danger est transformé en argument de vente.

Mieux, le discours sur le « post modernisme », l’annonce d’une catastrophe imminente, conséquence inéluctable d’un progrès irresponsable, est en fait un encouragement à la passivité : le monde ne va-t-il pas se débarrasser, sans notre concours, de tout le mal dont est porteuse notre société de consommation ?

Voilà ce que je comprends de la thèse de Jean-Baptiste Fressoz : Les leçons de la catastrophe – La Vie des idées.

Compléments :

  • « L’histoire du risque ici racontée n’est pas celle d’une prise de conscience, mais celle de la construction d’une certaine inconscience modernisatrice. » dit l’éditeur du dernier livre de Jean-Baptiste Fressoz, L’apocalypse heureuse.

Pourquoi subventionner la culture ?

Les théâtres et les concerts classiques sont naturellement non rentables. Il suffit de calculer le nombre d’artistes sur la scène x les heures qu’il peuvent facturer et mettre en face le nombre de spectateurs x le prix qu’ils peuvent payer par spectacle pour se rendre compte que ça ne marche pas (sans même aller jusqu’aux autres frais). Pourquoi les subventionnons-nous ? En effet, la démocratisation de la société est liée au développement technologique qui a permis de créer une culture, rentable, pour tous (le cinéma, Internet, les stades de foot et leurs concerts de rock).

Peut-être parce que la culture était celle d’une élite disparue, et que nous jugeons utile son héritage ? Ou peut-être parce que ses descendants spirituels ont toujours le pouvoir, mais plus les moyens qui allaient avec ?…

Guerre de l’opium

Les Chinois penseraient que la guerre de l’opium est à l’origine des malheurs de leur pays. (Be careful what you wish for)

J’en doute. Il me semble que la Chine connaissait, lorsqu’elle nous a rencontrés, une de ses périodiques phases de déclin. Effectivement, l’Occident (en particulier l’Angleterre) a joué les parasites, la vidant de sa substance, et empêchant la mise en mouvement de ses habituels mécanismes de reconstruction. Mais, la Chine pouvait elle ignorer un monde qui l’avait prise de vitesse ? Le changement était inévitable.

Compléments :
  • Origine de ces idées : GERNET, Jacques, Le monde chinois, Armand Colin, 4ème édition, 1999.

Ordet

Film de Carl Theodor Dreyer, 1954.
L’histoire du monde serait-elle celle d’une supercherie ? Notre « progrès » n’est que celui d’une sophistique lâche, qui masque notre médiocrité sous l’apparence de la raison, qu’elle soit religieuse ou scientifique ?  C’est parce qu’il nous a détournés de l’essentiel, une confiance pure et simple, que nous ne connaissons plus de miracles ? Que nous ne parlons plus à Dieu ?
Un noir et blanc magnifique, et une forme de suspens : tour à tour chacun croit que sa petite certitude personnelle est vérifiée. Remarquablement construit.