L’histoire aurait changé avec Socrate. Et peut-être pas pour le bien de l’humanité. C’est ce que semble avoir pensé Heidegger. Que s’est-il donc passé ?
Selon Les origines de la pensée grecque, l’innovation présocratique fut la cité, fini le roi de droit divin, la décision est « politique », le débat tranche ; mais, « l’opinion » c’est dangereux ; Socrate survient : il existe une vérité, la raison permet de la trouver. Preuve : le cosmos est parfait et régi par des lois mathématiques que l’esprit bien né peut discerner.
Invention de l’utopie et du totalitarisme, mais aussi de la science ? Science qui finit par se heurter à la complexité du monde et à « l’imperfection » d’un cosmos à l’image chaotique de la vie ?
Le philosophe, sûr d’avoir raison, remplace le roi, qui doit surveiller le peuple comme le lait sur le feu. Un progrès ? Idée éternelle ? La 3ème République a voulu un Etat gouverné par des esprits supérieurs et non par des « descendants », d’où ascenseur scolaire et énarque ?
Ce qui pourrait éclairer les propos d’Hannah Arendt :
Qui dit mieux ? Platon a créé un mythe. Celui de l’Atlantide.
Et ce mythe a eu un succès extraordinaire. Il n’y pas un endroit sur le globe, sous les mers et dans les terres, où l’on n’ait pas situé, avec certitude, l’Atlantide !
Le mythe est le propre de l’homme. Certaines idées lui plaisent particulièrement. Il semble que celle-ci « se rattache à un ensemble plus vaste, qui est celui des paradis perdus et des Ages d’or ».
Ces mythes paraissent ridicules et pourtant « on ne peut pas les tuer ». Pourquoi ? Parce qu’ils sont aussi séduisants qu’utiles. « Le mythe se sert du passé pour donner signification au présent. » Les mythes sont un code de la route pour le comportement collectif. Et c’était bien le projet que Platon avait pour son mythe : donner une leçon à la Grèce de son temps. Mais cette leçon ne vieillit pas : elle est aussi celle que veulent nous donner les écologistes.
Le plus surprenant peut-être est qu’il semble que l’on croie sincèrement à un mythe dans la mesure où on y a intérêt…
Exemple type, donné par Platon : le médecin. Le médecin sait mieux que nous, donc il n’a pas à se préoccuper de notre volonté. Idem pour le philosophe, qui possède la science du bien.
Première observation. Mais qu’est-ce que le bien ? Pour le médecin, c’est la durée de vie. Il l’allonge quoi qu’il en coûte. Il ne comprend pas ce qui n’est pas quantifiable. Pour lui la complexité n’existe pas. Il en est de même pour le philosophe, seulement, il n’a même pas une durée de vie à optimiser. Alors le bien est ce qu’il en a en tête à un instant donné.
Seconde observation. Ce phénomène ne s’est-il pas produit récemment ? Il y a, à nouveau, un indicateur à optimiser : la température du globe. Il y a « urgence », ce qui signifie que la démocratie est suspendue. Pour nous convaincre qu’il faut faire ce que l’on nous dit, on invoque des « experts », les médecins du climat. Et la rhétorique de l’influence est mise au service de cette cause, à la manière de Gramsci, qui pensait qu’il fallait raconter au peuple ce qu’il avait envie d’entendre, puisqu’il ne pouvait pas savoir ce qui était bien pour lui.
On ne le dit pas, mais Platon avait un talent fou. Il est surprenant à quel point ses dialogues sont vivants. (Talent du traducteur ?) Je suis un contemporain de Socrate, et j’ai envie de l’assassiner.
Platon illustre le propre de la philosophie : elle pose des questions fondamentales. Mais au lieu de s’y arrêter, elle prétend qu’elles ont des solutions. Et ces solutions sont totalitaires, par définition même du terme. Elles dénient à l’homme le droit de penser.
Quels sont les sujets de Gorgias ?
La politique, pour commencer. Il est dit que le peuple est mauvais par nature et que l’homme politique ne cherche qu’à le séduire. Voilà le fameux « populisme » dont on nous rebat les oreilles. Comme l’écrit aussi Aristote, le peuple doit être éduqué. Mais, le peuple, c’est nous !
Lorsque l’on considère la politique de nos gouvernements, depuis un demi siècle, on ne peut que constater que tout en se lamentant de l’arriération du peuple, ils font tout pour l’encourager dans ce sens. Ils lui donnent ce qu’il ne demande même pas ! Le peuple comme mal, une prédiction auto réalisatrice ? Et si, au contraire, ils cherchaient à comprendre le peuple ? A mener ce que Kurt Lewin nommait un « changement planifié » ?
La rhétorique ensuite. Platon en fait une flatterie des plus bas instincts (ceux du peuple !). Mais l’observation commune montre que nous ne savons pas parler. Socrate en donne l’exemple : il roule ses interlocuteurs dans la farine. Il ne cherche pas à comprendre ce qu’ils avaient du mal à exprimer. Il les ridiculise. Or, il arrive que nous ayons des idées justes. D’ailleurs, c’est peut-être toujours le cas. La rhétorique est la technique qui permet de s’exprimer, au sens premier du terme, de parvenir à formuler ses sentiments, par nature inconscients, impalpables. Mais aussi d’éviter de tomber dans les pièges des manipulateurs. Et il faut peut-être plus d’une vie pour cela.
(Remarque. Mon dictionnaire d’ordinateur oppose totalitarisme à démocratie. Je l’entends au sens du CNRTL : « Qui rend ou tente de rendre compte de la totalité des éléments d’un phénomène, qui englobe ou tente d’englober la totalité des éléments d’un ensemble. »)
Le combat de la rhétorique contre la philosophie. Curieux dialogue. Socrate n’y est pas à son avantage, me semble-t-il.
Pour une fois, il est obligé de parler. Ses interlocuteurs refusent son ordinaire questionnement, qu’ils jugent manipulation. Et contrairement à la réputation qu’on lui a faite depuis, Socrate montre ici qu’il n’est pas l’homme du doute. Il a des certitudes inébranlables.
Il révèle une pensée étonnamment simpliste. Bonheur équivaut à justice. Conséquence : si je suis injuste, j’ai intérêt à être puni. Il ne définit pas justice, sinon, vaguement, comme se conformer aux lois de la cité. (Pas plus qu’il ne définit bonheur, mais bonheur étant égal à justice, ce n’est pas nécessaire.) Le rôle de l’homme d’Etat est de réformer le peuple, de le rendre juste. Tous ceux que l’on considère comme de grands hommes d’Etat, encore aujourd’hui, ont échoué.
La rhétorique, par contraste, est l’art de caresser dans le sens du poil. En particulier de courtiser le peuple, incarnation des instincts animaux.
Ses interlocuteurs parlent peu. Il est possible qu’ils soient convaincus d’avoir raison, mais de ne pouvoir qu’être victimes de la logique perverse de Socrate. « Vérité alternative » avant la lettre ? Effectivement, lorsqu’ils essaient de défendre la rhétorique, ils tombent dans le piège de Socrate, que l’on nomme « framing » aujourd’hui : ils veulent montrer que la rhétorique obéit à sa définition de la morale.
L’un d’entre eux, Calliclès, présente une opinion à la Nietzsche : à l’envers de la théorie de Socrate, le faible asservit le fort. La rhétorique est un moyen de faire triompher ce qu’il y a de beau et grand dans l’humanité. On retrouve ici une opinion commune chez les Anglo-saxons, qui nous reprochent, d’ailleurs, notre « égalitarisme ».
Il y est aussi dit que la philosophie est un bon exercice de formation de l’esprit, pour l’adolescent, mais attention à ne pas la prendre pour une fin en soin. L’homme adulte doit vivre dans la réalité, qui est complexité.
Ce texte présente des surprises. On pourrait s’attendre à ce que Platon fasse l’apologie de Socrate. Or, il n’en donne pas une image très favorable, et les arguments de ses adversaires n’ont rien de risible. Et ils dénoncent, justement selon moi, les pratiques de questionnement exaspérantes de Socrate. Que veux-tu me faire dire ?
Il existe aussi une similarité curieuse entre la pensée de Socrate et celle de nos intellectuels. Dans les deux cas, ce sont des moralistes obsessionnels, et ils considèrent que le peuple est l’incarnation du mal, leur rôle étant de le guider. La philosophie serait-elle une pathologie de l’intellect ou de l’éducation ?
L’Apologie de Socrate est la plaidoirie de Socrate, lors de son procès, racontée par Platon.
Voilà une bien étrange plaidoirie. Car que dit Socrate ? Qu’il a passé son temps à démontrer aux citoyens d’Athènes qu’ils ne savaient rien. Et qu’il a été imité par tous les enfants de riches !
Que devaient faire les citoyens d’Athènes, selon Socrate ? S’occuper de leur âme, toutes affaires cessantes.
S’il sait le bien, pourquoi n’a-t-il pas fait de politique ? Parce qu’il n’y avait que de mauvais coups à prendre !
Socrate fait preuve d’un invraisemblable complexe de supériorité. Contrairement à tous, il sait qu’il ne sait rien. En revanche, s’il ne sait rien, il sait que l’âme existe, comment elle doit être cultivée, et que ce que l’on perçoit n’est qu’illusion.
Est-il surprenant qu’Athènes ait voulu se séparer d’un tel fauteur de trouble ? D’ailleurs, même si elle le condamne à mort, libre à lui de proposer une autre peine. Elle aimerait qu’il choisisse l’exil. Il suggère, au contraire, qu’on le nourrisse aux frais de la cité, n’est-il pas essentiel ? Au pire, il est prêt à s’acquitter d’une grosse amende, qui sera réglée par ses disciples, puisqu’il n’a rien.
L’intellectuel, qui se nomme philosophe, veut être le roi de la cité. (Car il n’y a que la royauté qui vaille, la démocratie étant l’antichambre de la tyrannie, dit Platon.)
Son arme ? Il invente la morale. Il définit le « bien », et comment on y parvient. Et cela contredit les usages ancestraux de la cité. Elle est donc, totalement, en tort. Elle est le mal.
Lorsque Tocqueville décrit le mécanisme qui a mis la France et l’Europe à feu et à sang, lors de la révolution, il parle exactement du même phénomène, quasiment dans ces termes.
« Le gouvernement central ne se bornait pas à venir au secours des paysans dans leurs misères ; il prétendait leur enseigner l’art de s’enrichir, les y aider et les y forcer au besoin. »
« le gouvernement était déjà passé du rôle de souverain au rôle de tuteur »
« tous pensent qu’il convient de substituer des règles simples et élémentaires, puisées dans la raison et dans la loi naturelle, aux coutumes compliquées et traditionnelles qui régissent la société de leur temps »
« dans l’éloignement presque infini où ils vivaient de la pratique, aucune expérience ne venait tempérer les ardeurs de leur naturel ».
« la même ignorance leur livrait l’oreille et le cœur de la foule ».
Une des découvertes de ce blog a été que les techniques de changement vont au delà de celles que l’on trouve dans les livre de cours. « L’influence », la manipulation des esprits, est l’outil de « conduite du changement » le plus utilisé de nos jours. Et il est utilisé par un autre phénomène de société qui est apparu aussi progressivement dans ce blog : « l’intellectuel ».
J’ai eu une illumination. En lisant La philosophie des Lumières d’Ernst Cassirer, j’ai eu l’idée de la raison d’être des idées de Platon.
Ce qui m’a frappé en me penchant sur la philosophie, c’est qu’elle utilise des concepts qu’elle ne définit pas. Or, ces concepts sont insaisissables.
D’où le coup de génie de « l’idée ». Platon dit : certes j’aurais bien du mal à vous expliquer ce qu’est la justice, mais il y a quelque part dans les limbes l’idée de justice. Mon propos est un peu approximatif, mais il est globalement juste.
Mais ce n’est pas le plus intéressant. Car les Lumières et lui combattent la loi du plus fort. Ils lui opposent « l’idée » : puisqu’il y a une idée immanente de justice, la loi du plus fort n’a pas lieu d’être. Ne peut-on faire autre chose que de leur donner le paradis sans confession ?
Seulement, ce raisonnement est un sophisme ! La société n’obéit pas à la loi du plus fort. Elle établit, au contraire, des équilibres. Et lorsque l’on veut les bousculer, on provoque une révolte. Platon conduit à une autre forme d’asservissement que la force. Il asservit l’esprit de l’homme à un raisonnement fondé sur une idée erronée. Ce qui a pour conséquence de remettre les clés du pouvoir, comme par hasard, au philosophe. Comme il est dit dans La république. L’idée est la mère de l’aliénation ? L’arme de destruction massive de la « volonté de puissance » de l’intellectuel ?
(Le procédé de Platon est celui que dénonce Aristote. Platon oppose à la force l’extrême inverse, qui est une autre forme de perversion. Le bon chemin est le « juste milieu » entre les deux.)
Des universitaires s’interrogeaient sur le succès de Platon, dont la République avait été un best seller, alors que les travaux d’Aristote avaient pourri dans un grenier.
L’explication me semble simple : Platon écrit des romans, et promet une révélation, comme Sartre, Aristote, des livres de cours, du sang et des larmes.
Eternel Platon, éternelle humanité ?
(Inspiré par le discussion de L’éthique à Nicomaque de In our time, de la BBC.)
C’est l’histoire qui a exaucé les voeux de Platon. De la guerre a émergé des « gardiens ». Ils avaient, comme le désirait Platon, fait la preuve de leur dévouement à l’intérêt général.
Comme dans la République de Platon, dans ce monde il y avait une division des tâches propre à la monarchie, ou à la dictature de M.Poutine : d’un côté ceux à qui la république reconnaît la capacité de penser, et qui administrent la cité, de l’autre ceux qui vaquent à leurs affaires.
Mais cela ne signifie-t-il pas une anesthésie générale ? Anesthésie par le confort, « l’affluent society » de Galbraith ? Le grand Charles avait-il cette idée quand il a prétendu régler ainsi l’instabilité de la 3ème et 4ème républiques ?
Pour ces régimes, le danger, apparemment, est double. Soit la crise, rupture du contrat d’anesthésie. Soit un trop grand confort, comme en 68. Alors le peuple s’ennuie, et se prend à penser. Probablement mal, faute d’exercice. Or la pensée est l’ennemie du roi philosophe ?