
Mais qui a dit « toute l’histoire de la philosophie n’est qu’une suite de notes de bas de page aux dialogues de Platon » ? Tout est faux. Tout ce qu’affirme Platon a été contredit par l’expérience.
Qu’est ce que le « bien » par exemple ? C’est ce qui paraît évident à « l’âme ». Car, ce qui est évident est éclairé par la « vérité et l’être », comme le soleil permet la vue. (Page 352.) Elégant sophisme qui justifie toutes les guerres de religion. Et la justice ? Tout le monde à sa place, en fonction de ses capacités, qui ne sont pas également réparties. En particulier en ce qui concerne l’aptitude à la pensée. Je croyais que Platon était le pionnier de la raison. Mais pas du tout. C’est un fondamentaliste. Un religieux. Il sait, il ne cherche pas. Pour lui, la connaissance est à l’intérieur de soi. Et il a des théories sur tout. Par exemple sur le pouvoir éducatif, déterministe, de la musique et de la gymnastique, ou sur l’équivalence entre cité et individu. Il donne même des leçons aux dieux ! Et il excommunie ceux qui ne partagent pas son opinion. Il les condamne à l’enfer.
La République est un rejet de ce que nous sommes, des valeurs de notre société. Platon veut la royauté, ou l’aristocratie d’une race d’élus, les gardiens, qui vivent de guerre et d’eau fraiche, dans un communisme primordial (en particulier des femmes et des enfants). Il maudit la démocratie, qui n’est guère mieux que la tyrannie ! C’est dit dans le texte : la République est l’histoire de frustrés qui refont le monde, dans leur coin. Ce sont des victimes. Ils sont le bien, la société le mal. Ils la vomissent.
Les dialogue en eux-mêmes sont insupportables. Socrate parle à une brebis bêlante, Glaucon, qui boit ses paroles, sans les comprendre. « Oui, et de beaucoup », « oui, pour sûr », « lequel », « si », « forcément »… (page 464, prise au hasard). Heureusement que, comme chez Shakespeare, on a droit à des moments de farce. C’est même le meilleur de Molière ! Par exemple, une démonstration délirante digne de la « Jalousie du barbouillé », où Socrate prouve que le roi « vit de manière 729 fois plus agréable » que le tyran !
Et, pourtant, c’est passionnant ! Parce ce que Platon dit de la vérité, de la justice, du bien et du mal, de l’âme, du paradis, en particulier, c’est toute la religion chrétienne ! On lui donnerait le dit paradis, sans confession. Et si elle devait bien peu aux Juifs ? Et si son esprit, caractérisé par l’intolérance, était ailleurs ? Et aussi parce qu’on y trouve le Nazisme. En particulier, Platon fait l’apologie de l’eugénisme. Du délit de sale gueule. Et, encore mieux ! la République de Platon, c’est la 5ème République, avec son général cultivé, et tout puissant, et ses hauts fonctionnaires, anciens combattants serviteurs de l’intérêt général ! Et sa dérive oligarchique ultérieure.
Et si Platon, c’était nous ? En concentré, toute la folie du logos, qui peut être la meilleure et la pire des choses ? Logos ou l’esprit de l’Occident ? Et c’est pour cela qu’il faut l’étudier ?
Pour commencer ne révèle-t-il pas les a priori de l’intellectuel ? Platon ne se pose pas un instant la question de savoir comment construire sa cité radieuse. Qui va sélectionner les gardiens, par exemple ? Je soupçonne qu’il croit que si Athènes n’est pas idéale, c’est du fait de la méchanceté de ses contemporains. Comme Gramsci et l’intellectuel moderne, il pense que c’est la parole, le logos, qui fait la société ?
Or, le logos est une arme redoutable. Et Platon en fait la démonstration. Sa parole est séduisante. Langue fourchue, diraient les Indiens. Elle n’est que désir du bien et de la justice ! Qui pourrait s’y opposer ? Seulement, qui veut faire l’ange fait la bête. Ce qu’il propose pour réaliser son rêve est au mieux totalitaire, et, au pire, impossible. Ce qui conduit, lorsqu’on suit ses conseils, ou ceux de ses disciples, Marx et autres, à Staline et Mao, à la tyrannie. Le « gardien » doit avoir une main de fer pour dompter le chaos social. Paradoxalement, ce qu’abhorre Platon.
« Chaque gouvernement porte en lui-même un vice naturel qui semble attaché au principe
même de sa vie ; le génie du législateur consiste à le bien discerner. » disait Tocqueville. « Toute l’histoire des vices de l’Occident n’est qu’une suite de notes de bas de page aux dialogues de Platon » ? Le bon législateur devrait lire Platon ?
(Je ne conseille pas, en revanche, cette traduction, que je trouve particulièrement désagréable.)
