Le Français, tel qu’en lui-même ?

Lors des remous provoqués par la réforme des retraites, on a demandé au Français ce qu’il pensait de son travail : rien à redire. Et de la perspective de travailler un peu plus longtemps ? Inacceptable !

J’ai fini par rapprocher ce phénomène de comportements que je rencontre, quasiment, tous les jours. Je discute avec des dirigeants qui obtiennent des résultats remarquables. Pensant qu’ils ont des choses à enseigner à leurs collègues, je leur demande leur opinion sur la façon de redresser le pays. Ils me répondent : impossible. S’ensuivent des lamentations, sans fin.

Conclusion : il me semble qu’il ne faut pas demander au Français son avis, il faut le mettre en face de problèmes à résoudre.

Piège à pauvreté

Les explications convergent. Les conditions dans lesquelles la société a placé certaines populations sont favorables aux récents événements violents que nous avons connus.

Elle les a enfermées dans un « piège à pauvreté ». Il n’est pas très agréable d’y vivre, mais il est difficile d’en sortir. Comme le montre l’exemple de mon voisin, il faut faire des « sacrifices » pour cela. Or, quand on est désoeuvré, on n’en a pas l’envie.

Ce qui est surprenant est qu’une étude faite sur les PME est parvenue à la même conclusion : le dirigeant de PME est dans une sorte de « puits de potentiel ».

Et s’il y avait quelque chose dans notre société qui nous enfonçait, plus ou moins tous, dans le pessimisme, la torpeur de la médiocrité ?

Edgar Morin, le double

Vidéo d’Edgar Morin. A 102 ans, il est étonnant de jeunesse.

Son discours est le résumé des questions qu’il me pose. La première partie de la vidéo, c’est sa jeunesse de résistant. Elle est extraordinairement optimiste. Alors que l’on croyait le monde sous la botte nazie, l’histoire a basculé, du jour au lendemain. La seconde, c’est aujourd’hui : j’ai peur, parce que je ne comprends rien. Ne répétons-nous pas l’erreur des pacifistes d’avant guerre ?

A mon avis, les pacifistes d’avant guerre sont au pouvoir. Et ils répètent leur erreur, en ne croyant pas à l’espoir, en ne croyant pas en l’humanité, et à ce que cela exige de nous : prendre notre sort en main.

Les raisons de la colère

« Nulle part il n’y a de perspective. » Un dirigeant expliquait le malaise français par le « manque de vision » du gouvernement et des politiques. Pas un pour rattraper les autres. Le mieux qu’ils aient trouvé, c’est les jeux olympiques. Risible.

« On vit à la petite semaine dans la peur, on passe de peur en peur. » Et chaque peur, qu’elle soit virus ou soviétique n’est, finalement, pas glorieuse. On s’y habitue.

Cela produit un « manque de confiance en soi ».

Je me demandais comment faire, quand j’ai pensé à « top boss », l’aide qu’apporte au dirigeant l’association des interpreneurs. Discuter avec d’autres dirigeants semble lui permettre de reprendre son sort en main. Et confiance en lui. Du coup, il n’a plus besoin de « perspectives ». Ou il les crée lui-même.

Une solution ?

Les raisons de la colère

On nous annonce la sécheresse, nous n’avons pas de printemps. Tout est gris.

Promesse mensongère ? Comment ne pas être mécontent ?

Mon association, les interpreneurs, accompagne pas mal de dirigeants. Je constate que, pour « aller de l’avant », il faut avoir un rien de succès. Mais pas un faux succès, genre « pensée positive » du « développement personnel ». Méthode Coué. Curieusement, il se pourrait que ce soit ce que nous leur apportons. La vie d’un entrepreneur n’est que mauvaises nouvelles. Dans nos réunions, ils reprennent en main leur vie.

Une leçon pour notre gouvernement ? Et si la crise tenait seulement à ses passions tristes ? Et s’il lui suffisait de nous écouter, avec un peu d’intérêt, pour changer notre humeur ?

Pauvre petit riche

Je suis d’une génération à laquelle ses parents disaient « je t’ai donné ce que je n’ai pas eu ».

Je me suis toujours demandé s’il n’est pas mieux de donner ce que l’on a.

En particulier, mes parents ont eu une jeunesse pauvre mais joyeuse. La mienne a été confortable, mais chiante. Et, contrairement à ce qu’ils pensaient, j’aurai beaucoup plus travaillé qu’eux. Vraiment beaucoup plus. Je ne sais d’ailleurs que faire cela.

Il y a peut-être là les origines du drame du privilégié, sa jalousie du pauvre ?

(Et le désir de Marie-Antoinette de jouer à la bergère ?)

Blues

Un dirigeant maintenant à la retraite écrit :

« je me sens de moins en légitime pour donner des avis sur le management et la gouvernance d’une entreprise (…) Quand je discute avec des collègues en activité, ils me disent tous que le rapport au travail pour les salariés a complètement changé ces dernières années. Ils ont de plus en plus de mal à se projeter, à chercher à s’épanouir dans un projet professionnel etc… Idem quand je discute avec mes fils et ma belle-fille ou encore des neveux qui sont dans l’industrie.

Mes croyances, mes certitudes sont un peu remises en cause et  je ne voudrais surtout pas être trop prétentieux en leur expliquant qu’ils se trompent et qu’ils ne vont pas réussir. Je pense qu’on traverse une période avec plein de bouleversements (le changement climatique, la guerre…) qui vont remettre en cause beaucoup de choses et que nous devrons nous adapter à vivre autrement, surtout pour les plus jeunes. 

Je pense surtout que c’est plus aux plus jeunes de trouver les réponses, de construire le monde de demain. Je crois qu’on peut et qu’on doit leur faire confiance. »

Pour ma part, je vois deux France. L’une, peut-être majoritaire, qui répond exactement à la description du premier paragraphe. Et l’autre, qui fourmille d’idées. La seconde me semble être le précurseur de la première. Elle a franchi le pas. Elle a compris, comme le dit mon interlocuteur, qu’elle doit prendre son sort en main. Et elle agit. Elle s’est libérée de la chape de plomb des idées reçues. D’un monde « chiant ».

Anti chiant et la France

Depuis 2018, je me suis engagé dans une étude du pays. Voici mon opinion du moment :

Nous traversons un changement exceptionnel. Notre pays connaît un bouillonnement d’idées et d’initiatives. Tout ce que l’on entend est à la fois juste et criminellement faux. Par exemple, oui, les aides de l’Etat ne touchent que les « privilégiés », mais, non, il ne le fait pas exprès. Seulement « ses ailes de géant l’empêchent de marcher ». 

Qu’est-ce qui coince ? Je suis convaincu que ce n’est pas une question de moyens, mais d’envies. Le Français est « chiant », et c’est le noeud du problème. 

Si l’on veut exprimer la question du façon moins désagréable à une bonne éducation, on peut reformuler ainsi ce qui précède : si l’on veut un changement, en France, il faut commencer par sortir le Français de sa « retraite ». 

Il ne faut pas entendre « retraite » au sens macronien (ou jupitérien), de fin d’activité salariée, mais de repli sur soi, qui conduit irrémédiablement à l’acception napoléonienne, et russe, du terme. 

Ce que cela signifie ? Un déluge d’idées. L’optimisme au sens propre du terme : l’innovation suscitée par la contrainte et l’imprévu. Et le bonheur fou de la création. Anti chiant.

Testament

Après guerre, on avait peur d’une nouvelle guerre, qui, cette fois, serait la dernière. On a donc voulu attaquer le mal à sa racine, en contrôlant la société. Seulement, le confort et le sentiment de sécurité qui en résultèrent ont fait oublier la leçon de la guerre et fait de l’égoïsme le principe de notre société. De l’inquiétude à l’égoïsme en une génération, histoire du changement, et défaite de la raison.

Au fond, comme les disent les pragmatistes, on est formé par l’expérience. La théorie n’est pas inutile, mais elle ne prend une signification que lorsqu’une situation nous permet de la réinventer. Elle est, probablement, sensibilisation.

Voilà ce que l’on devrait prendre en considération lorsque l’on envisage l’héritage que l’on doit laisser ?

Mais le plus important est peut-être l’optimisme ou élan vital, ou encore « strategic intent » des sciences du management ?

Le blog de l'imposteur

Je souffre du syndrome de l’imposteur, ai-je lu dans un livre de psychologie. 

Effectivement, il m’a fallu bien plus de 40 ans pour comprendre que ce que me disaient mes professeurs était probablement vrai. D’ailleurs, je n’ai pas constaté qu’ils avaient raison, mais, seulement, qu’ils étaient mieux placés que moi pour me juger. Illumination. Mais tardive. 

Comme souvent, il s’agit d’un problème complexe, au sens de la théorie de la complexité. 

Car, je suis un complexé sûr de soi. A presqu’aucune exception près, je n’ai eu de considération pour mes enseignants. (Ceux des grandes écoles étant le pire de tout.) J’ai pensé que mon jugement était meilleur que le leur. Et je voyais bien qu’il y avait des choses qui n’allaient pas chez moi. 

Et c’est là que survient la complexité. Car, on dit au complexé : tu n’as pas de raison de douter de toi. Or, il faudrait lui dire : il n’y a que quelque-chose qui bloque : trouve-le et l’avenir est à toi !

(Mais la complexité ne s’arrête pas là. Le livre dit qu’il y a de avantages à se croire un imposteur. Mais, cela, c’est une autre histoire.)