Angleterre et Turquie

David Cameron fait une déclaration d’amour enflammée à la Turquie : il veut, comme les Américains, qu’elle soit européenne. Problème : elle a peu de chances de l’être, et il n’est même pas sûr qu’elle le veuille vraiment.
Puis il dénonce le Pakistan en Inde, ce qui ne risque pas de plaire au Pakistan.
Il semble avoir décidé de changer les alliances du pays. Pourquoi ? Pour des raisons économiques ? L’élite anglaise n’aurait qu’une unique obsession, l’économie, et, qu’un unique horizon : le court terme ?
Compléments :

Inégalités émergentes

Les idées de C.K.Prahalad ne semblent pas suffisantes pour sortir la population des pays émergents de la pauvreté (« échec abjecte de l’Inde à créer assez d’emplois »). L’accentuation des inégalités serait même peut-être le plus grave risque que courent ces contrées (« l’exclusion soulève des tensions politiques et sociales. La preuve n’en est pas uniquement les conflits persistants, en particulier en Asie du Sud. »). Elle expliquerait que Hu Jintao ait pris comme ligne directrice la création d’une « société harmonieuse ».
La solution serait le développement de régimes de solidarité sociale (« La Chine tente une expansion radicale de la sécurité sociale et autres aides sociales »). (The elusive fruits of inclusive growth.)
Compte-tenu du manque d’organisation de ces nations, le changement s’annonce difficile. Mais j’ai l’impression que l’on n’a toujours pas trouvé mieux que l’État pour le mener.

The Fortune at the Bottom of the Pyramid de C.K. Prahalad

PRAHALAD, C.K., The Fortune at the Bottom of the Pyramid, Wharton School Publishing, 2009. Les pays émergents ont mis au point les moyens de faire de leurs pauvres un marché. Qu’ont-ils à nous apprendre ?


Réinventer l’économie
Leur originalité décisive est, justement, d’avoir décidé que les pauvres étaient un marché. À partir de là, ils ont pris les contraintes de son environnement comme une donnée. Et ils ont trouvé le moyen de le rendre rentable.
Je me demande s’ils n’ont pas repris les recettes d’Henri Ford, face à un problème similaire : pour rendre leur produits accessibles à tous et les fabriquer aevc une main d’œuvre non qualifiée, ils ont poussé le Taylorisme à ses limites, et l’ont implanté dans les services.
Ils ont aussi fait de la société une partie intégrante de l’entreprise. Et les technologies de communication modernes (Internet et téléphonie mobile) l’ont aidée.

Bureaucratie contre économie de marché
C.K. Prahalad s’intéresse surtout à l’Inde et voit son développement comme la lutte entre le bien, une économie de marché pure à la Hayek, et le mal, une bureaucratie corrompue. Il en revient d’ailleurs, sans complexe, à un bien ancien débat, qui a défait les meilleurs économistes : comment implanter une économie de marché qui fonctionne ?
Sans loi et sans contrat, et sans le pouvoir de les faire respecter, il n’y a pas d’économie de marché. Mais il ne doit pas y avoir trop de lois, des « micro réglementations », sans quoi certains peuvent en tirer un avantage personnel. Argument délicat : comment expliquer que la réglementation occidentale soit extrêmement complexe mais ne suscite pas la corruption ? Ceci va avec la nécessité de « transparence » : difficile de tricher au vu et au su de tous.
Mais la loi écrite sous-entend la capacité à lire. Donc, l’arrivée de l’écrit rend la population pauvre, massivement illettrée, encore plus facilement exploitable que par le passé.
Il remarque aussi que l’économie de marché donne une identité aux gens, ce sont des « individus », ils sont fichés par leurs fournisseurs, ils deviennent des numéros. Bizarrement, il semblerait que l’on puisse vivre dans les sociétés traditionnelles sans cette individualisation.
Il explique enfin comment un État Indien a cherché à rendre son fonctionnement efficace en dépit d’une bureaucratie corrompue. Cela en utilisant Internet pour que chacun ait accès à une information honnête, en effectuant une gestion par objectif de l’administration, et en la soumettant au contrôle de tous.
Étrangement, ce qu’il décrit ressemble beaucoup au degré zéro de la conduite du changement, au passage en force. Par exemple, les bureaucrates sont ridiculisés en public. Et le changement semble donner ce que donne tout changement raté : il explique lui-même qu’il n’est pas possible au peuple d’avoir accès aux données informatiques ; les intermédiaires véreux ont de beaux jours devant eux.

Efficacité de l’économie de marché
Démonstration de l’efficacité de l’économie de marché, qui prouve sa fascinante rapidité et sa capacité d’adaptation aux conditions les plus difficiles. Mais, peut-elle être laissée à elle-même ? Très bien lorsqu’elle enrichit les pauvres, mais que serait une société taylorienne, dont les entreprises forment le peuple pour être consommateur (les filiales des multinationales lui expliquent que leurs produits sont bons pour sa santé) ? D’ailleurs, qu’est-ce qui a corrompu la bureaucratie, sinon l’économie de marché, dont elle a été la première à profiter ?
Ce que raconte ce livre est peut-être l’histoire d’un changement. La société traditionnelle indienne, reposant sur l’oral, le groupe, et la coutume, absorbe la culture occidentale, une culture de règles, d’écrit et d’individualisme. Cette nouvelle société ne ressemblera pas à l’ancienne, mais elle peut être équilibrée et solidaire. L’économie de marché peut l’aider à le devenir, mais il est capital qu’un État efficace fasse rapidement contrepoids au marché, avant tout en éduquant la population. Raisonnement des dirigeants chinois ?
Compléments :

Externalisation des enseignants

Dernière mode : faire noter les copies anglaises par des universitaires indiens. Ça réduit les coûts de l’enseignement, et prive les étudiants anglais des moyens de payer leurs études.
Une façon de réduire le coût de l’enseignement en France ?
Étonnant que l’on n’ait pas encore pensé à remplacer nos dirigeants par des Indiens moins chers. C’est pourtant là qu’il y aurait le plus à gagner. Mais il est vrai que le salaire du patron reconnaît son mérite, et que ce mérite ne se trouve pas à l’étranger. 

Les moteurs de l’économie des pays émergents

Parce que le Japon est un pays privé de ressources, les Japonais ont inventé le Lean (= lutte contre le gaspillage). De même, les producteurs des pays émergents doivent s’adapter à un marché énorme mais terriblement pauvre, et à un piratage permanent. À quoi s’ajoute une absence de marque, de main d’œuvre expérimentée (seuls 10 à 25% des diplômés chinois ou indiens pourraient travailler dans des multinationales occidentales) – avec problème de qualité corrélatif, de systèmes de distribution.
Tout cela conduit à une reconception des produits et des processus, de façon à ce qu’ils correspondent aux besoins locaux ; à l’utilisation de réseaux lâches d’entreprises et de distributeurs qui se reconfigurent en fonction de l’évolution des besoins, et pour lesquels la téléphonie mobile joue le rôle du rail et du télégraphe de l’épopée américaine ; à l’utilisation à outrance du taylorisme, appliqué maintenant aux services, et à la recherche systématique d’effets d’échelle monstrueux (constitutions d’énormes cités médicales) ; à une manipulation quasi skinnérienne du matériau humain, pour qu’il parvienne, en dépit de ses défauts, à faire ce qu’on exige de lui ; à une course en avant opportuniste d’entreprises qui cherchent taille, volume et compétences ; à la constitution, par croissance externe, de conglomérats gigantesques (dont certains sont alimentés par l’État), seuls moyens de tirer le maximum de ressources rares (capital, image de marque, personnel).
Pas facile de voir où vont atterrir toutes ces entreprises, présentes dans tous les secteurs économiques, chroniquement non rentables et qui ne tiennent que parce qu’elles grossissent sans répit. Va-t-on retrouver le scénario japonais : croissance rapide, puis épuisement des gains de productivité (exclusivement sociaux) ?
En tout cas, leurs techniques tombent à pic pour un Occident qui s’appauvrit et dont les coûts de santé ne font que croître.

Compléments :

L’Asie se ferme ?

L’Asie se couvre de pipelines et de TGV. Ces nouveaux réseaux économiques semblent aussi de forts moyens d’influence. Et l’Amérique n’y participe pas.

Les pressions américaines sur l’Iran ont été sapées par les intérêts énergétiques chinois et russes.

Tandis que l’Amérique a essayé à la fois l’encerclement et l’offensive pour influencer le régime voyou de Myanmar, La Chine et l’Inde ont utilisé leurs meilleurs contacts principalement pour avancer leurs intérêts commerciaux.

Concurrence internationale

Le Monde consacre un article à la conquête du marché des centrales nucléaires par les pays émergents. Un extrait :

« Les Chinois sont capables de les construire », constatait Hervé Machenaud, le nouveau responsable de la production et de l’ingénierie d’EDF, quand il dirigeait sa branche Asie-Pacifique. Le directeur général de CGNPC, Quian Zhimin, n’en fait pas mystère. Aux journalistes qu’il rencontre, il glisse un document sans ambiguïté sur ses ambitions : « Acquérir la technologie grâce à l’ouverture du marché, importer la technologie avancée de l’étranger, en coordonner l’assimilation et favoriser l’innovation afin de devenir autonome dans la conception. » La CGNPC doit, selon lui, « acquérir les compétences nécessaires pour construire des centrales 100 % chinoises ». C’est cette capitalisation des savoir-faire, à partir des technologies françaises en particulier, qui a permis à Séoul de s’imposer face aux Français.

Ce qui pose de curieux problèmes. Par exemple, le savoir-faire français nous a coûté des décennies de recherche, de longs investissements à perte, et beaucoup de risques humains. Quel prix cela a-t-il été payé par nos clients émergents ?
Ils semblent vouloir utiliser ce que nous leur avons vendu pour nous éliminer du marché : que ferons-nous quand tous nos savoir-faire auront été rayés de la carte ? Un autre article (voir page 40) dit :

Leurs champions (des pays émergents) réécrivent les règles du jeu en se battant sur l’innovation, la carte maîtresse qui était supposée permettre aux entreprises européennes et américaines de rester concurrentielles en dépit de coûts élevés, du poids énorme des retraites futures, et de contrats sociaux douillets.

Plus loin

Ceux qui affrontent la concurrence directe (ou indirecte) du (…) grand nombre de diplômés que produisent la Chine et l’Inde souffrent. (…) Les personnes qui sont dans les 40% du bas de la distribution des revenus aux USA n’ont connu aucune amélioration dans leurs conditions de vie réelles en 20 ans – en dépit de la plus longue période de croissance économique connue en un siècle.

Serait-il temps de mettre un terme à la politique qui a consisté à laisser faire tout et n’importe quoi aux dirigeants de nos grandes entreprises, et de réfléchir à comment affronter un monde émergent peu amical ?

Aide aux pays pauvres

Comment faire qu’il n’y ait pas de nouveau désastre haïtien ? Comment ce désastre a-t-il été possible après des décennies d’aide ? Quelques remarques de David Brooks :

  1. Les pays pauvres qui se sont développés n’ont pas reçu d’aide.
  2. Aucun des types d’aides connus, aussi bien grandes subventions, que le pays n’est pas organisé pour recevoir, que micro-crédit, ne donnent de résultats significatifs.
  3. La question est culturelle : les peuples qui demeurent pauvres sont « résistants au progrès ».
  4. Solution : transformer cette culture en force, sans la respecter, en construisant des structures sociales « paternalistes ».

These programs, like the Harlem Children’s Zone and the No Excuses schools, are led by people who figure they don’t understand all the factors that have contributed to poverty, but they don’t care. They are going to replace parts of the local culture with a highly demanding, highly intensive culture of achievement — involving everything from new child-rearing practices to stricter schools to better job performance.

Voilà que le pays du laisser faire parle de « révolution culturelle » ! Le mal a un visage, c’est la « résistance au progrès ». Il faut la balayer par la force, par le recodage ethnique. (Au fait, qu’est-ce que le progrès ?)

Et si Haïti, comme les Indiens d’Amérique, n’arrivait pas à s’adapter à la culture occidentale dominante ?

Pour que le processus d’adaptation puisse commencer, il faut, comme au Japon, en Inde ou en Chine, qu’il y ait un minimum de désir collectif, qui ne peut exister que si un chemin de transformation acceptable pour le peuple est visible.

Le problème d’Haïti et des pays pauvres est certainement extrêmement compliqué. Mais, ce dont ils ont besoin, ce n’est pas d’une révolution culturelle, ni d’aide financière, mais d’une aide culturelle : de ce qu’Edgar Schein appelle des « process consultants », qui accompagnent les éventuels organes du pays ayant un peu de pouvoir dans la recherche d’un changement culturellement acceptable.

Compléments :

Copenhague optimiste

Sommet de Copenhague, raisons d’optimisme :

Planet B :

  • Jusque-là (Kyoto) seuls les pays développés s’engageaient à réduire leurs émissions ; aujourd’hui tout le monde est concerné.
  • Une négociation à 193 avait peu de chances de réussir, d’autant plus que le problème est effroyablement complexe. Des organisations plus petites, plus spécialisées, de motivés, se mettraient en place, coordonnées par l’ONU.

China’s thing about numbers :

  • Confirme que la Chine a torpillé la négociation, empêchant même les pays développés de prendre des engagements. Mais :
  • Il y a accord sur un système de contrôle des émissions, dont l’Inde et la Chine ne voulaient pas. Ainsi que sur le principe d’une aide des riches aux pauvres.

Climat: l’après-Copenhague sera européen, prend le contre-pied des critiques faites à l’UE :

  • Sans elle il n’y aurait pas eu Copenhague. Surtout, c’est-elle qui a fixé le cadre dans lequel vont se dérouler les négociations mondiales futures.
  • Elle aurait une « une avance capitale en matière d’instruments économiques capables de limiter les émissions de gaz à effet de serre ». « Elle est en passe de devenir une puissance écologique (…) elle doit (…) redoubler d’efforts et consolider son avance écologique, qui se convertira progressivement en avance économique. »