Aide aux pays pauvres

Comment faire qu’il n’y ait pas de nouveau désastre haïtien ? Comment ce désastre a-t-il été possible après des décennies d’aide ? Quelques remarques de David Brooks :

  1. Les pays pauvres qui se sont développés n’ont pas reçu d’aide.
  2. Aucun des types d’aides connus, aussi bien grandes subventions, que le pays n’est pas organisé pour recevoir, que micro-crédit, ne donnent de résultats significatifs.
  3. La question est culturelle : les peuples qui demeurent pauvres sont « résistants au progrès ».
  4. Solution : transformer cette culture en force, sans la respecter, en construisant des structures sociales « paternalistes ».

These programs, like the Harlem Children’s Zone and the No Excuses schools, are led by people who figure they don’t understand all the factors that have contributed to poverty, but they don’t care. They are going to replace parts of the local culture with a highly demanding, highly intensive culture of achievement — involving everything from new child-rearing practices to stricter schools to better job performance.

Voilà que le pays du laisser faire parle de « révolution culturelle » ! Le mal a un visage, c’est la « résistance au progrès ». Il faut la balayer par la force, par le recodage ethnique. (Au fait, qu’est-ce que le progrès ?)

Et si Haïti, comme les Indiens d’Amérique, n’arrivait pas à s’adapter à la culture occidentale dominante ?

Pour que le processus d’adaptation puisse commencer, il faut, comme au Japon, en Inde ou en Chine, qu’il y ait un minimum de désir collectif, qui ne peut exister que si un chemin de transformation acceptable pour le peuple est visible.

Le problème d’Haïti et des pays pauvres est certainement extrêmement compliqué. Mais, ce dont ils ont besoin, ce n’est pas d’une révolution culturelle, ni d’aide financière, mais d’une aide culturelle : de ce qu’Edgar Schein appelle des « process consultants », qui accompagnent les éventuels organes du pays ayant un peu de pouvoir dans la recherche d’un changement culturellement acceptable.

Compléments :

Copenhague optimiste

Sommet de Copenhague, raisons d’optimisme :

Planet B :

  • Jusque-là (Kyoto) seuls les pays développés s’engageaient à réduire leurs émissions ; aujourd’hui tout le monde est concerné.
  • Une négociation à 193 avait peu de chances de réussir, d’autant plus que le problème est effroyablement complexe. Des organisations plus petites, plus spécialisées, de motivés, se mettraient en place, coordonnées par l’ONU.

China’s thing about numbers :

  • Confirme que la Chine a torpillé la négociation, empêchant même les pays développés de prendre des engagements. Mais :
  • Il y a accord sur un système de contrôle des émissions, dont l’Inde et la Chine ne voulaient pas. Ainsi que sur le principe d’une aide des riches aux pauvres.

Climat: l’après-Copenhague sera européen, prend le contre-pied des critiques faites à l’UE :

  • Sans elle il n’y aurait pas eu Copenhague. Surtout, c’est-elle qui a fixé le cadre dans lequel vont se dérouler les négociations mondiales futures.
  • Elle aurait une « une avance capitale en matière d’instruments économiques capables de limiter les émissions de gaz à effet de serre ». « Elle est en passe de devenir une puissance écologique (…) elle doit (…) redoubler d’efforts et consolider son avance écologique, qui se convertira progressivement en avance économique. »

Afghanistan et UE

Mes deux précédents billets sur la guerre afghane identifient deux scénarios d’évolution :

  1. Un foyer de terrorisme local, qu’il s’agit de désorganiser et de contenir.
  2. L’émergence d’un état taliban organisé qui pourrait, notamment en faisant s’effondrer le Pakistan démocratique, créer une sorte de foyer anti-démocratie qui menacerait de contamination la région, puis le monde. Où l’on redécouvre que la démocratie n’a pas définitivement gagné la partie. Et que le fameux effet domino, dont parlent les stratèges américains depuis la seconde guerre mondiale, pourrait exister. Dans ces conditions il serait justifié que l’Occident se maintienne dans la région.

Si ce second cas est vraisemblable, pourquoi l’Europe ne s’engage-t-elle pas de manière plus décisive, alors ? Parce qu’elle sait que le faire serait sortir d’une neutralité à l’endroit des grandes économies de la région (Chine et Inde) qui est bonne pour son économie.

Mais le jeu en vaut-il la chandelle ? Dans le plan Obama, l’apport de l’Europe pourrait-il être autre que marginal ? Changerait-il grand-chose à la situation afghane ? Cela soulagerait certainement l’Amérique, mais le coût pour l’Europe de ce service n’irait-il pas bien au-delà de sa valeur pour l’Amérique ? Peut-elle s’engager en Afghanistan sur une stratégie qui n’est pas la sienne ?

Obama, Afghanistan et discours (2)

J’ai exposé mon point de vue sur ce que je pensais du discours de stratégie afghane de B.Obama. Qu’en pense-t-on ailleurs ?

The Economist estime qu’il s’est exprimé « comme un politicien », qui s’adresse à sa nation, mais pas comme un « chef des armées », qui terrorise les terroristes.

Son plan en trois points aurait trois failles de mise en œuvre :

  1. L’offensive militaire repose sur l’hypothèse qu’il est possible de constituer une force armée afghane efficace. Or, on ne voit pas où elle pourrait être recrutée.
  2. La partie civile du plan requiert un gouvernement « compétent et légitime », qui n’existe pas.
  3. Une collaboration avec le Pakistan est douteuse : les Pakistanais voient les Talibans comme des alliés dans leur guerre contre l’Inde. La récente campagne militaire pakistanaise « a été dirigée contre les terroristes actifs au Pakistan, pas contre ceux qui traversent la frontière pour attaquer l’OTAN en Afghanistan ».

Le problème que beaucoup relèvent est que le discours de M.Obama indique à ses ennemis qu’il n’est pas déterminé à rester coûte que coûte. Les Talibans ont probablement entendu que ses armées seraient parties dans 18 mois.

Ai-je changé de point de vue ? Non, je continue à penser que M.Obama a donné à ses troupes un objectif très ambitieux, et qu’il est confiant dans leur succès (et dans sa capacité de décision).

Compléments :

  • D’autres opinions qui vont dans la même direction que celle de The Economist. Notamment un parlementaire afghan se demande comment les Américains vont pouvoir réussir en 18 mois ce qu’ils ont raté en 8 ans.
  • Obama, Afghanistan et discours

L’eau

GALLAND, Franck, L’eau, Géopolitique, enjeux, stratégies, CNRS éditions, 2008. Dominique Delmas s’inquiète du manque d’eau et des malheurs qu’il pourrait entraîner. Il m’a envoyé ce livre qui analyse la question sous l’angle géostratégique. Souvenirs :
  • D’ores et déjà la situation est déplorable. 1,1 md de personnes n’ont pas accès à l’eau potable, et 2,6md à un assainissement. 4md pourraient être sous stress hydrique en 20025, 90% du Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord souffriraient alors de pénurie d’eau. Un milliard de personnes pourraient émigrer faute d’eau. L’agriculture est le gros consommateur d’eau, 70% en moyenne, 82% chez les pays à faibles revenus. Dommage que le livre n’ait pas approfondi la question (une simple meilleure gestion des pertes et de l’évaporation pouvant régler les problèmes du monde).
  • De même, j’aurais aimé que F.Galland creuse deux autres remarques curieuses : un kilo de bœuf demande 15 fois l’eau nécessaire à un kilo de blé. 1 litre de biocarburant demande 1000 litres d’eau ! Étrangement, ce bilan apocalyptique n’a pas de conséquence dans la suite du livre, qui laisse entendre que le retraitement d’eau, et Veolia (pour lequel travaille l’auteur), sauveront la planète.
  • L’eau est devenue une arme. Par exemple, l’industrie israélienne de l’eau est en partie dirigée par d’anciens généraux. La Turquie et la Chine sont des « hydropuissances » qui utilisent leurs fleuves pour servir leurs objectifs géopolitiques.
  • Le cas de la Chine est particulièrement intéressant, comme d’habitude. Le pays donne l’impression d’un très dangereux apprenti sorcier. D’une part il est sous la menace d’une pollution monstre, d’autre part, il manque cruellement d’eau. De surcroit son désir d’exploiter le Xinjiang et le Tibet, et leurs richesses naturelles l’amène à déplacer beaucoup de monde dans des zones arides. Du coup il en est venu à reconcevoir son hydrographie, en alimentant certains fleuves vides avec le cours d’autres, et en utilisant le Tibet, Château d’eau de l’Asie, pour ses besoins. En fait, la Chine est en train d’asservir certains voisins (Birmanie, Laos, Cambodge), et de s’aliéner les autres (Vietnam, Inde), qui s’inquiètent de cet impérialisme. Mais la Chine est un pays fragile. Le mécontentement de ses populations polluées est une redoutable menace à l’ordre public. En termes d’eau, la seule bonne nouvelle vient de Chine. Afin de dominer l’industrie mondiale du secteur, elle veut utiliser les compétences qu’elle doit acquérir pour nettoyer le désastre écologique qu’elle a créé .
  • Plus généralement, le manque d’eau a transformé ceux qui en étaient affectés, notamment Singapour (qui dépend de la Malaisie avec qui il est fâché, et qui exploite donc de plus en plus eaux usées et de pluie) et Israël, sont devenus des champions du traitement d’eau.
Compléments :
  • J’ai préféré à ce livre l’article que cite A boire !

The Bottom of the pyramid

Produire pour les pauvres m’a poussé à enquêter sur les origines des idées de Bill Belt. J’ai trouvé C.K.Prahalad, gourou du management. Il a écrit que l’industrie sortirait le monde de la pauvreté si elle s’intéressait au bas de la pyramide, aux besoins des moins riches. Et, au passage, elle s’enrichirait colossalement.

Comment faire, est, au fond, simple. Il faut se demander ce que les pauvres ne peuvent pas avoir et concevoir nos processus de production et de vente pour qu’ils puissent se l’offrir.

Cette démarche semble ancrée dans la culture indienne. Sa médecine, en particulier, est remarquablement efficace. Elle est terriblement inventive, elle ne se laisse pas tenter par des matériels inutilement sophistiqués, et elle construit ses hôpitaux autour de systèmes d’information bien conçus. Qu’attendons-nous pour l’imiter ?

Compléments :

  • Paradoxalement cette démarche semble aussi ancrée dans ma nature. J’ai fait une étude en 82 sur l’énergie solaire, dans laquelle j’ai constaté qu’exploiter les énergies renouvelables était avant tout une question de bon sens et de procédés rustiques, ce qui les mettaient à la portée des pays pauvres. Alors que l’on s’épuisait à concevoir des technologies compliquées.
  • C.K.Prahalad a écrit sur le sujet en 2004 : Profits and poverty.
  • La médecine indienne : Lessons from a frugal innovator.
  • C’est une extraordinairement bonne nouvelle pour nous : l’Inde nous montre que notre système de santé est excessivement coûteux ; que le déficit de la sécurité sociale n’est pas une malédiction ; que l’on peut apporter les meilleurs soins aux plus pauvres. Curieusement, l’article ci-dessus donne l’explication suivante à l’escalade de nos coûts médicaux : la pression des laboratoires pharmaceutiques sur un tissu social qui n’a pas la force de résister.
  • Le système de santé américain : Le marché contre l’homme.

Produire pour les pauvres

L’Inde est un étrange pays, contrairement à l’Occident, elle semble avoir orienté son économie vers les besoins des pauvres.

Comme ces pauvres sont très pauvres, ses entreprises ont dû être extrêmement intelligentes. La surprise est là : on peut apporter des services sophistiqués à un coût extrêmement faible. À l’inverse cela signifie que ce que nous produisons, nous Occidentaux, pourrait être invraisemblablement simplifié. Nous avons des gains de productivité colossaux à effectuer. Nous sommes une société de gaspillage.

Bill Belt, qui a écrit un article sur la question, semble penser que notre erreur est de concevoir nos produits pour la classe moyenne. Comme elle a de l’argent, nous n’avons pas besoin d’être très malins.

Compléments :

  • J’avais déjà repéré ce curieux phénomène au sujet de la téléphonie mobile (Téléphonie mobile et pays émergents) : alors que chez nous elle est un gadget inutile et coûteux, elle est un produit de première nécessité pour les pays pauvres.
  • Y aurait-il quelque chose de culturel là dedans ? La Grameen bank fait du micro crédit, l’Inde serait-elle naturellement douée pour créer des produits ramenés à leur essence même, au gaspillage minimal ? Savoir faire précieux en ces temps de crise et de développement peu durable ?

Liberté de circulation

The Economist observe que l’Inde a tous les droits de contrôler les entrées de capitaux sur son territoire (mais qu’elle s’y prend particulièrement mal).

Il est regrettable, en bref, que l’argument libéral pour une libre circulation des capitaux ait flanché.

The Economist reconnaît donc que la libre circulation des capitaux, élément fondamental de la pensée libérale, n’est pas un principe absolu. L’excès de capitaux produit la spéculation et la crise.

Ailleurs, il avait aussi reconnu que la libre circulation des personnes n’était pas sans conséquences déplorables.

Louable honnêteté intellectuelle de certains théoriciens du libéralisme…

Téléphonie mobile et pays émergents

The Economist consacre un dossier (Mobile marvels) à l’histoire de la téléphonie mobile dans les pays émergents (3/4 des mobiles mondiaux). Où l’on voit l’économie de marché à son meilleur :

Alors que l’on ne parle que de gratuité chez nous, chez les pauvres tout est payant. Sans compter que les plus grands succès ont été remportés sur quelques uns des marchés les plus incertains du globe. Et c’est pour cela que les entreprises de télécom ont fait preuve de génie là bas et pas chez nous. Elles rendent des services inestimables aux populations locales (météo ou conseils pour les paysans, transferts d’argent voire services bancaires (Beyond voice)…), et elles ont réduit leurs coûts en faisant preuve d’une créativité exceptionnelle : locations de téléphone, partages d’infrastructure… (Eureka moments.)

D’où émergences d’entreprises redoutablement efficaces. Les opérateurs indiens (The mother of invention) sont les champions de l’optimisation des coûts, ils sous-traitent tout (y compris à IBM dont les produits étaient si chers jadis !), partagent tout. Les équipementiers chinois (Huawei et ZTE) sont d’une immense inventivité. Ils devraient rapidement vider le marché de sa substance et faire table rase de leurs concurrents. Il semblerait même qu’ils soient trop rapides pour les aides de leur gouvernement (Up, up and Huawei). L’avenir est au tout Internet mobile (Finishing the job), ce qui promet de nouveaux trésors de créativité.

Mais le mieux c’est que cette innovation aurait élevé le niveau de vie de ceux qui ont pu en profiter.

Et nous là dedans ? Ce qu’il y a de surprenant, c’est que si tous ces gens semblent fort intelligents, ce qu’ils font n’est quand même pas très compliqué. Pourquoi sommes-nous à l’arrêt ? J’en suis revenu à une théorie qui semble se vérifier :

L’Ouest est dirigé par une élite de managers financiers, qui se figurait à la tête du monde. Elle pensait que le marché d’avenir était à l’Est. Donc non seulement elle pouvait se désintéresser de l’Ouest, mais encore elle devait délocaliser sa production pour jouir des coûts les plus faibles. Cette stratégie n’a pas eu les effets escomptés. Le marché de l’est est fermé à nos produits. Les transferts de technologie massifs, intelligemment exploités, ont rendu beaucoup d’industries locales non seulement autonomes mais surtout bien plus efficaces que les nôtres. D’autant plus que notre management financier, qui pensait avoir trouvé avec les délocalisations sa botte de Nevers, a asséché l’innovation occidentale. L’Ouest se retrouve donc avec un tissu économique anémié, et une population (donc un marché) appauvrie, d’autant plus que celle-ci doit alimenter un plan de relance qui permette à son élite d’éviter les conséquences de ses erreurs.

Il serait bien que cette élite arrête de jouer contre son camp.

Compléments :