Calme avant la tempête ?

En Italie, M.Renzi tente de faire passer des réformes. Il veut convaincre Mme Merkel de sa bonne volonté. Afin qu’elle fasse un geste. Sinon, c’est la chute libre. La France, elle, ne fait même pas semblant. Ce qui énerve considérablement ceux qui se sont serré la ceinture. Particulièrement les petits pays. La Grèce a une énorme économie souterraine. Le meilleur moyen de la faire se dissoudre serait une reprise de la croissance. Ebola tue en Espagne. Les économies budgétaires auraient-elles affaibli son système de santé ? Partout Ebola fait peur. Si bien que l’on prend des mesures qui pourraient bien accroître les risques. (Par exemple en interdisant certains vols, ce qui amène les voyageurs à adopter des moyens de transport que l’on ne contrôle pas.) En Ukraine, la paix est guerrière. Mais personne n’a intérêt à ce que le conflit reparte. Si c’est le cas, ce sera le chaos. En attendant, l’Ukraine et le Vénézuéla devraient connaître la faillite. A Hong Kong, le gouvernement chinois espère que le temps va endormir les manifestants. Mais ceux-ci auraient la population de leur côté. En Belgique, un nouveau gouvernement est nommé. Le parti séparatiste flamand ne demanderait plus l’indépendance, mais des réformes économiques. La situation reste explosive. Le Moyen-Orient était fait de régimes féodaux. La disparition des pouvoirs centraux (victimes du printemps arabe ou de l’Occident) a laissé libre cours aux guerres de milices. En Chine, l’expérimentation de la zone de libre échange de Shanghai aurait accouché d’une souris. Les bureaucrates locaux, pris de panique par la campagne anti-corruption de M.Xi seraient paralysés. D’une manière générale, le pays semble dans la situation du Japon des années 80. Il ne parvient plus à gagner en productivité. Les Israéliens rêvent de Berlin. La vie y est moins dangereuse et moins chère que chez eux. M.Obama a tellement peur des conséquences imprévues de ses actes, qu’il ne fait plus rien. Ce qui aura des conséquences graves, dit un de ses proches.
Enfin une bonne nouvelle pour l’Europe ? Le dollar s’enchérirait. Ce qui serait bon pour nos exportations. Mais mauvais pour les pays émergents, que les investisseurs pourraient fuir. Mais l’Amérique pourrait accuser l’Allemagne, grande bénéficiaire et hyper excédentaire, de lui voler des emplois. Le Luxembourg n’est pas qu’un paradis fiscal. Il présente beaucoup d’intérêts pour beaucoup de gens riches. Les milliardaires français construisent des musées privés.
L’adoption de la télémédecineserait bloquée par le fait qu’elle demanderait la réorganisation de la médecine. Ça va mal pour l’industrie pétrolière. Les prix du pétrole baissent, les coûts augmentent. Alors elle abandonne ses mégaprojets (forages en eau profonde et Arctique) et parie, comme un seul mouton, sur le gaz de schiste. Pas de chance, car « si le prix du pétrole continue à baisser, pas même le miracle américain du schiste en sortira indemne ». Ça va mal pour l’industrie automobile. Comme un seul mouton, elle parie sur le haut de gamme. Malheureusement, « les automobilistes n’apprécient pas assez la marque des constructeurs de masse pour vouloir leur acheter plus que des modèles de base ». 

Hollande, le Schröder français

Les vœux de M.Hollande ont enthousiasmé The Economist. A la surprise générale, ce fut un coming out libéral. Il est presque allé jusqu’à parler de paresseux qui abusent du système. Et il est prêt à « court-circuiter » les processus démocratique s’il le faut. Seule inquiétude, cependant, le passé de M.Hollande trahit une tendance à accoucher de décisions qui se paralysent par contradiction.

En fait, il n’y a peut-être pas beaucoup à faire pour améliore les affaires des Etats. Vendre ou mieux gérer leurs possessions. Il y a là une fortune (pour les seuls actifs non financiers : près de 80% du PIB pour la France, et 120% pour le Japon). Encore faudrait-il en avoir une comptabilité correcte.

L’Amérique va-t-elle connaître, enfin une forte croissance ? Tout ce qui semblait l’empêcher jusque-là a disparu. A moins que le pays ne soit entré dans une phase structurelle de stagnation. Sinon son humeur est à la réduction des inégalités. Mais elle ne devrait pas passer aux actes. Car ceux qui ont intérêt à cette réduction ne votent pas. L’Italie ressemble étrangement à la France de la IIIème République. Il n’y pas pire ennemi d’un dirigeant qu’un homme de son parti. L’intérêt du pays pèse peu par rapport aux ambitions personnelles. La Lettonie choisit un premier ministre de type Merkel. En Grèce, un risque en cache un autre. Economiquement, cela va mieux, « ce qui est inquiétant, c’est plutôt la montée d’extrémistes grecs appartenant à des variantes néo-nazies ou néo-staliniennes ». En Syrie, les excès d’une émanation d’Al Qaeda ont provoqué un sursaut du reste du pays. Du coup, le prestige de l’opposition respectable en est grandi, et la qualité de recours de M.Assad réduite. En Egypte, le mécontentement suscité par les manifestations continuelles des frères musulmans préparerait le terrain à un retour d’une dictature militaire. En Israël, M.Kerry aurait réussi l’impossible. Convaincre les politiques israéliens de la nécessité d’un Etat palestinien. Mais les Palestiniens préféreraient vivre au milieu des griefs qu’ils ont accumulés vis-à-vis des Israéliens. Par ailleurs, la question se pose à nouveau de savoir ce que cela signifie d’être Juif. Est-ce une question de gènes, ou de partage de valeurs communes ? En Iran, les sanctions internationales ont surtout affecté le petit peuple. L’argent étant réservé aux services de sécurité. La famille de M.Mandela se dispute la possession de sa marque.

Les dépenses en recherche médicale seraient en déclin. Evénement dont les « effets ne devraient pas se faire sentir avant quelques temps ». Automobile. Course à la taille. Ceux qui produisent beaucoup cherchent à éliminer les autres. Le marché semble douter des capacités de se renouveler d’IBM. Il se trouve qu’il vient d’annonce une unité d’avenir consacrée à un ordinateur programmable en langage naturel. Quant à Samsung, il produit tout ce qu’il faut pour équiper la maison électronique. La qualité allemande fait un malheur dans le domaine de l’armement. Difficulté du moment : vendre au marché en croissance des pays peu recommandables sans que cela se remarque trop. Le retour des nations ? Les grandes compagnies de navigation de croisière se font prendre des parts de marché par des spécialistes. Notamment des compagnies qui vendent des croisières monolingues. La Chine n’est plus le Farwest de la cosmétique. « A mesure que les coûts augmentent et la croissance faiblit, L’Oréal et Revlon ne seront probablement pas les derniers cosméticiens étrangers à reconsidérer leurs ambitions chinoises. » Et si le marché n’était pas le meilleur moyen d’allocation de ressources ? (comme on me l’a seriné à l’Insead). On trouve de nouveau des vertus aux conglomérats. La titrisation est de retour. Son objet est de transférer les dettes des entreprises des banques au marché. Un investisseur averti en valant deux on espère que les mêmes causes n’auront pas les mêmes effets. Finalement, les économistes ont changé de consensus. « Maintenant il n’est question que de Grande récession – et de la possibilité qu’un peu plus d’inflation puisse être utile. » 

L'Anabase

Livre de Xénophon, Flammarion, 1997.
Fin des guerres du Péloponnèse. Une armée de mercenaires grecs vient se joindre aux troupes de Cyrus, qui veut renverser son frère, roi de Perse. Mais Cyrus se fait tuer bêtement. Les Grecs doivent revenir chez eux, alors qu’ils sont perdus en territoire ennemi, sans guide. Pour comble de malchance, leurs généraux se font attirer dans un piège, et massacrer. L’Anabase est l’histoire de leur retour. C’est aussi une parabole. Voilà ce que doit faire la Grèce, si elle veut être invincible.
L’armée grecque est peu nombreuse, mais elle se révèle redoutable. Pour rentrer chez elle, elle va proposer ses services à des alliés de passage, qui lui font franchir à chaque fois une nouvelle étape. Sa force, c’est la démocratie, la raison, et l’union. Les généraux sont élus. Ce qui permet de les remplacer quand ils meurent. C’est ainsi que Xénophon devient général. Chaque décision est débattue. Et Xénophon veut démontrer qu’un sain jugement remporte l’adhésion générale. Mais cette armée de citoyens est aussi puissante parce que chacun est, en quelque sorte, un professionnel qui se bat pour ses intérêts. Les armées informes de mercenaires ou de villageois qu’elle rencontre, bien que beaucoup plus nombreuses, ne font pas le poids. D’ailleurs, elle sait apprendre de ses revers. Plus elle combat, meilleure elle devient. Les exploits d’Alexandre sont déjà dans l’Anabase.
Mais sa force est aussi sa faiblesse. Dès que le danger se dissipe, les divisions et l’indiscipline renaissent. Et la défaite n’est pas loin. 
Le banquet
Le livre contient aussi « le banquet ». Ce serait une réponse par Xénophon au banquet de Platon. On y voit un Socrate, brave homme, prôner le bonheur de vivre, droitement, entre honnêtes gens. Le Socrate de Xénophon n’a rien à voir avec celui de Platon. Je soupçonne d’ailleurs que l’Anabase est une illustration de son enseignement. C’est une leçon de raison pratique, de décision dans l’action. On y voit aussi que Socrate était partisan des sacrifices. D’ailleurs, à chaque décision, et il y en a beaucoup, on consulte les augures et on égorge des animaux.
Pierre Chambry, traducteur, pense que le vrai Socrate ressemblait à celui de Xénophon. Pour ma part, je me suis demandé si le vrai Socrate n’était pas plutôt une sorte de révélateur. N’amenait-il pas ceux qu’il rencontrait à découvrir leur nature ? Cette découverte faite, peut-être croyaient-ils que Socrate pensait comme eux ? Alors que lui voulait qu’ils pensent par eux-mêmes ?

Bien, mal et télé grecque

Cette semaine j’ai entendu France Culture s’indigner de la fermeture, par le gouvernement grec, de la télévision publique grecque. Les Echos (du 13 juin) pour leur part citent le gouvernement grec qui parle « d’un coût de fonctionnement de 3 à 7 fois supérieur à celui d’autres chaînes de télévision et compte de 4 à 6 fois plus de personnel ». Il y aurait aussi « 6 services comptables, qui ne communiquent pas entre eux ». Les réformes sont bloquées par les syndicats. Le gouvernement, cette fois, croyait que le temps du coup de force était venu.

Bref, il n’y a probablement ni bon ni mauvais, mais un affrontement d’intérêts particuliers, qui ont pris l’intérêt public en otage. Dans de tels moments, le risque Thatcher est grand : un traitement qui tue le patient.

(Complément : la télévision publique grecque = 12% d’audience… Et annoncer cette fermeture aurait été une manœuvre politique de génie…)

La Grèce au siècle de Périclès

Livre de Robert Flacelière, Hachette Littératures, 2008.

Grèce peu reluisante. Pitoyable Athènes quasi insalubre, avec ses rues tortueuses et sales, et ses maisons en torchis, dont il est plus facile de percer les murs que les portes. Rien de bien admirable dans sa justice, ou son armée. C’était d’ailleurs plus une aristocratie qu’une démocratie, tant était faible la proportion de citoyens libres. Et elle ne se sera pas comportée de façon très loyale avec ses colonies ou avec ses alliés grecs, qu’elle rançonnait, et massacrait à l’occasion. Sa fortune semble avoir tenu à un coup de chance. Elle a trouvé un filon d’argent, qui lui a permis de bâtir une flotte, qui lui a donné la maîtrise des mers. Le reste de la Grèce est moins bien connue qu’Athènes, mais encore moins remarquable. Dans cette histoire, le plus étonnant est peut-être que cette banalité, médiocrité ?, ait créé les conditions d’une créativité intellectuelle et artistique sans équivalent depuis. 

Changement, enfants, crise et systémique

Je lis un livre sur la société grecque au temps de Périclès. A cette époque, l’amour est entre hommes. Parler d’amour entre un homme et une femme est suspect. A Athènes, la fillette vit cloîtrée dans la maison de ses parents, jusqu’à sa puberté, elle est alors mariée, et vivra cloîtrée chez son mari. Il y a d’ailleurs une sorte de division des tâches entre femmes. L’épouse pour tenir la maison et produire des enfants – l’homme la voit d’autant moins qu’il est préférable d’avoir peu d’héritiers ; les concubines pour les soins ; les prostituées pour le plaisir. Quant aux enfants, ils n’ont aucun droits, ils peuvent être déposés sur les ordures à leur naissance (ils meurent ou sont récupérés pour devenir esclaves), ou vendus comme esclaves. (Les esclaves sont assimilés à des biens mobiliers.)

Cela peut paraître bizarre. Mais c’est une illustration de ce que le système fait l’individu. Nous sommes conditionnés par notre environnement. Il en est de même aujourd’hui pour la génération Y. Elle appartient à un système qui n’est pas celui de ses parents. C’est parce qu’ils lui appliquent les règles qui avaient cours de leur temps que ceux-ci n’arrivent pas à la comprendre. Parents et enfants sont des étrangers ? (L’affection étant hors système, heureusement ?)

Quand il y a changement de système, il y a rupture de continuité entre règles de vie. Pour vivre et agir dans le nouveau système, il faut adopter les méthodes de l’ethnologue. Il faut observer les natifs du système, et déduire de leur comportement leurs règles de vie, puis s’y conformer. Voilà peut-être les raisons de notre crise et sa solution. Notre système-monde a changé. Nous devons apprendre ses nouvelles règles. Mais nous nous acharnons à appliquer les anciennes. 

Rêve en Chine et déprime ailleurs

Le nouveau gouvernement chinois parle de « rêve chinois ». Pas moyen de savoir ce qu’il sous entend par là. (Mais peut-être est-ce un reflet du « rêve américain » ? Celui de la Chine étant de redonner la place qu’elle mérite à sa culture, plutôt qu’une bagnole à chaque citoyen, comme aux USA.) Mme Merkel et M.Hollande ne s’aiment pas trop. Mais ça ne change rien, ils sont condamnés à s’entendre. L’Islande change de gouvernement. Ce n’est apparemment pas une question de programme. Juste un usage de crise. L’humeur de l’UE n’est plus à la rigueur. The Economist l’encourage à continuer son effort de libéralisation, cependant. Et la zone euro est de nouveau menacée. Ce coup-ci ce sont les banques espagnoles et italiennes qui ne prêtent pas à leurs PME. Scénario habituel : elles pourraient entraîner leurs pays et la zone euro dans leur chute. La Grèce, après avoir réduit de 20% son PIB, pourrait repartir. Mais son moral est si bas que l’on peut en douter (60% des jeunes sont au chômage). En France, M.Hollande se montre amical vis-à-vis de l’entrepreneur : baisse des taxes sur les plus-values de cession. L’Angleterre est soulagée : le gouvernement français demande des économies à son armée, mais ne renonce pas à son rôle mondial. D’autant qu’il faudra faire sans les USA. Et, effectivement, M.Obama n’intervient pas en Syrie, alors qu’il le devrait. (Curieusement, l’article n’envisage pas les conséquences d’une telle intervention.) D’ailleurs, la Syrie, facilement accessible, est devenue la destination préférée du tourisme terroriste, actuellement en plein boom. L’Angleterre est inquiète : que feront ceux de ses nationaux qui font la guerre en Syrie, lorsqu’ils reviendront à la maison ?

Djibouti semble béni des dieux. Le trafic de son port ne fait qu’augmenter. C’est le point de passage obligé de l’approvisionnement de l’Ethiopie, arrêt pratique pour les cargos naviguant entre l’Europe et l’Asie et toutes les grandes armées mondiales y sont installées. Mais sa population n’a pas accès à ces revenus. Elle est la « plus pauvre d’Afrique ». À Ho Chi Minh Ville, menacée par la montée des eaux, les autorités locales préfèrent un projet hasardeux de digues à 2,6md$ plutôt qu’un, plus efficace, à 1,4m$ ! Question d’intérêt. Au Bangladesh, un immeuble s’est effondré sur des ouvriers du textile. Ce qui obéit à une logique certaine. Main d’œuvre excessivement bon marché, pas de droit de l’environnement, et boom de la demande suscitée par une ouverture des marchés de l’UE. Dans ces conditions, il faut produire à tous prix.
Défaillance du marché. Les compagnies pétrolières sont évaluées en fonction de leurs réserves. Or, si l’on veut limiter le réchauffement climatique, une partie de ces réserves ne pourra pas être exploitée. Le gouvernement américain demande au commerce en ligne de collecter la TVA. Ce qui pourrait être bénéfique pour Amazon qui, jusque-là, plaçait ses entrepôts dans les zones hors taxes. La société va optimiser sa logistique, multiplier ses dépôts et acquérir une flotte de camions. Avantage concurrentiel important : apparemment pouvoir disposer immédiatement de ses acquisitions compte beaucoup pour le consommateur américain. (Ce qui explique pourquoi Amazon France insiste autant sur la livraison dans la journée ?) Pourquoi les banquiers anglo-saxons ne sont pas en prison ? Parce que l’incompétence n’est pas un crime. En Allemagne, en revanche, on ne transige pas avec la confiance.
On est parvenu à faire voler des robots-insectes. Mais il leur manque encore une alimentation autonome. La pollinisation pourrait être un de leurs emplois ! L’Amérique veut replanter ses forêts de châtaigniers génétiquement modifiés. Les anciennes populations de ces arbres ont été victimes de maladies. 

Les grands sophistes de Jacqueline de Romilly

Sophiste, notre frère ? (Jacqueline de Romilly Les grands sophistes dans l’Athènes de Périclès, Le Livre de Poche, 2004.)
« l’individu en ce temps là, pouvait se faire entendre directement et toutes les grandes décisions résultaient de débats publics ; la parole était donc un moyen d’action privilégié. Elle le devint d’autant plus que progressait la démocratie. » Les sophistes, « professionnels de l’intelligence », émergent au moment où la Grèce découvre la raison (qui est aussi la parole, logos, pour les Grecs). Et cela lui donne une sorte de coup de folie. Cette innovation semble tout rendre possible (« pouvoir de persuasion que plus rien n’arrête »).
Mais les sophistes dignes de ce nom, tels Protagoras, Gorgias ou Critias, en font un sage emploi. S’ils sont « relativistes », s’ils font « table rase » des anciens usages, des croyances religieuses ou de l’existence d’une vérité objective, c’est pour reconstruire le monde sur des bases rationnelles. Principe ? « l’homme est la mesure de toutes choses ». Le monde doit être fait pour l’homme et son bonheur. Vient alors « l’utilité », le bien commun. En effet, les sophistes démontrent qu’aucun homme ne peut être supérieur à la société (le mythe du surhomme est un leurre). C’est pourquoi l’homme crée des sociétés, et les lois qui permettent d’y vivre. Forme de « contrat social », donc, et rôle essentiel de la justice. Ce qui est bon pour la cité est bon pour l’homme. D’ailleurs, la cité crée l’homme, du fait de l’ « action morale qu’exerce un milieu donné, et la façon dont peu à peu il modèle le cœur de chacun. » Les sophistes n’étaient pas des individualistes, comme on le pense ! « La gloire a cédé la place à des sentiments d’estime, d’affection, et d’union (…) importance donnée depuis peu aux relations humaines, au sein de la cité. »
Partant de ces fondations, ils constituent une morale « lucide et exigeante ». Au passage, ils inventent beaucoup de choses. L’éducation de l’intelligence (dont l’objet est de « faire de chacun une sorte d’expert, capable d’y voir clair. ») tout d’abord. Ils estimaient que « le mérite s’apprenait », il n’était plus héréditaire. Ils créent aussi la grammaire, la logique, un début de médecine, les sciences humaines, et politiques. L’intérêt de l’homme étant de suivre les lois de la cité, ils sont législateurs et constitutionnalistes. « Ils étaient engagés, prêts à agir et à prendre des risques ». Ils marquent leur époque, qui parle comme eux, et ses arts. Jusqu’à la pensée de Platon, qui serait leur négatif. « Cette démarche est empirique et réaliste. Elle constitue l’inverse de celle de Platon, pour qui tout est commandé par des principes, correspondant à des exigences intellectuelles et morales. »
S’ils ont mauvaise presse aujourd’hui, c’est peut-être qu’ils ont vécu à une période égoïste (« L’ambition d’Athènes, apparemment, libérait les ambitions privées. »), où des individus mal intentionnés, pour promouvoir leurs intérêts personnels, se sont servis de l’enseignement des sophistes contre son esprit. 

Démocratie athénienne

Mossé, Claude, Histoire d’une démocratie : Athènes, Seuil, 1971. Finalement, la démocratie athénienne a été un feu de paille. A peine deux siècles. Et son histoire me semble ressembler à celle de l’Angleterre. (Une opinion discutable.)

Athènes devient une démocratie et sort de l’anonymat au moment de la guerre contre les Mèdes dans laquelle elle s’illustre. Elle jouit alors d’un grand prestige. Et elle conquiert un empire, dont elle vit. Mais les conditions qu’elle impose à ses colonies leur deviennent insupportables. Démarre alors la guerre du Péloponnèse, que Périclès croit gagner rapidement. Elle dure 25 ans. Athènes est vaincue. L’empire perdu, Athènes va chercher à devenir une puissance économique. Comme l’Angleterre moderne elle ne semble pas avoir voulu y parvenir à la sueur du front de ses citoyens. Elle a cherché, au contraire, à attirer des « métèques », à qui elle louait ses mines et ses esclaves, et offrait, probablement comme la City moderne, un environnement bien adapté aux affaires. A-t-elle voulu vivre des rentes accumulées par l’empire ? Embellie de courte durée. Elle est vite déchirée par des querelles fratricides. Puis arrivent Philippe de Macédoine et Alexandre. Ils conquièrent la Grèce. Athènes livrera une dernière bataille à Antipatros, général d’Alexandre qui s’est emparé de cette partie de son héritage. Mais elle est défaite. Elle deviendra bientôt une dépendance de Rome.

Difficile de savoir comment fonctionnait la démocratie athénienne. Comme le dit Hannah Arendt, l’Athénien se définissait avant tout comme un citoyen. Mais il y avait peu de citoyens et beaucoup d’esclaves. Et, parmi ces citoyens, beaucoup de pauvres. Des pauvres des villes et des champs, ces derniers participant de moins en moins à la vie de la cité, au fur et à mesure de son histoire. Les hommes politiques ne venaient pas de leurs rangs, ils n’avaient pas l’éducation nécessaire. Mais ils semblent avoir eu un poids important dans les décisions de la cité. En particulier, ils avaient intérêt à la guerre et à l’empire. Ils avaient besoin de revenus. 

Hannah Arendt ou la haine de l’humanité ?

C’est Alain Finkielkraut qui m’a fait lire Hannah Arendt (billet précédent). J’avais été frappé par une discussion qu’il a eue avec Michel Serres. Et, comme il ne peut pas faire une phrase sans citer Hannah Arendt, j’ai voulu connaître celle qui l’inspirait. Voici  des questions que je me suis posées en lisant Hannah Arendt. (PS. Une analyse complémentaire montre que je suis hors sujet, à 180°. La raison d’une erreur aussi complète est une question extrêmement intéressante…)

La philosophie comme rationalisation ?
Depuis que je m’intéresse à la philosophie, elle me paraît une rationalisation des conditions de vie de ceux qui la conçoivent. N’est-ce pas le cas pour Hannah Arendt ? Ne crée-t-elle pas une théorie à l’image de la communauté d’intellectuels dans laquelle elle a vécu en Allemagne ?

Héritage de la pensée allemande ?
L’Allemagne d’alors refuse le progrès et les Lumières. Et Heidegger, le maître d’Hannah Arendt, recherche l’âge d’or dans une Grèce fantasmée, dont l’Allemagne serait l’héritière.

Apologie d’une élite irresponsable ?
Si je lis correctement, seul un petit nombre peut porter le titre d’homme. Le reste n’est que bêtes de somme. Et cette élite me paraît avoir tendance à l’irresponsabilité. Les conséquences de son action ne sont-elles pas imprévisibles ? Face à cette imprévisibilité Hannah Arendt parle de « pardon » et de « promesse ». Le pardon (comme celui qu’elle a donné à Heidegger ?) casse apparemment la chaîne des conséquences que pourraient avoir, pour son auteur, un acte malencontreux. Quant à la promesse, il ne semble pas que ce soit un engagement de limiter les externalités négatives de ses actes, une forme de responsabilité, mais un pacte entre élus, qui les rendent solidaires. Ainsi, peut-être, ne peuvent-ils pas se plaindre de ce qu’engendrent leurs actes ? Quant au reste de l’humanité, bestiale, elle n’a rien à dire ?

Justification du néoconservatisme américain ?
J’ai lu que les élèves d’Heidegger, notamment Léo Strauss, ont été les maîtres à penser des neocon américains. L’œuvre d’Hannah Arendt dit effectivement, comme le neocon, qu’il faut croire en la vérité qui est en nous, qu’il faut nier le relativisme.
Je ne suis pas certain qu’elle ait prévu les conséquences de ses idées. Car ce que nous avons au fond de nous est différent d’une personne à l’autre (il est conditionné par notre environnement social). C’est donc la recette de l’intolérance et de l’affrontement. D’ailleurs, le Dieu du neocon n’était-il pas le marché, l’ennemi d’Hannah Arendt ?

Et si la condition de l’être humain était le progrès ?
Avant de lire Hannah Arendt, je n’étais pas loin d’être d’accord avec elle. L’espèce menaçait d’asservir l’homme. J’en suis moins sûr maintenant.
La Grèce à laquelle fait référence Hannah Arendt ne me semble pas avoir existé. Au mieux elle correspond à un bref épisode au temps de Périclès. Ce fut la victoire de l’individualisme et de la raison, le chaos, et l’amorce du déclin pour Athènes. D’où la réaction socialiste de Socrate et Platon. Je me demande, d’ailleurs, si notre histoire n’est pas là. Des moments de révolte individualiste, qui menace d’extinction le groupe. Puis la réaction de celui-ci, qui remet l’individu au pas.
Je me demande aussi si la pensée allemande d’avant guerre et celle d’Hannah Arendt n’expriment pas une forme de haine de l’humanité. En effet, il me semble, avec les Chinois, que ce que nous appelons « progrès » n’est autre qu’une évolution naturelle et inéluctable. Pour autant ce mouvement ne contredit pas ce qui fait l’originalité de l’homme selon Hannah Arendt. En effet, comme un nageur dans un courant, l’homme doit utiliser ses capacités « supérieures » pour se diriger, et tirer parti de la force qui l’entraîne.