Ingénieur dévoyé

Un ami me parlait d’une conversation entre parents d’élèves. Une mère lui disait être, parmi ses camarades de promotion, la seule polytechnicienne à avoir fait une carrière modeste dans la fonction publique. Eux gagnent énormément d’argent. Ce qui a un effet curieux sur leurs enfants, qui semblent penser qu’il n’existe que des avions privés.

L’ingénieur de jadis était un ingénieur, fier de son savoir technique, et de son apport à la société. Maintenant il est devenu un politique et un brasseur d’argent.

Ce qui fait songer à Fernand Braudel. Pour lui le capitalisme serait une pathologie de l’économie de marché. Le capitaliste profite des imperfections du marché pour faire de l’argent avec l’argent. Dans la société, il est le seul à ne pas avoir de métier, de spécialité.

Aurions-nous vécu, avec la domination américaine et l’adoption universelle de sa culture, un des grands moments de bravoure du capitalisme ?

Chinoiserie

Syndrome du voleur chinois ? Recevoir une pluie continue d’informations produit l’indifférence ? N’est-ce pas ce qu’il en est de l’affaire Epstein et de ses millions d’emails ?

J’ai été tiré de ma torpeur par l’annonce de l’arrestation du « fils préféré » de la reine d’Angleterre. Qu’il ait commis des détournements de mineurs n’est pas grave, ce qui l’est c’est qu’il a transmis des secrets de l’Etat. (Si je comprends bien la BBC, il était couvert par sa mère, ce qui a dû passablement irriter son frère aîné, qui doit être heureux d’avoir trouvé une bonne occasion de le lâcher.)

J’ai aussi entendu (chez Christine Ockrent) que mon intuition n’était peut-être pas totalement fausse : on soupçonne les Russes d’avoir adhéré à l’association des amis d’Epstein.

Pratique habituelle dans le milieu des affaires, celui-ci avait un produit d’appel (les jeunes filles), qui lui avait permis de créer un réseau de puissants, auxquels il rendait service, en servant d’intermédiaire.

Alors, qu’en penser ? Que l’on a oublié que ce qui se joue est un drame humanitaire, un abus de faiblesse commis par ce que l’on a fini par appeler « l’élite ». Une élite fort bien pensante. Même si Trump est mouillé jusqu’au cou, la « base MAGA » ne semble pas avoir eu tort de penser qu’il y avait anguille sous roche ?

Les joies du progrès

Que sait-on sur l’intelligence artificielle ? Un débat entre praticiens m’a fait prendre conscience de mon ignorance. Le sujet est fascinant. Voici ce que je retiens :

J’ai entendu parler de « biais de positivité ». L’IA est probabiliste. Elle donne la solution qui lui semble la meilleure. Mais, parmi les solutions possibles, elle choisit celle qui va faire le plus plaisir à l’utilisateur…

Les « moteurs d’IA » sont modifiés plusieurs fois par jour. Il en est, donc, de même des résultats qu’ils donnent. En outre l’IA apprenant des questions qu’on lui pose, lui demander plusieurs fois de suite la même chose produit à chaque coup de nouvelles réponses. Ce qui la rend inutilisable pour l’industrie.

Si les résultats qu’elle donne sont incertains, elle a une capacité hors du commun à aspirer les données de celui qui l’utilise, y compris celles que l’on ne pensait pas lui avoir données. Un fournisseur peut donc aspirer les données d’une nation, et en tirer une carte de ses forces et de ses faiblesses. (Par exemple de ses bâtiments.) Et l’historique de vos agissements est conservé indéfiniment. (Ce qui vaudrait des années de prison à des personnes qui ont eu le tort de donner 15€ au mouvement de Navalny, en Russie.)

Cela semble une redoutable arme. D’autant qu’en termes militaires, la faiblesse de l’IA, son aspect approximatif et ses erreurs imprévisibles, n’a que des conséquences négligeables.

L’IA, c’est l’art du « prompt ». Or elle commande nos ordinateurs et donc trie les mails qui leur arrivent. Ceux-ci peuvent donc lui poser des questions, par exemple lui demander de vider votre ordinateur. Il en serait de même des pages web que l’on parcourt.

On peut se protéger de tout cela, en créant des environnements clos, et avec certains types de logiciels, un peu moins performants que ceux dont il est question ici. Seulement cela a un prix. Et demande des compétences qu’il me semble que peu d’entreprises possèdent.

Je ne le savais pas. On peut évaluer ce que coûte l’utilisation de l’IA. C’est cher. La consommation électrique d’une comparaison entre deux documents de 8 ou 9 pages coûterait 40€. Qu’arrivera-t-il le jour où les éditeurs d’IA feront payer leurs services ? (Le coût de l’accès Internet pourrait-il être multiplié par 10 ?)

Par ailleurs, il faut une IA pour contrôler les résultats d’une IA. Or, la seconde coûterait 100 à 150 fois plus à faire marcher que la première.

D’ores et déjà, l’IA a rendu le stagiaire inemployable. Ne sachant qu’utiliser l’IA, il ne présente aucun intérêt, puisque tout le monde peut le faire. Ce qui pose un problème de recrutement à un participant.

Question finale : l’IA apprend de l’homme. Qu’arrivera-t-il lorsque les hommes ne sauront plus rien ?

Vanité

J’ai découvert que les Simiane, les Grignan, les Sade furent les plus illustres familles de la noblesse provençale. Curieusement, si on les connaît encore, c’est grâce aux lettres de la marquise de Sévigné, et à la réputation sulfureuse des ouvrages du marquis de Sade. (Il est d’ailleurs probable qu’en dehors de quelques universitaires stipendiés, personne ne les lit.)

Voilà qui aurait sûrement surpris tous ces gens.

Que conserver ?

David Hume était dit conservateur. Mais qu’est-ce que cela signifie ? (Avec philosophie.)

C’est une question qui est liée au changement. Face au changement, il y a ceux qui veulent que rien ne change, d’autres que tout disparaisse, d’autres encore pensent que le « monde » évolue et que la société doit s’adapter en respectant, et afin de conserver, ses valeurs. C’est l’essence de la société que l’on doit conserver, autrement dit. Il semble que Hume ait appartenu à cette dernière catégorie. D’ailleurs, il a reproché à Jacques II de ne pas avoir tenu compte de l’évolution des événements, ce qui lui a coûté la tête.

Une partie de l’oeuvre de Hume paraît avoir été consacrée à la façon de réaliser ces changements rationnellement. Ce qui est aussi mon souci.

Cosmos

Elon Musk et ses fusées m’a fait écouter des rediffusions de France culture parlant d’espace et de cosmonautes.

L’existence du cosmonaute n’est pas drôle. C’est un métier. Il faut consacrer des décennies à une sélection redoutable, à des années d’entraînement et d’attente, tout cela pour l’espoir de passer quelques jours dans l’espace, dans des conditions de vie misérables, et d’avoir une belle vue.

Je me souviens aussi de ce que m’avait dit un ami lorsqu’il était entré au CNES : la science des fusées était en recul par rapport à ce qu’elle avait été dans les années 60.

Voilà ce qu’on ne lisait pas dans les livres d’anticipation de ma jeunesse !

Désenchantement de l’espace ? Ou désenchantement tout court ? L’histoire semble avoir été faite d’illusions, qui ont poussé l’homme à risquer sa vie et à faire des exploits. Par exemple à quitter la campagne pour la ville, ou l’ancien monde pour le nouveau. Mais ne sommes-nous pas en passe de découvrir que ce n’était que des illusions ? Mais aussi que la misère, qui était peut-être une forte motivation à l’aventure et à croire au père Noël, n’est plus si grande ?

Ferdydurke

Qui était Witold Gombrowicz ? Lecture de Ferdydurke, son roman le plus célèbre semble-t-il.

Un mélange de Kafka et de Céline ? C’est une sorte de farce sinistre. Une charge effroyable contre la société polonaise. Du peuple aux nobles, personne ne réchappe au règlement de compte. Quatre mots reviennent sans cesse : cucul, forme, gueule, mollet. Cucul surtout : la Pologne réduit ses citoyens en enfance. En outre, ils adoptent des comportements stéréotypés (forme). Les affrontements, qui se succèdent, se font par la parole. Mettre une personne en contradiction avec ce qu’elle dit être, c’est la tuer. Toute la laideur de l’âme qui en résulte se traduit par la « gueule ». Les visages ne sont pas humains. Quant au mollet, c’est ce que nourrit l’homme.

La virtuosité de l’écrivain est confondante. Mais que signifie une telle haine ? Une tentative de corriger les moeurs ? Et comment a-t-il pu trouver des lecteurs ?

Vade retro

Y a-t-il un équivalent aux gousses d’ail et aux croix ? Quelles sont les armes de l’Europe face à Musk et Trump ? C’est ce que se demandait Affaires étrangères.

Son opinion semblait rejoindre la mienne. Nos valeurs sont l’antidote. Ce qui détraque le magnat de la Silicon Valley ce sont les droits de l’homme. Le désir que l’humanité soit digne et heureuse. Le projet des Lumières. Car la liberté d’expression du magnat ne peut supporter aucune contrainte.

(Dans les années 80, Michel Crozier avait analysé le « mal américain », et il était arrivé à cette conclusion : l’Américain s’étouffe dans un monde clos.

)

Changement

J’entends beaucoup parler d’intellectuels et de décolonisation, en ce moment. La décolonisation fut apparemment une question de bien et de mal, de bons et de mauvais. N’est-ce pas une erreur ?

En Afrique du sud, au moins, on est parti du principe qu’il y avait des êtres humains des deux côtés, et qu’il fallait trouver un moyen pour qu’ils cohabitent. Il n’en résulte pas, apparemment, un succès complet. Mais on a évité une guerre d’Algérie ou, pire ? une partition de l’Inde et du Pakistan, qui aurait fait un million et demi de victimes (une fraction de guerre mondiale !).

Un principe à redécouvrir ?