
Les entretiens radiophoniques de Paul Léautaud et de Robert Mallet m’ont fait lire son Journal Littéraire. Pas l’oeuvre complète, mais un extrait, de douze cents pages.
Paul Léautaud a le talent de la simplicité. Ce qu’il écrit coule de source. Et quelle impertinence ! Aucune vache sacrée n’échappe à sa critique. Et c’est un original. Il vit dans la misère. Mais seulement parce que les trois quarts de ses revenus servent à nourrir les animaux qu’il a recueillis.
Seulement, à mesure que l’on s’approche de la guerre de 40, l’aimable fantaisiste, le vieux clochard gouailleur des entretiens radiophoniques, révèle une personnalité beaucoup moins agréable. Il fut un collaborateur discret. Tout en admirant les Anglais, il désire une Europe continentale s’étendant à la Russie. Tout ce que la société nous dit être beau et noble n’est que manipulation méprisable, pour lui. Ce n’est pas à lui qu’on va le faire ! On ne peut rien croire de ce que l’on entend. Les Nazis ? Ce que fut Napoléon en Allemagne. L’URSS ? La Terreur a fait pire. Oradour sur Glane ? Justes représailles. Il se réjouit des guerres. Les gens sont pleins d’attentions adorables pour lui, il en dit du mal. Il est fier de sa liberté d’esprit, de n’avoir pas d’ami, mais, lorsqu’il voit des pauvres, il renonce à les aider, car cela lui vaudrait des désagréments. Quant à ses opinions sur la société, il se garde bien de les exprimer, sinon dans son journal. Et il n’est pas pauvre, mais avare ! S’il vit dans des loques, c’est que tout lui semble trop cher. Il refuse les prix littéraires mais accepte les aides aux écrivains nécessiteux que lui accordent tous les régimes.
Il a joui de l’estime des écrivains de son temps, un microcosme, immédiatement. Il aurait pu avoir le premier prix Goncourt. Il aurait fini par l’obtenir, s’il avait consenti à écrire quelque-chose. Il a toujours eu l’image d’un miséreux génial. Si bien que tous ont voulu l’aider. Or, il était une Pénélope, qui faisait et défaisait. Et ce paresseusement.
Arrivé à la fin de sa vie, il doute de ce qu’il a adoré, Stendhal et, même, ses animaux. Mais il est, toujours, content de soi.
(Curieusement, il semble avoir été incapable de calculer son âge. Il ne savait pas faire de soustraction ?)







