Marées économiques

Tolstoï voyait les guerres napoléoniennes comme des sortes de phénomènes naturels : l’humanité allant d’ouest en est, puis d’est en ouest. On peut se demander si ce n’est pas ce qui est survenu dans le dernier demi-siècle.

Dans un premier temps, les ressources des « territoires », des PME, du gros de la population a été aspiré par les multinationales, les métropoles et les riches. Un argument avancé pour justifier ce mouvement était que c’était eux qui étaient les créateurs les plus efficaces. Autant leur donner le plus de moyens possibles. On constate maintenant que ce n’est pas le cas. Et qu’il y a un gros manque à gagner. Peut-être, après tout, que le reste de l’humanité avait aussi une utilité ? Qu’il n’y a rien à jeter dans une société ? Et, en conséquence, un timide mouvement semble se faire en sens inverse.

Bien sûr, tous ces mouvements s’expliquent mieux par les appétits animaux que par la raison. Il n’y a pas de complot, nous n’avons pas l’intelligence suffisante pour un tramer un. Mais, aussi bien à l’époque de Napoléon que maintenant, la raison rationalisante est un formidable accélérateur du changement. Le propre de la raison, des Grecs, des Lumières et d’aujourd’hui semble surtout le « sophisme », l’anti-raison.

Demande de drogue

J’ai écrit un article sur un des succès de la police française. Elle s’est introduite dans le réseau social des malfrats. Il en est résulté, en Europe, un grand nombre d’arrestations. En particulier dans les milieux de la drogue.

Résultat ? Rien. La demande est telle que l’offre se reconstitue immédiatement. Comment agir sur la demande, alors ?

Une solution défendue, à l’époque où je le lisais, par The Economist, est la légalisation de la drogue. Cela en ferait baisser le prix. Ce ne serait plus une bonne affaire pour le mafieux, qui devrait se reconvertir.

Et s’il se reconvertissait dans un commerce plus dangereux pour notre santé ? Son modèle économique est d’être hors la loi, pour gagner beaucoup. Alors : rendre illégal ce qui est inoffensif ?

A moins que l’on se demande pourquoi l’on consomme de la drogue, et pourquoi l’on est mafieux ? A moins que ce ne soit une mise en cause des principes mêmes de notre société ?

Islamo-gauchisme

Drôle de terme, curieux phénomène. En quelque sorte, Charlie Hebdo soutient le Hamas. Une partie de la gauche est dans le camp d’un mouvement qui nie tout ce qu’elle défend, et qui veut sa mort. (Article.)

Cela mériterait une étude sérieuse, car cela semble un phénomène propre à la raison. Elle tend à se dérégler. C’est le phénomène « d’énantiodromie ».

C’est bien d’utiliser des mots compliqués, mais cela n’explique rien.

Dans ce cas, il semblerait, si je comprends bien l’article, que l’amour du Hamas vienne d’une haine de l’Occident, représenté par Israël.

Mais d’où vient cette haine ? Elle paraît remonter à l’après-guerre (post modernisme) et semble le fait des gosses de riches. Des gens qui veulent jouir de leurs privilèges, sans assumer leurs devoirs ? Ils se voient victimes et cherchent d’autres victimes de leurs parents, donc de l’Occident ?

Ce phénomène est irrationnel : on en arrive à nier ses propres valeurs, et même ses intérêts vitaux. Encore plus curieux, ce mal de déraison touche l’intellectuel, le professionnel de la raison.

Faut-il en appeler à Durkheim et à son suicide ? Une circonstance favorable au suicide est d’être le meilleur élève d’une culture donnée. L’intellectuel est un aliéné. Il perd le contact avec la réalité ? Son esprit s’enraye ? Jeu sans fin de Paul Watzlawick ? Et il finit par s’éliminer de lui même, à la façon des possédés de Dostoievski, emportant avec lui le mal qui nous rongeait ?

Mystérieux décidément. En tous cas, cela ne devrait-il pas amener les parents à se demander si la mode du bac+5 est bonne pour la santé mentale de leurs enfants ?

Hormones

A l’école, on n’apprend rien, parce que l’Education nationale croit nous instruire par la terreur. Et ensuite, on n’apprend pas mieux, parce que l’on ne fait pas l’effort nécessaire pour cela. C’est ce à quoi j’ai pensé en écoutant une émission sur les « hormones ». Je n’avais pas compris que c’était ce qui permettait au corps d’assurer ses mécanismes « homéostatiques ». (In our time, de la BBC.)

J’ai aussi pris conscience que nous vivons dans un milieu ultra toxique : nos mécanismes physiologiques sont bouleversés par la pollution. En particulier, les micro plastiques pénètrent le bébé dans le ventre de sa mère. Nous serons bientôt emballés de l’intérieur. Quel peut en être de la conséquence ? A quoi ressembleront nos descendants ?

Ce qui m’a rappelé ce que j’ai pensé lorsque j’ai vu les militants du climat prendre de la vitesse. C’était un sous problème de la question dite des « limites à la croissance ». Et les auteurs de l’étude qui a débouché sur cette idée pensaient que tant que l’on attaquerait les symptômes, on ne ferait qu’empirer le mal. On avait besoin d’un traitement systémique du sujet. Aurait-on progressé ? Ou reculé ?

(Si l’environnement que nous avons créé tue ou rend débile l’humanité, elle n’émettra plus de dioxyde de carbone, et le problème du réchauffement climatique aura été résolu, sans rien faire.)

L’Angleterre de Louis XIV

Et si l’Angleterre devait tout, et surtout sa gloire, à Louis XIV ?

Louis XIV a terrorisé l’Angleterre. Ce qui l’a amenée à se débarrasser de son roi catholique et à importer un roi protestant des Pays bas. Et, dans la foulée, à donner le pouvoir au parlement.

Le roi de remplacement voulait sauver son pays d’origine des griffes de la France, en le fusionnant avec l’Angleterre. Cela a permis d’unir l’Europe contre Louis XIV, et de lui faire mordre la poussière. Et il y a encore mieux, le parlementarisme qu’a dû accepter ce nouveau roi, en échange de son trône, s’est révélé la condition nécessaire du système financier qui a payé les défaites successives de la France.

Sans Louis XIV certains Anglais se demandent si leur pays aurait eu une histoire.

Voilà ce que j’ai retenu d’une émission historique de la BBC.

Histoire de France : la bêtise triomphante ?

Le sens des réformes

La France ? Son Etat est ridicule, son économie démontée, chaque entreprise se voit l’ennemie des autres, ses territoires et ses banlieues sont « désertifiées », etc.

Tentative d’explication :

Terme d’un long processus de transformation de la nation. Réforme après réforme, en catimini, la société technocratique et paternaliste d’après-guerre a été sabordée. Nos réformateurs ont créé une société d’individus. Seulement, les « individus » ne sont pas au rendez-vous !

Le Français attend, toujours, tout de l’Etat. De ce fait, l’Etat qui s’est privé de ses moyens d’action et comptait sur l’initiative individuelle pour les remplacer est dysfonctionnel. Ce qui conforte l’individu dans sa passivité : la culpabilité de cet Etat inefficace n’est-elle pas patente ?

Le réformateur a fait une erreur « systémique ». Il a construit un monde dont la logique est l’initiative individuelle. Seulement, pour réaliser son potentiel, l’individu a besoin d’être porté par une équipe, par son « milieu ». Paradoxe ! En attendant, il s’agrippe à ce qui reste de l’Etat. 

Le libéralisme, Mme Thatcher, ce n’est pas zéro société, c’est plus de société !

Raison et changement

Il y a des moments où l’on croit trouver la Lumière. C’est ce qui m’est arrivé lorsque j’ai écrit mon premier livre, il y a plus de deux décennies. A cette occasion j’ai fait une recherche biographique, de façon à le rattacher à des travaux antérieurs, et à expliquer ce que j’avais observé. J’ai eu la révélation de la systémique. Un phénomène surprenant : j’ai découvert des textes qui utilisaient les mêmes mots que les miens, alors que nous ne nous connaissions pas ! Je n’ai toujours pas compris comment cela est possible. Mais j’ai cru pouvoir marcher sur l’eau. Ce qui n’arrive pas souvent dans une vie.

J’ai, du coup, beaucoup lu, j’en suis revenu à l’après guerre, et même à l’avant guerre, qui a vu émerger le phénomène. Et il a fait naître des espoirs immenses ! Une science des sociétés, disait von Bertalanffy, était notre seule chance d’éviter un désastre final ! C’est à ce moment que j’ai découvert, par exemple, les limites à la croissance, ultime triomphe de la systémique.

Et j’ai cru au complot. L’intérêt myope d’une société devenue individualiste avait enterré la connaissance qui allait la sauver !

Mais, petit à petit, j’ai déchanté. J’ai pris conscience que cela ne « marchait pas ». Ce n’était que modélisations mathématiques qui ne décrivaient la situation qu’a posteriori. C’est à ce moment que j’ai découvert les sciences humaines, qui correspondent bien mieux à mon expérience, en particulier l’anthropologie anglo-saxonne, et la philosophie, qui est un effort maladroit de maîtriser la raison. J’ai aussi pris conscience de ce que la science n’était pas une parole d’autorité, comme on me l’avait fait croire, mais qu’elle était hautement faillible, et, souvent, sous influence. Et que tout le monde s’en moquait. La systémique a laissé la place à la complexité, mais pas à celle d’Edgar Morin, car la sienne est beaucoup trop mathématique à mon goût. Beaucoup trop « pensée simplifiante » dirait-il. Seulement au sentiment que le monde est « complexe », justement, et qu’on ne peut que le considérer avec stupeur et tremblements. Les Anglo-saxons disent « awe », Victor Hugo, « horreur ».

En fait la raison est incompatible avec le changement. La raison croit pouvoir « prévoir l’avenir », alors que le changement est révélation. Il crée les « lois de la nature », auxquelles il n’obéit pas. Pour bien aborder le changement, il faut adopter l’esprit de l’anthropologue !

Nécessaire terreur ?

Brexit, Trump, coronavirus, Ukraine, inflation, Israël… L’ordre mondial est secoué par des crises existentielles. Ce qu’on lit et entend à droite et à gauche laisse percevoir une forme de résignation : on en est revenu aux années 70 : inflation et attentats.

Mais n’est-ce pas fatal ? L’homme n’a-t-il pas besoin d’avoir peur pour être raisonnable ? Lorsqu’il est prospère, il oublie ses devoirs sociaux, et crée les conditions qui mettront sa vie en péril ?

Take care

Il y a toujours dans la charité quelque chose qui corrompt à jamais. (Dostoievsky)

« Take care ». La formule m’a surpris quand je l’ai entendue, il y a plus de quarante ans. J’ai cru comprendre que mon interlocuteur, que je connaissais à peine, me disait par là toute son amitié. Les relations entre Anglo-saxons n’ont peut être pas la retenue que l’on trouve en France, et dans les pays latins ?

J’ai été encore plus surpris lorsque j’ai vu apparaître cette expression en français, il y a quelques années. En fait, j’ai cru comprendre qu’elle était la traduction du cri de ralliement de que l’on appelle, très curieusement, « l’extrême gauche » américaine (c’est une « gauche caviar », pas du tout dans nos traditions de libertaires crevant de faim et poseurs de bombes), le « care », qui veut défendre la veuve et l’orphelin. Cf. Obamacare.

Comme tout absolu, cette idée produit l’énantiodromie de la systémique. Autrement dit, elle a un effet pervers : c’est une prédiction auto-réalisatrice. Elle crée victimisation et pauvreté. Elle s’en nourrit, même : une quantité de personnes sont payées pour « assister » le misérable. Leur intérêt est qu’il le reste. Cette gauche, qui s’appelle aussi « de progrès », reproduit les élites.

(Ce qui est en cause ici n’est pas la gauche, mais l’extrémisme, et l’absolu de l’idée. Le « développement personnel », de droite et tout aussi anglo-saxon, ne dit rien d’autre que : je ne porterai nulle assistance à personne en danger.)

Jeu sans fin

Jeu sans fin. Une expression que j’ai découverte chez Paul Watzlawick. Et qui depuis me terrifie. Et si j’étais dans un jeu sans fin ? Et si l’humanité était dans un jeu sans fin ?

Le jeu sans fin est le piège que tend à l’homme sa raison. Il invente un jeu qu’il prend pour la réalité. Et le jeu le rend fou : pensant apprendre quelque vérité essentielle, il se livre à une quête obsessionnelle.

L’exemple même est celui des nombres. Les anciens Grecs en avaient fait une religion. Ils croyaient y trouver les secrets de l’univers.

Hegel a appelé ce phénomène, quand il concerne l’humanité, « aliénation ». L’homme « marche » pour un principe, qui le détruit. Même si ce n’est pas exprimé ainsi, c’est la peur de ce type de malédiction qui me semble tant inquiéter l’homme moderne.

Comment s’en tire-t-on ? me demandé-je. En étant à l’écoute du doute, probablement. Autrement dit en ne s’isolant pas. Et même, peut-être, en se mettant un peu en danger. Mais sans sombrer dans des recettes systématiques.

Peut-être faut-il être « in quiet », comme je le disais dans un livre ? Ce qui ne se décrète pas. Mais peut se contrôler. Danger : je suis content de moi ?