Raison et changement

Il y a des moments où l’on croit trouver la Lumière. C’est ce qui m’est arrivé lorsque j’ai écrit mon premier livre, il y a plus de deux décennies. A cette occasion j’ai fait une recherche biographique, de façon à le rattacher à des travaux antérieurs, et à expliquer ce que j’avais observé. J’ai eu la révélation de la systémique. Un phénomène surprenant : j’ai découvert des textes qui utilisaient les mêmes mots que les miens, alors que nous ne nous connaissions pas ! Je n’ai toujours pas compris comment cela est possible. Mais j’ai cru pouvoir marcher sur l’eau. Ce qui n’arrive pas souvent dans une vie.

J’ai, du coup, beaucoup lu, j’en suis revenu à l’après guerre, et même à l’avant guerre, qui a vu émerger le phénomène. Et il a fait naître des espoirs immenses ! Une science des sociétés, disait von Bertalanffy, était notre seule chance d’éviter un désastre final ! C’est à ce moment que j’ai découvert, par exemple, les limites à la croissance, ultime triomphe de la systémique.

Et j’ai cru au complot. L’intérêt myope d’une société devenue individualiste avait enterré la connaissance qui allait la sauver !

Mais, petit à petit, j’ai déchanté. J’ai pris conscience que cela ne « marchait pas ». Ce n’était que modélisations mathématiques qui ne décrivaient la situation qu’a posteriori. C’est à ce moment que j’ai découvert les sciences humaines, qui correspondent bien mieux à mon expérience, en particulier l’anthropologie anglo-saxonne, et la philosophie, qui est un effort maladroit de maîtriser la raison. J’ai aussi pris conscience de ce que la science n’était pas une parole d’autorité, comme on me l’avait fait croire, mais qu’elle était hautement faillible, et, souvent, sous influence. Et que tout le monde s’en moquait. La systémique a laissé la place à la complexité, mais pas à celle d’Edgar Morin, car la sienne est beaucoup trop mathématique à mon goût. Beaucoup trop « pensée simplifiante » dirait-il. Seulement au sentiment que le monde est « complexe », justement, et qu’on ne peut que le considérer avec stupeur et tremblements. Les Anglo-saxons disent « awe », Victor Hugo, « horreur ».

En fait la raison est incompatible avec le changement. La raison croit pouvoir « prévoir l’avenir », alors que le changement est révélation. Il crée les « lois de la nature », auxquelles il n’obéit pas. Pour bien aborder le changement, il faut adopter l’esprit de l’anthropologue !

Nécessaire terreur ?

Brexit, Trump, coronavirus, Ukraine, inflation, Israël… L’ordre mondial est secoué par des crises existentielles. Ce qu’on lit et entend à droite et à gauche laisse percevoir une forme de résignation : on en est revenu aux années 70 : inflation et attentats.

Mais n’est-ce pas fatal ? L’homme n’a-t-il pas besoin d’avoir peur pour être raisonnable ? Lorsqu’il est prospère, il oublie ses devoirs sociaux, et crée les conditions qui mettront sa vie en péril ?

Take care

Il y a toujours dans la charité quelque chose qui corrompt à jamais. (Dostoievsky)

« Take care ». La formule m’a surpris quand je l’ai entendue, il y a plus de quarante ans. J’ai cru comprendre que mon interlocuteur, que je connaissais à peine, me disait par là toute son amitié. Les relations entre Anglo-saxons n’ont peut être pas la retenue que l’on trouve en France, et dans les pays latins ?

J’ai été encore plus surpris lorsque j’ai vu apparaître cette expression en français, il y a quelques années. En fait, j’ai cru comprendre qu’elle était la traduction du cri de ralliement de que l’on appelle, très curieusement, « l’extrême gauche » américaine (c’est une « gauche caviar », pas du tout dans nos traditions de libertaires crevant de faim et poseurs de bombes), le « care », qui veut défendre la veuve et l’orphelin. Cf. Obamacare.

Comme tout absolu, cette idée produit l’énantiodromie de la systémique. Autrement dit, elle a un effet pervers : c’est une prédiction auto-réalisatrice. Elle crée victimisation et pauvreté. Elle s’en nourrit, même : une quantité de personnes sont payées pour « assister » le misérable. Leur intérêt est qu’il le reste. Cette gauche, qui s’appelle aussi « de progrès », reproduit les élites.

(Ce qui est en cause ici n’est pas la gauche, mais l’extrémisme, et l’absolu de l’idée. Le « développement personnel », de droite et tout aussi anglo-saxon, ne dit rien d’autre que : je ne porterai nulle assistance à personne en danger.)

Jeu sans fin

Jeu sans fin. Une expression que j’ai découverte chez Paul Watzlawick. Et qui depuis me terrifie. Et si j’étais dans un jeu sans fin ? Et si l’humanité était dans un jeu sans fin ?

Le jeu sans fin est le piège que tend à l’homme sa raison. Il invente un jeu qu’il prend pour la réalité. Et le jeu le rend fou : pensant apprendre quelque vérité essentielle, il se livre à une quête obsessionnelle.

L’exemple même est celui des nombres. Les anciens Grecs en avaient fait une religion. Ils croyaient y trouver les secrets de l’univers.

Hegel a appelé ce phénomène, quand il concerne l’humanité, « aliénation ». L’homme « marche » pour un principe, qui le détruit. Même si ce n’est pas exprimé ainsi, c’est la peur de ce type de malédiction qui me semble tant inquiéter l’homme moderne.

Comment s’en tire-t-on ? me demandé-je. En étant à l’écoute du doute, probablement. Autrement dit en ne s’isolant pas. Et même, peut-être, en se mettant un peu en danger. Mais sans sombrer dans des recettes systématiques.

Peut-être faut-il être « in quiet », comme je le disais dans un livre ? Ce qui ne se décrète pas. Mais peut se contrôler. Danger : je suis content de moi ?

Alternative interpretation

La police utilise un « taser » contre un enfant de onze ans. Ce ne devrait pas être permis, disait la BBC, il y a quelques jours.

L’information disait aussi que l’enfant menaçait les policiers avec un couteau.

L’information de la BBC ressemble souvent à cela. D’un côté, elle dénonce les agissements de la police, mais, de l’autre, sans s’en rendre compte ?, elle décrit un pays sans foi ni loi. Ce qui est très inquiétant pour le gros de la population.

Cela peut donner une idée des raisons d’un phénomène souvent décrit par la systémique : l’énantiodromie. (Nos actions donnent le contraire de nos intentions.)

Marché et confiance

L’autre jour, j’entendais Steve Wozniak déclarer que le danger de l’Intelligence artificielle n’est pas le chômage, mais la confusion (informations de BBC 4). ChatGPT peut faire passer des vessies pour des lanternes. Avec tout ce que cela signifie en termes d’escroquerie.

Le nom du changement que vit notre humanité est peut-être là.

Nous découvrons que nous sommes dans un monde extraordinairement hostile. Pour être trivial, les Russes et les Chinois veulent notre peau, les Américains, les Turcs, les Indiens et quelques autres, notre chemise. Et pourtant nous ne pouvons que travailler avec eux. Nous en sommes dépendants. Et cette situation se retrouve à toutes les échelles de la société. Les achats de la grande entreprise, par exemple, ne rêvent que d’essorer leurs fournisseurs.

Après le temps du marché mondial, de concurrence parfaite et de vente de corde pour se faire pendre, nous en arrivons à celui de la confiance ? Nous devons construire des réseaux de coopération, qui permettent de combiner à la fois efficacité et sécurité ?

Le missile de Kant

Apparemment Kant aurait voulu être le Newton de la morale. D’où ses impératifs.

J’ai lu que lorsqu’un pilote militaire est poursuivi par un missile, il doit débrancher sa raison, qui lui dit qu’il est fichu. Il est alors possible qu’il trouve une issue à la situation.

J’ai aussi noté quelque-chose d’approchant lorsque j’écrivais mon premier livre sur le changement. La systémique mathématique, qui m’avait séduit un instant, décrivait le changement a posteriori, et non a priori. Les mathématiques justifient, mais n’expliquent pas. La conduite du changement est une question d’intuition et de technique.

Je me demande s’il n’y a pas là une loi que n’a pas vue Kant.

Qu’est-ce que la politique ?

En me déplaçant pour une formation, je me suis demandé pourquoi je devais aller si loin. Il ne semble qu’il n’y a rien qui puisse m’intéresser dans mon département. Les départements qui sont à son opposé, par rapport à Paris, se sont mieux débrouillés. Nos hommes politiques avaient-ils pour projet d’en faire une banlieue dortoir ?

Seulement, ce qui m’a aussi frappé, en revenant dans le Val d’Oise, est que la raison pour laquelle ma famille s’y était installée, le train, ne fonctionnait plus. Notre ville est devenue une maison de retraite ? D’ailleurs, elle en abrite un grand nombre.

Notre politique est-elle une véritable politique ? Nous ne constatons les conséquences des choix faits par nos élus qu’après coup. D’où probablement le mécontentement actuel. Comment inventer une politique « systémique » ? Une politique qui exprime clairement les « choix de société » qu’elle fait, et les conséquences que l’on doit en attendre ?

Eau empoisonnée

Notre eau est contaminée. « L’Anses vient de publier un rapport préoccupant, mettant en lumière la présence dans l’eau potable d’éléments chimiques jusqu’alors non recherchés. » (Article.)

Raison ? Les pesticides utilisés par l’agriculture. Le gouvernement ne veut pas les interdire, car cela serait nuisible pour nos paysans.

Leçon d’écologie ? L’écologie est une question systémique. Celui qui veut donner l’exemple est le dindon de la farce. S’il veut rendre l’humanité « durable », il doit susciter une action collective.

Vingt ans après

Après la BBC, Christine Ockrent et ses Affaires étrangères se penchaient sur l’Iraq.

On est bien moins correct que les Anglais. Il était dit que ce qui avait motivé les Américains était, outre le désir des néoconservateurs d’établir la pax americana partout dans le monde, le pétrole iraquien. C’aurait été le moyen de remettre à sa place l’Arabie saoudite, grand fournisseur de terroristes.

Et, comme dans toutes les histoires de ce blog, cela a donné le contraire de ce qui était attendu. Les Iraniens, qui devaient être gagnés par la contagion iraquienne, ont pris le contrôle du pays, qui est devenu leur plaque tournante. Quant aux USA, ils ont perdu la face, et tout crédit. L’hyper puissance a démontré son impuissance.

(On peut d’ailleurs se demander si ce n’est pas aussi l’histoire de la Chine. Les Américains auraient-ils cru la convertir au capitalisme en déversant sur elle tout leur savoir-faire ? Ce qui, d’ailleurs, était bon pour leurs affaires. Jusqu’à ce qu’ils comprennent qu’ils avaient bradé la corde pour les pendre ?)

Apparemment, le mea culpa ne serait pas à l’ordre du jour.