Suspension

Je me lave les dents. Ma brosse est molle. Décidément, les brosses ne sont pas de bonne qualité. Mais non. Je me suis trompé de brosse. Pourtant elles ne se ressemblent pas du tout !

Et voilà comment fonctionne notre esprit. Il se trompe « énormément ». Comment se fait-il qu’il ait choisi la mauvaise brosse ? Comme se fait-il, qu’ensuite, il rationalise une idée fausse ? Qu’il applique un préjugé (obsolescence programmée) à une observation étonnante ? (Le professeur Cialdini dit que notre cerveau tend à s’économiser, il adopte spontanément une solution qui lui évite de penser.)

Suis-je le seul à avoir toujours tort ? Voilà qui n’est pas rassurant, quand on pense que l’on est dirigé par une élite, qui a une confiance absolue en la supériorité de son intellect. 

Mais voilà aussi ce qui justifie l’intérêt de la « suspension » de Husserl. Spontanément notre raison plaque sur la réalité des préjugés qui la rendent sourde et aveugle. Ce qui provoque des drames. Comment se fait-il qu’il n’y ait pas plus d’accidents ? Elle ne marche bien qu’a posteriori. Nourrie d’informations, elle en fait une synthèse, qui nous permet de décider. La « suspension » correspond à ce procédé : débrancher sa raison, pour pouvoir collecter suffisamment d’informations, pour qu’elle puisse voir l’ensemble du tableau, le « système » derrière les faits disparates. 

Homicide

Tous les 3 jours une anglaise est tuée par son conjoint, disait BBC4. Comme en France. 

Que trouve-t-on dans les statistiques sur les homicides ? C’est une cause de « mort violente » beaucoup moins fréquente que le suicide ou l’accident. Et c’est une affaire d’hommes. D’après des statistiques nord américaines, 88% des meurtriers et 78% des victimes sont des hommes. 

Quant aux crimes conjugaux, le nombre de cas est relativement faible (wikipedia). Sur 149 morts en 2018, en France, il y avait 21 hommes et 128 femmes. (Moins que le nombre de morts du coronavirus, sur un jour, en Angleterre.) L’analyse que faisait la BBC, à savoir que le tueur serait un prédateur ne semble pas juste. En effet, ces meurtres surviennent souvent dans certaines circonstances : divorce (35%) et chômage, en particulier. En outre, dans 34% des cas, le meurtrier (homme, jamais femme) se suicide. Drame, souvent, passionnel, voire de la misère ?

Les homicides volontaires varient beaucoup selon les pays (wikipedia), de 0 au Vatican, à 0,8 pour 1000 au Salvador. Les USA sont à 5,4 pour 100.000, la France à 1,4 (875 morts, en 2016), l’Italie (pas d’effet Mafia ?) à 0,7, le Japon à 0,3. La Corse à 7.

Mais, peut-être, faut-il se méfier des statistiques, les nations ne comptent pas toutes de la même façon. 

En outre, l’homicide est peut être la partie émergée de la violence. Vues les peines qu’encourent les homicides, tuer quelqu’un ne peut qu’être le fruit d’une forme de folie, quasi suicidaire. Il y a des façons de nuire à l’autre moins risquées. 

Durkheim dirait probablement que l’homicide est un « fait social ». Il est conditionné essentiellement par la culture d’un pays. Peut-être aussi par les circonstances du moment (crise, par exemple). Si l’on en croit Durkheim, tant que l’on ne change pas la société, le taux d’homicide a un niveau « normal ». Le mieux que l’on puisse faire est de chercher à le ramener à ce taux, s’il l’a dépassé. La systémique dit que vouloir le réduire à zéro aurait un effet contraire (énantiodromie) : une explosion d’homicides. Quant à changer la société, non seulement cela est compliqué, mais ça peut avoir des effets imprévus. Un certain niveau de violence (essentiellement) masculine est peut-être la contrepartie de quelque désir collectif. 

Eloge des frontières, par Régis Debray

La frontière est, soudainement, à la mode. Le titre de ce livre a attiré mon regard. Une explication de la dite mode ? 

Surprise : il date de 2010. Une conférence au Japon. Pauvres traducteurs ! Car Régis Debray est un virtuose du langage qui, de surcroît, manie incessamment la référence à une antiquité et une culture opaques au Japonais. A vrai dire, ce n’est pas du Français, c’est du philosophe moderne : du virevoltant. Heureusement, c’est dix fois moins long que du Jankelevitch. 

Qu’ai-je compris ? 

Que nous vivons à l’heure du « sans frontière », alors que, quel que soit le phénomène que l’on étudie, on ne peut que constater que la frontière est le propre de la vie. (La frontière c’est la vie ?) Certes. Survient alors une argumentation systémique. L’absence de frontière a des conséquences palpables. Quand il n’y a pas de frontière, il n’y a pas de limites. On ne sait plus mettre les choses à leur place. Notre vie perd le nord. Ce qui produit, paradoxalement, ce que nous constatons tous les jours : une création anarchique de frontières locales, à l’échelle quasiment de l’individu, partout. Et avec les conflits que cela signifie, puisque les dispositifs qui garantissent la paix entre frontaliers n’existent plus à cette échelle. Guerre de tous contre tous. 

A qui profite le crime ? Au riche et à la haute finance, qui ne sont que « flux » et qui exècrent les barrières. Qui perd ? Le pauvre, qui est vissé au sol, et qui ne peut prendre que des coups. 

Commentaire 

Parfait exemple d’énantiodromie : quand on ne veut pas de frontière, on a des frontières partout. Et surtout chez les riches, qui doivent s’entourer de barbelés et payer des armées privées, et se déplacer en hélicoptère, comme au Brésil. 

La membrane d’une cellule, la peau d’un homme… séparent l’intérieur de l’extérieur. Qu’est-ce que l’intérieur d’une frontière ? Quelle forme de vie permet-elle ? Peut-être ce que les anthropologues appellent « culture ». La fameuse « société », qui n’existait pas selon Madame Thatcher. La France, l’Allemagne, l’Angleterre… sont des êtres vivants. C’est peut être une des leçons de l’épidémie, qui a vu la réapparition, quasi instantanée, des frontières. 

Sous développement : programme de gouvernement ?

A l’époque où je lisais The Economist, je citais souvent ses articles qui expliquaient que la main d’oeuvre anglaise était devenue si peu chère que les entreprises locales n’achetaient plus de machines. Peut-être première depuis la révolution industrielle, la productivité anglaise baissait ! 

J’ai retrouvé une observation similaire, faite beaucoup plus tôt, chez Michael Porter : l’Angleterre vit de ses acquis, sans les renouveler, et même en les consommant. Elle semble avoir choisi une stratégie de sous-développement, i.e. vivre sur des « facteurs de production » abondants et bon marché, autrement dit une main d’oeuvre pauvre qui garde de son passé impérial une certaine discipline et un niveau de qualification relativement haut (par rapport à son prix). 

Or, on peut dire quasiment la même chose de la France. Au gain de productivité, elle a préféré le chômage et la main d’oeuvre chinoise, et l’Education nationale est dans un état quasi inconcevable. 

Ce blog est féru de systémique, et ce demande quel est le « système » qui peut avoir de telles conséquences. 

Changer le système pas les hommes

Le précédent billet dit de se méfier de la chasse aux sorcières. Ce qui ne va pas, c’est le « système », pas ceux qui le constituent. Qu’est-ce que cela signifie, dans ce cas ?

Il faut renoncer à l’illusion que nos grandes écoles (ou celles des autres) forment des dirigeants de multinationales. D’ailleurs, croire qu’une personne seule peut commander une entreprise, parfois des centaines de milliers de personnes, est erroné. 

On dit que les PME allemandes sont dirigées par des « triumvirats », il est probable qu’il faut concevoir maintenant un nouveau mode de direction de l’entreprise, qui soit une question d’équipe, et d’expérience prouvée sur le terrain, et pas en classe. (Ce que j’appelle parfois un « ordinateur social » : un groupe d’hommes « organisé » pour résoudre les problèmes qui se posent à l’entreprise.)

Un changement systémique est un changement qui s’en prend aux principes de notre pensée, pas aux hommes.

De la particularité du syndicalisme allemand

Comment peut-on être allemand ? s’interrogeait, parlant de nos syndicats, un précédent billet. 

Comme souvent en systémique, il semble que tout soit une question de principe, d’état d’esprit. 

En Allemagne, le syndicat semble convaincu que l’avenir de ses adhérent est lié à celui de leur entreprise. Tous sur le même bateau. En France, le salut, c’est l’Etat. La grève est un appel à l’intervention du gouvernement. 

Si ce raisonnement est juste, il suffirait peut-être que le salarié découvre qu’il ne peut pas attendre de salut de Dieu, pour que notre syndicalisme change… 

Que cache la Burqa ?

Cet été, j’ai entendu une émission dont le sujet était le voile islamique. Une étude a été faite sur celles qui le portent. Curieusement, ce sont souvent des esthéticiennes. Cela ressemble un peu aux théories de Durkheim sur le suicide. Celle qui porte le voile est, en quelque-sorte, une championne des normes culturelles occidentales. Mais ces valeurs l’amènent à une impasse. Par exemple, elle ne peut pas être aussi belle que les images de magazines. Ou encore, elle a trouvé un « copain » vraiment gentil, mais ce n’est pas supportable. Il lui faut un homme, un guerrier. 

Quant à la législation sur le voile islamique, elle a, comme le pass sanitaire, durci le mouvement des durs. 

Le tort est pervers

Un sujet que j’étudie actuellement est la PME. Une première série de gouvernements a dit : que la PME fasse place nette à la start up, elle est dépassée. Le gouvernement actuel : laissons une chance à la PME, c’est la législation qui l’handicape. Et moi, maintenant : nos PME sont exceptionnellement créatives. Mais le dirigeant est déprimé. 

Eh bien, nous avons tous quelque-chose en commun : nous prenons le dirigeant pour un attardé. Or, si l’on considère ce qui se passe là où les PME réussissent, on constate qu’elles sont bien moins autonomes que les nôtres. Ce qui fait la performance, ce n’est pas l’individu, mais le groupe. La force des Allemands, c’est le collectif. Ce collectif existait en France (sans que l’on s’en rende compte), il a disparu. Il faut le restaurer. 

Enseignement ? J’ai toujours tort, dit ce blog. Mais, on ne soupçonne pas à quel point le tort est profond. Ce n’est pas parce que l’on voit une erreur chez l’autre que l’on ne partage pas avec lui l’essentiel, erroné. On appartient tous à la même caverne, et il est extrêmement difficile de s’en extraire. 

De l'efficacité de la pédagogie

Ces gens qui manifestent contre la vaccination obligatoire… Il faudrait leur faire de la « pédagogie ». Leur montrer la fausseté de leurs croyances. Voilà ce que disait l’autre jour un invité de France Culture. 

Pédagogie. Fléau de notre temps ? Que quelqu’un vous explique que ce que vous croyez est faux, est-ce que cela vous donne envie de le croire, lui ? D’ailleurs, de quel droit vous donne-t-il des leçons ? N’est-ce pas un sophiste, qui utilise son art de la parole pour vous embobiner ? Le monde est dirigé par ce type de personne depuis des décennies, et on a bien vu où ça nous a menés… 

Bien sûr, on ne va pas faire de la « pédagogie » au pédagogue. Ça ne marcherait pas mieux qu’avec vous et moi. Et si on tentait autre-choses : au lieu de parler, écouter ? Ecouter dire ce que chacun sait et a sur le coeur. Et chercher si tout cela ne serait pas que différentes facettes d’une même réalité. La démocratie, pas la pédagogie ?

Cela fait du bien de dire du mal

Penser que nos maux sont dûs à des personnes, en particulier à des proches, c’est ne rien comprendre à la systémique. La société est un système. Ce sont ses dysfonctionnements qui causent nos difficultés, qui nous jettent les uns contre les autres. L’Ancien régime parlait de « trouble à l’ordre public ». 

La critique est-elle inutile pour autant ? Elle peut, elle aussi, être systémique. Comme l’explique Bergson, le rire est un moyen élégant de remettre l’autre à sa place. Celui qui « dit du mal » est un lanceur d’alerte, d’une certaine façon.  

Et dire du mal est peut être une première étape de raisonnement. On commence par s’en prendre à son prochain, puis, on en arrive à se demander s’il n’est pas le symptôme d’un dysfonctionnement systémique ? 

Ne censurons pas notre mauvaise humeur ?