Voyage à l’Olympe

Je me demande si ma vie récente n’est pas une expérience grecque. Certains philosophes pensaient la conception d’idées comme un voyage à l’Olympe, suivi d’un retour parmi les hommes, afin de leur expliquer ce que l’on avait vu chez les dieux. J’ai eu un parcours de ce type. Il y a un peu plus d’une décennie, j’ai écrit les idées qui résultaient de mon expérience. Qu’ai-je trouvé en revenant de l’Olympe ? D’abord des universitaires. Ils m’ont reconnu immédiatement comme l’un des leurs. Ce qui était flatteur. Mais ils n’avaient pas envie de redescendre parmi les mortels. J’ai continué mon chemin. Où en suis-je ?

J’ai découvert, en rencontrant des journalistes, que mes idées ne passaient pas. Pourquoi ne suis-je pas compris ? me suis-je demandé. Trois pistes possibles :
  1. Changement a une connotation sulfureuse. C’était le cri de guerre que lançaient les forces du marché à la société qu’elles voulaient réformer. « Changez ou périssez : tout ce qui n’est pas production est paresse. »
  2. Le Français voit la vie comme un rapport de forces, et le changement comme un conflit. Il y a des bons et des mauvais. Et ces derniers doivent disparaître.
  3. Le changement des forces du marché ou du Français se fait lors d’un Grand soir. Apocalypse.
Arriverais-je à faire passer mon idée qu’il n’y a ni bons ni mauvais, mais des êtres complexes, et respectables ? Que le changement est une question de technique, pas de miracle ? Que tout le monde peut y trouver son compte ?

Qu’aurait fait le Grec dans ces conditions ? Il aurait appliqué ses idées. Et, comme Socrate, aurait eu une fin qui les aurait illustrées. C’est là où s’arrête la comparaison.

Sociologie contre philosophie ?

Il y a quelques temps j’ai entendu Bruno Karsenti dans La suite dans les idées de France Culture.

Première révolution. La philosophie traditionnelle Socrate / Platon serait une réaction à la corruption du langage opérée par les Sophistes. Seconde révolution. Avec la sociologie post révolutionnaire, la dimension sociale de l’existence surgit. La philosophie l’avait manquée, elle qui croyait à la totale liberté du sujet et à une politique uniquement faite par les puissants.
Comme souvent, il est difficile de savoir si j’ai compris quoi que ce soit à ce qu’il a dit. Mais quelque chose m’a rappelé mes réflexions du moment. Et si la philosophie traditionnelle représentait la façon dont notre élite, individualiste, se représente le monde ? Et si la sociologie avait émergé avec la découverte qu’elle n’était pas la seule à compter ?
Cela expliquerait-il pourquoi des gens comme Tocqueville et Hannah Arendt semblent avoir été effrayés par la prise du pouvoir par le peuple ? N’allait-il pas étouffer de ce qu’il y a de beau et de noble dans l’Homme ? Le peuple ne représente-t-il pas sa dimension bestiale ? Dictature du besoin physiologique sur l’intellect ?

Qu’est-ce que la philosophie ?

Qu’est-ce que la philosophie ? Dimanche dernier Les racines du ciel de France Culture recevaient Roger-Pol Droit. Intéressante conversation dans laquelle Roger-Pol Droit a pris un but, en contre, de Leili Anvar.

Il expliquait pourquoi il était opposé au clonage humain. L’homme est fruit du hasard, pas le clone. Mais pourquoi cela serait-il un argument définitif ? Sur quoi on parle d’Epicure, pour qui la philosophie, c’est faire ce qui est bon et honnête. Mais que signifie bon et honnête ?
C’est le piège de la loi naturelle, au nom de laquelle on s’entre-égorge.
Est-il résistant?

Dans mon métier, j’ennuie mes clients tant qu’ils ne semblent pas sûrs de leur décision. J’en suis arrivé à penser que ce que je leur apportais était ce questionnement. Et s’il en était de même de la philosophie ? Cette même émission disait que Socrate se comparait à sa mère sage-femme, pas tant du fait de son pouvoir d’extraction, que parce qu’à l’époque la sage-femme plongeait le nouveau né dans l’eau glacée, pour tester sa résistance. Alors, la philosophie, c’est secouer une argumentation, jusqu’à arriver à quelque-chose qui « semble » solide ? C’est se demander ce qui est « bon » et « honnête » ? Ou encore, ce que signifie « amour » et « sagesse » (philosophie) ? Et si le rôle de la philosophie était d’orienter notre vie, en lui fixant des destinations inatteignables, vers lesquelles nous louvoyons par l’interrogation ?

L’existentialisme pour les nuls

FLYNN, Thomas R., Existentialism A very short introduction, Oxford University Press, 2006.
L’existentialisme appartient à une très ancienne tradition, qui remonte à Socrate. Nietzsche et Kierkegaard sont des précurseurs du mouvement moderne (Sartre, de Beauvoir, Camus, Merleau-Ponty et Heidegger, sur une voie différente). C’est une philosophie de la liberté (individuelle).
Tout homme est bâti sur un choix initial, qui définit ses valeurs et auquel sa vie doit être fidèle (authenticité). Ce choix est au-delà de la raison. Il se découvre en cherchant la logique implicite du parcours suivi par l’individu. Il se révèle aussi lors de crises (nausée, angoisse existentielle) : l’homme confronté au néant, découvre ce qui compte réellement pour lui. C’est un acte de foi. C’est une forme de naissance : il ne sera un homme à proprement parler que s’il refuse le cours qui semble lui être imposé, s’il transcende son sort. Il se construira, par ses décisions et son action, en conformité à son choix fondateur (l’existence précède l’essence : on devient ce que l’on doit être, par l’engagement).
Cette liberté a beaucoup d’ennemis : la faiblesse de l’homme, qui a peur des conséquences de ses choix existentiels, le conformisme, le déterminisme (Freud) qui la nie, la pensée abstraite (Marxisme, religions) qui exige l’obéissance…
L’œuvre des existentialistes ne s’adresse pas à la raison, trop limitée. Pour transmettre leur enseignement, ils utilisent l’eidétique de Husserl, qui communique une expérience par une série d’exemples. D’où la place de l’art (engagé) dans leurs travaux.
Et leur théorie semble avoir découvert tardivement la société, qui y occupe une situation un peu inconfortable.
Remarque personnelle. Curieusement leur pensée ressemble à celle des protestants : l’homme (l’élu ?) a une vocation, son rôle sur terre est de l’accomplir. 

Vague socratique

Hier, émission de radio avec André Tubeuf. Constatant que les artistes ne savaient pas répondre à ses questions, il leur disait ce qu’il pensait qu’ils auraient dû lui dire ; et si ceux-ci l’approuvaient, il retranscrivait leurs propos, enfin intelligents. N’était-ce pas le procédé de Socrate ?

Ne sommes-nous pas tous de plus en plus socratiques ? À commencer par nos gouvernants. Ne nous font-ils pas aussi découvrir, par une suite de questions judicieuses, les lois naturelles ? Par exemple que les dirigeants doivent être honteusement payés ?

Roman Polanski

J’entends beaucoup parler de l’extradition de Roman Polanski. Une affaire qui lui pendait au nez depuis une trentaine d’années. L’indignation de France culture et, si j’ai bien compris, des Ministres de la culture et des affaires étrangères est grande.

Plusieurs choses me semblent quand même bizarres. Pour nos gouvernants l’affaire est claire et évidente, avec bon et mauvais. Moi, je la trouve un peu plus embrouillée :

  • L’extradition est légale. La critique des représentants de la France signifie-t-il que la France met en cause la loi américaine ? Les lois sont elles relatives ? Qu’est-ce qu’un monde sans lois ?
  • Une interprétation des aventures de R.Polanski est la suivante : des quadragénaires tendent un piège à une enfant de 13 ans, la droguent et la violent. L’un d’entre eux, un immigré, pour échapper à la justice, prend la fuite. Imaginons qu’un tel fait divers, ainsi formulé, survienne en France, à des gens ordinaires. L’opinion ne demanderait-elle pas vengeance, et le gouvernement ne s’exécuterait-il pas immédiatement en durcissant le régime carcéral et en exigeant bruyamment l’extradition du contrevenant ?
  • Les hommes de culture disent que Roman Polanski a derrière lui une œuvre admirable, ce qui lui donne des circonstances atténuantes. La loi n’est-elle la même pour tous ? Qu’en pense Socrate ?

Compléments :

  • Remarque sans rapport : je ne range pas Polanski parmi les grands réalisateurs. Plutôt parmi ceux qui ont su habilement utiliser les règles de l’art de leur temps, provoquer un peu parfois, mais non apporter quelque chose de vraiment nouveau au monde.

Blogger : pour une fin digne

Finir sa vie avec élégance, et même faire de sa fin le symbole de sa vie, a été une préoccupation des élites des grandes civilisations passées. On avait un peu oublié cette préoccupation. J’en suis un exemple : mon travail sur le changement refuse obstinément d’envisager la fin de l’entreprise. Et pourtant, en période de crise, qui sait s’il verra l’aube suivante ?

Heureusement, Hervé Kabla rappelle cette tradition (anxiété de survie) et explique comment la respecter (anxiété d’apprentissage). Quelques bonnes pratiques : Rédiger son dernier billet sur un blog d’entreprise.

Complément :
  • La tradition grecque a fait de la fin des philosophes le symbole de leur vie (JERPHAGNON, Lucien, Histoire de la pensée, tome 1, Tallandier, 1989). En particulier pour Socrate, dont le procès est à l’image de son combat, ses trois accusateurs représentant les trois maux de la cité (CHÂTELET, François, Platon, Gallimard, 1965).

Heidegger pour les nuls

Je rencontre Heidegger, par hasard, au cours de mon exploration de la pensée d’Europe centrale. J’ai trouvé un livre remarquable sur lui (Martin Heidegger, par George Steiner, The University of Chicago Press, 1987). Ce qui ne corrige pas mon inculture philosophique. Elle s’exprime dans la suite. Qu’ai-je retenu ?


Qu’Heidegger semble avoir eu une énorme influence sur ses contemporains. Les œuvres de Sartre et Camus sont-elles autre chose qu’illustration ? (infidèle, selon Heidegger.) Ensuite qu’il s’en est pris à la pensée occidentale, celle de Socrate et de ses successeurs. Effectivement, nos idées paraissent avoir étonnamment peu évolué. Nous sommes sur des rails.

Question : qu’est-ce qu’être ? Pourquoi pas le néant ? Notre pensée a fait fausse route depuis deux millénaires et demi. Nous avons cherché la réponse (ou avons-nous évité une confrontation inquiétante ?) dans la raison, dans l’abstraction. Ce qui nous a amené à la science, à la technologie, à un monde artificiel, qui détruit le monde réel, et nous avec. Au contraire, la réponse, ou ses éléments, est en nous. En fait, vivre c’est chercher cette réponse, la construire. Réponse que l’on n’obtiendra jamais. La recherche est la réponse. De ce fait philosopher équivaut à vivre. On procède en spirale, en partant d’une première approximation, scientifique (probablement parce qu’on n’a pas mieux, initialement), puis en progressant par étapes : les aléas de la vie, si l’on sait leur être attentif, et exploiter les interrogations auxquelles ils nous soumettent, permettent de se rapprocher de plus en plus de l’essentiel. Moment important : la confrontation avec le néant, qui montre la vacuité de l’existence artificielle, et, du coup, laisse entrapercevoir la réelle nature de l’être.
Heidegger pensait que les Grecs présocratiques avaient été au plus proche de cette vérité. Que leur langue était le langage de l’être. Il a essayé de recréer un Allemand qui reproduirait cette langue originelle (d’où une œuvre difficile). Il croyait aussi que le seul langage capable d’exprimer l’être était la poésie.
Peut-être parce que le nazisme était une tentative de revenir aux origines du monde, une confrontation avec le néant, Heidegger y aurait cru, au moins un moment. Il n’a jamais renié cet engagement.
Pourtant, il ne me semble pas évident que la pensée nazie, pour le peu que j’en sais, soit en accord avec la pensée d’Heidegger, pour le peu que j’en ai compris. Le nazisme n’est-il pas une négation de l’individu ? La philosophie d’Heidegger n’est-elle pas le paroxysme de l’individualisme ? Ne parle-t-il pas, d’ailleurs, de l’aliénation de l’homme dans le groupe ? À moins qu’il y ait un point de rencontre ? La recherche d’un « être » universel, commun à tous. Peut-être voyait-il dans le nazisme une sorte d’opportunité scientifique qui pouvait amener le monde là où il devait aller ? (De même que, pour Adam Smith, la recherche de l’intérêt individuel conduit au bien universel.)
Tout cela me semble compliqué. Mais aussi à George Steiner, qui note qu’il n’est pas certain qu’Heidegger se soit réellement évadé de la pensée dominante. Que ses idées ont une traduction immédiate à la fois en termes de philosophie socratique et de pensée chrétienne. Heidegger disait être trahi par un langage qu’il n’avait pas pu épurer suffisamment des connotations de la pensée traditionnelle. Je me demande aussi s’il est bien raisonnable de démontrer par la raison que la raison est inefficace, qu’il faut la dépasser…
Finalement, que cherchais-je dans ce livre ? La description d’une culture d’un groupe d’hommes qui aurait eu des descendants modernes. Des idées qui expliqueraient des comportements actuels.
Beaucoup d’intellectuels se sont reconnus dans cette pensée. L’absurde a eu un gros succès dans la littérature d’après guerre. Mais n’était-ce pas parce que la guerre avait été le comble de l’absurdité ? La mise en cause dévastatrice de notre vision idyllique du progrès, fruit de la raison ? Une sorte de gigantesque gueule de bois ?
Quant aux Allemands, confrontés quelques années au néant, y ont-ils vu grand-chose d’intéressant ? Ou le néant ? La guerre n’a-t-elle pas démontré que si le chemin que nous suivions était dangereux, ou contre nature, nous étions incapables d’en trouver un autre ? Les idées d’Heidegger ne conduisent-elles pas, comme le Bouddhisme, à un rôle effacé de leurs disciples dans l’histoire ? Les gens qui agissent pensent peut-être mal, mais ce sont les seuls qui m’intéressent.
Compléments :