Naître Sartre

Mon précédent billet sur Fernand Braudel me fait penser à Sartre.

Sartre dit « on ne naît pas, on devient ». Fernand Braudel constate l’énorme influence de la naissance. Et je crois que nul plus que Sartre n’illustre cette influence : il a été élevé en frère de sa mère, et il me semble avoir voulu reconstituer cet environnement béni, en adoptant sa jeune compagne.

Le naturel revient au galop. Et il est hérité. Devenir homme n’est peut-être pas donné à beaucoup.

Sartre et l’intelligence artificielle

Sartre aurait expliqué le nazisme par l’homosexualité. (Entendre par là que les Nazis auraient été des sous-hommes ?) Serait-ce une blague ? me suis-je demandé en entendant cela d’une ancienne émission.

Eh bien non. Une enquête montre que c’est une théorie qui a connu les faveurs de l’après-guerre.

A chaque fois qu’une mode apparaissait, Sartre en devenait l’expert ? Il fut successivement homophobe, existentialiste, communiste… Il serait aujourd’hui expert en intelligence artificielle ?

Raymond Aron

Faudrait-il réhabiliter Sartre ?

Sartre est le précurseur de l’intellectuel moderne, honni. Et pourtant, je suis surpris de ce que j’en entends dire par l’universitaire anglais (il est fréquemment cité par In our time). Il est vu comme un grand nom de la phénoménologie, quelqu’un qui aurait humanisé les travaux d’Heidegger. Sartre aurait-il mal tourné ?

Ce qui m’amène à Raymond Aron, l’anti-Sartre. En écoutant une émission qui lui était consacrée, j’ai pensé que lui a eu raison. L’URSS était un totalitarisme. Mais qu’aura-t-il laissé, comme oeuvre ?

Une autre façon d’entendre « préférer avoir tort avec Sartre, que raison avec Aron » ? On ne demande pas au philosophe de jouer les Cassandre, mais de faire avancer la pensée, et cela quitte à commettre de grandes erreurs ?

Authenticité

Authenticité est mot de philosophe, ai-je découvert, l’autre jour. (In our time, BBC 4.)

C’est un mot d’Heidegger et de Sartre, un mot d’existentialiste. C’est, surtout, un mot lié à la question de la liberté. L’homme authentique est libre. Et inversement.

Seulement, comme souvent en philosophie, ces travaux débouchent sur une contradiction. Théorie réfutée ?

Comme souvent en philosophie, ce qui est important n’est pas la réponse, mais pas la question, et les questions qu’elle soulève.

En effet, sommes-nous libres ? Que veut dire être libre ? L’existentialiste semble croire que c’est « penser par soi-même », ne pas être un mouton de Panurge. Mais que serions-nous sans la société ? Elle nous élève et nous forme. Tous nos goûts viennent d’elle. Pour autant, sommes-nous déterminés ? L’homme, comme l’animal, n’est-il pas unique, et imprévisible ?

Philosophe : nom d’une pathologie ? Fou d’absolu comme d’autres sont des « fous de dieu » ? Et s’il nous parlait de dosage, de réglage, plutôt que de perfection ?

Honnêteté intellectuelle

J’ai retrouvé une phrase de Sartre, qui m’avait indigné lorsque j’avais 16 ou 17 ans. Il parle d’un jeune homme qui vient lui demander conseil, et dit que, lorsque l’on fait cette démarche, on sait toujours l’avis que l’on va recevoir. 

Je n’ai jamais compris que l’on puisse faire une telle affirmation. Quand on va consulter un médecin, on n’a aucune idée de ce qu’il va nous dire. Quant à moi, je me suis toujours méfié de mes idées et suis soucieux d’écouter ceux qui ne me ressemblent pas. Cela, d’ailleurs, amène fréquemment ce blog à changer d’avis. 

Je ne comprends pas comment on peut s’appeler Sartre, se prétendre philosophe, normalien, agrégé de philosophie (ce qui, en son temps, signifiait « esprit scientifique »), et balancer, sans sourciller de telles âneries. 

Le mal de la philosophie moderne, qui est tombée dans le sophisme ? 

Jean-Claude Fasquelle, l'autodidacte

France Culture consacrait des entretiens à Jean-Claude Fasquelle, qui a dirigé l’éditeur Grasset. 

Pourquoi considérer un éditeur comme quelqu’un d’important ? peut-on se demander. En particulier, son chiffre d’affaires doit paraître un pourboire au dirigeant d’Amazon ou d’Apple. D’ailleurs, quels sont ses titres de gloires ? Il a eu beaucoup de prix littéraires, certes, mais qui se souvient encore des auteurs qui les ont obtenus ? Ils n’étaient que de leur temps. France Culture sacrifie à la grandeur de la France passée ?

Ce que j’en retiens est qu’il fut un bon éditeur alors que rien ne semblait l’y prédestiner, sinon qu’il était l’héritier d’une maison d’édition. Ce n’est que lorsque, contraint, à 23 ans, il a dû la diriger, qu’il a découvert qu’il aimait faire ce métier ! 

De l’efficacité de nos systèmes de repérage des talents ? pourrait-on se demander en ces temps de chasse à l’élite. 

(Sartre aurait été son antithèse, apparemment. Il aurait assimilé les auteurs qui écrivaient bien à des suppos du totalitarisme bourgeois, et serait parvenu, par l’intimidation, à faire de l’incorrection la norme des lettres françaises.)

Sartre et Camus, deux visages du néant ?

Sartre et Camus furent, en leur temps, des rock stars. Ils ont vendu un nombre colossal de livres, on se bousculait à leurs conférences, et, comme Bob Dylan, ils ont reçu le prix Nobel. Dans les années 50, le monde avait les yeux braqués sur la philosophie française. Puis la pop anglaise est devenue le phare de l’humanité.

Leur genre ? L’existentialisme. Et l’existentialisme, c’est « l’absurde ». On est pris du sentiment de l’absurde lorsque l’on découvre que ce sur quoi repose notre vie est faux. Par exemple, la femme que j’aime n’est pas une femme mais un nuage d’atomes. Conséquence : angoisse existentielle.

Comment se fait-il que les frères philosophes soient devenus ennemis ? Une hypothèse est qu’il y ait deux façons de réagir à l’absurde. Plus exactement, il y en a trois. La première, la plus logique pour vous et moi, consiste à se faire sauter la cervelle. Mais, Sartre et Camus ne croyaient pas à l’absurde, à l’atome derrière la femme. Pour Sartre, il révélait qu’il y avait quelque-chose au delà de l’être, pour Camus, cette chose était à l’intérieur de nous. Nous n’avions pas vu ce qui comptait réellement pour nous. La vie est belle, le physicien, avec ses atomes, passe à côté de l’essentiel !

Alors que, pour l’homme ordinaire, l’absurde rend fou (du danger de la philosophie pour l’esprit faible), pour eux, il était, au contraire, une bonne nouvelle. Là où, à nouveau, ils se séparaient, c’était dans la conséquence de leurs croyances. Essayer de faire avec ce que l’on a (Camus) n’est pas la même chose qu’imposer le bien idéal à l’humanité (Sartre). L’un s’appelle humanisme, l’autre le totalitarisme.

Empires et cités dans la Méditerranée antique

30 articles, brefs et clairs, sur quelques événements qui ont modifié le cours de l’histoire, et de nos vies. Transformations culturelles au Moyen orient, la Grèce, Rome, et pas mal de choses sur les Juifs anciens. 
C’est ce sujet que je connaissais le moins bien. Je ne pensais pas que « l’antijudéisme » était présent à cette époque. Après tout le monde romain était pragmatique. Un peu comme les USA modernes, il absorbait aisément les cultures conquises. En particulier leurs dieux et leurs religions. Il ne leur demandait pas de changement, sinon d’accepter des règles de bon voisinage. D’ailleurs, les élites romaines semblaient favorables aux Juifs, et  les élites juives semblaient séduites par la culture dominante (qui était grecque !). Mais c’est le peuple qui en a décidé autrement.  Peut-être parce que le petit peuple tenait fermement à ses traditions, et cohabitait mal avec ceux qui l’entouraient, ces derniers ne l’aimaient pas. Aussi, il était prêt au martyr pour conserver les dîtes traditions. Ce n’était peut-être pas le cas de tout le peuple, mais d’une minorité suffisamment efficace pour qu’elle entraîne avec elle le reste du groupe. Elle semble même avoir inventé le terrorisme, voire le djihadistes moderne. Les « sicaires » assassinaient au couteau leurs coreligionnaires. Les réactions qui en résultaient étaient si violentes qu’elles forçaient des autorités romaines, dépassées, à utiliser des moyens extrêmes (raser, quasiment, Jerusalem, et en chasser les Juifs), pour mettre un terme au trouble à l’ordre public. 
Un livre de Maurice Sartre, Texto, 2017

L'escroquerie de Sartre

L’existentialisme, c’est tout con. Cela vient de Kierkegaard. Après Kant, Hegel cherche à bâtir le monde sur la raison. Cela part d’un bon sentiment. On ne peut pas connaître la réalité de la nature, autant bâtir un univers où il ferait bon vivre. Malheureusement cela débouche sur le néant, l’absurde. (D’où le nihilisme des possédés de Dostoïevski et les travaux de Marx.) Cela révolte Kierkegaard. Cette folie vient de ce que nous ne savons plus ce qu’exister, vivre, signifie, dit-il. L’existentialisme, c’est se débarrasser des effets pervers de la raison, pour retrouver le sens de la vie. 
Or, Sartre s’est fait le champion de l’existentialisme pour justifier Hegel et le nihilisme ! Il a récupéré l’existentialisme pour lui faire dire le contraire de ce qu’il signifiait ! 
(Le nihilisme est le mal de l’intellectuel : il ne peut plus penser que dans le cadre de ce qu’on lui a enseigné. Il vit dans un monde de concepts abstraits. Et ce cadre, comme le dit Gödel, est « incomplet ». Il produit l’impuissance. L’intellectuel est condamné à l’absurde.)

Les mots de Sartre

Que c’est brillant ! Quel styliste ! Quelle ironie désespérée ! Quel bonheur de la formule ! Quelle facilité ! Quel dommage que Les mots soient uniques dans une oeuvre essentiellement de circonstance. Voilà ce que je me suis dit. 
Sartre raconte son enfance. Son père meurt à sa naissance. Sa mère et lui sont recueillis par le patriarche et grand père Schweitzer. Si bien qu’il se considérera longtemps comme le frère de sa mère. Souvenirs d’un « imposteur » : lui et les siens jouent une pièce de théâtre dans laquelle il a le rôle du génie. Celui qui sauvera l’humanité par son art. Il lui faudra des décennies pour devenir un homme comme les autres. 
En rapprochant ces mots de l’interview de sa fille adoptive, entendue sur France Culture, je me suis demandé si cela avait bien été le cas. Et s’il avait reproduit, avec cette fille adoptive, l’idéal qu’il avait vécu avec sa mère ? Et si sa pensée était restée celle d’un singe savant dont le seul désir est de plaire à quelque « autorité » ? Et si sa vie avait été en totale contradiction avec son oeuvre ?  
(SARTRE, Jean-Paul, Les mots, Gallimard, 1977.)