Péril de la raison ?

Au nom de concepts abstraits qu’il a inventés, Socrate enjoint la société Athénienne de renoncer à ce qui lui semble naturel, à ce qui fait la vie. Au fond, c’est l’histoire que raconte Platon.

C’est aussi ce que dit Tocqueville de la révolution.

N’est-ce pas, encore, ce à quoi nous devons notre « dissolution » ? Quelques personnes se sont raconté des histoires et les ont confondues avec la réalité ?

Comme pour l’intelligence artificielle générative, le bon usage de la raison consiste à en contenir les « délires » ?

(La faille de l’intelligence artificielle : elle est modelée sur la « raison pure » ? Elle n’est pas tempérée par « l’intuition », « l’instinct », « l’expérience », ou tout autre nom plus approprié ?)

Voyeur

On s’interroge sur ce que veut dire la mécanique quantique. Est-elle bien sérieuse, avec ses histoires de mesures qui font s’effondrer des fonctions d’onde ?

J’en suis arrivé à une curieuse théorie. Le propre de l’homme est d’avoir une forme d’esprit qui l’a transformé en « observateur ». Cette fameuse « conscience » ? Ce qui signifie qu’il a organisé le monde qui l’entoure d’une certaine façon. Elle correspond à la description de la physique classique. La mécanique quantique est simplement une façon qu’a son esprit de recoller les morceaux, entre cette vision et ce qu’elle ne voit pas. Idem pour la relativité.

De l’inconscient

Un livre cité par ce blog dit que Freud n’est pas sérieux. Rien de ce qu’il affirme ne peut être testé.

Est-ce sûr ? Ce que l’on en a retenu est surtout que parler fait du bien. Et cela a été testé.

Freud semble dire que nous plaçons dans notre inconscient ce que nous ne voulons pas regarder en face. Je me demande si notre mécanisme d’appréhension du monde n’est pas double. Il y a, d’une part, la raison, de l’autre « autre chose », que l’on nomme l’inconscient. Ma théorie est que les deux « captent » plus ou moins en même temps. Ou même que l’inconscient est le premier à « capter » : c’est le réflexe, ou l’évaluation « inconsciente » de la distance entre deux voitures. La raison est extraordinairement limitée. Du coup, elle fait beaucoup d’impasses. Ce n’est pas qu’elle ne veut pas le danger, elle ne le voit pas. Elle est bête. Mais il est vécu par l’inconscient, qui le stocke. Ce qui fait qu’il revient nous hanter, comme le font les cauchemars de concours, dont parlait un précédent article.

Pour éliminer ces sources de stress, il semble qu’il faille qu’ils passent par la raison. En parler pourrait donc avoir deux fonctions. D’une part transformer en mots quelque-chose « d’impalpable ». Ce qui est un exercice complexe, parce que c’est probablement un travail d’invention, pas de catégorisation. Les mots se créent avec ce qu’ils expriment. Ensuite permettre à la raison, une fois qu’elle est parvenue à poser le problèmes en des termes qu’elle comprend, à régler la question.

Art et matière

L’artiste a la côte dans les milieux intellectuels. On lui prête des vertus de clairvoyance. Ce serait une sorte de simple d’esprit révolutionnaire. Il épate le bourgeois.

La théorie de Bergson, si je la comprends bien, explique peut-être cette opinion. Il est dit qu’alors que nous ne voyons de ce qui nous entoure que ce que nous pouvons en faire, l’artiste, quant à lui, le perçoit tel qu’il est. Le roi est nu.

Doute. Il suffit de regarder un tableau ou d’écouter de la musique pour savoir que l’artiste est de son temps, et qu’il n’est qu’un artisan, qui applique des techniques. Et qu’il lui a fallu des décennies pour les connaître. Au moins autant que le commun des mortels, et peut-être bien plus que lui, il cherche autour de lui ce qu’il peut exploiter. Il ne voit que ce qui lui est utile.

En revanche, il n’est pas interdit de penser que, ce faisant, il révèle ou crée quelque-chose d’unique, « d’incompréhensible », et qui, de ce fait, est un défi bénéfique à la raison.

Du biais

Un économiste disait que le succès de Keynes venait de ce qu’il avait dit aux politiques ce qu’ils avaient envie d’entendre : pour relance l’économie, il suffisait de dépenser.

On peut imaginer qu’il en a été de même du libéralisme : il enjoint le législateur de démanteler toute législation.

Et maintenant, on en est à la « valeur travail ». On pourrait penser que c’est le contre-pied des deux précédents paragraphes. Que nenni. Ce n’est qu’un slogan. Ceux qui l’agitent n’ont apparemment pas compris qu’ils devaient balayer devant leur porte.

Le phénomène semble général. Nous tendons à suivre la pente de moindre effort. Et c’est pour cela que nous sommes facilement manipulables.

Ce qui semble nous redresser est la crise. La paresse intellectuelle n’est plus permise. Peut-être aussi que de slogan en slogan, on finit par déboucher sur une idée utile, que quelqu’un est capable d’utiliser ? En tous cas, il pourrait être utile de faire des exercices de critique de sa pensée (ce que les anciens semblent avoir appelé « dialectique »). Et peut-être aussi ferait-on bien de se demander si la paresse intellectuelle est innée ou acquise…

(Et si la « société », pour nous gouverner aisément, donc ne pas avoir à gérer notre « complexité », avait intérêt à nous rendre manipulables ?)

Marées économiques

Tolstoï voyait les guerres napoléoniennes comme des sortes de phénomènes naturels : l’humanité allant d’ouest en est, puis d’est en ouest. On peut se demander si ce n’est pas ce qui est survenu dans le dernier demi-siècle.

Dans un premier temps, les ressources des « territoires », des PME, du gros de la population a été aspiré par les multinationales, les métropoles et les riches. Un argument avancé pour justifier ce mouvement était que c’était eux qui étaient les créateurs les plus efficaces. Autant leur donner le plus de moyens possibles. On constate maintenant que ce n’est pas le cas. Et qu’il y a un gros manque à gagner. Peut-être, après tout, que le reste de l’humanité avait aussi une utilité ? Qu’il n’y a rien à jeter dans une société ? Et, en conséquence, un timide mouvement semble se faire en sens inverse.

Bien sûr, tous ces mouvements s’expliquent mieux par les appétits animaux que par la raison. Il n’y a pas de complot, nous n’avons pas l’intelligence suffisante pour un tramer un. Mais, aussi bien à l’époque de Napoléon que maintenant, la raison rationalisante est un formidable accélérateur du changement. Le propre de la raison, des Grecs, des Lumières et d’aujourd’hui semble surtout le « sophisme », l’anti-raison.

Religion et postmodernisme

Iain McGilchrist, dans son étude du cerveau (The master and his emissary), tire une conclusion surprenante. Il voit les Lumières comme une régression de l’esprit humain.

L’explication est simple : les Lumières ont refusé ce qu’elles ne parvenaient pas à comprendre. En particulier la religion.

La critique du postmodernisme est encore plus méchante. Le postmodernisme tourne en ridicule la complexité du monde. C’est, paradoxalement, un acte totalitaire et violent : il condamne, quasiment à mort, les esprits réellement supérieurs.

J’en suis arrivé à me demander si l’incompréhensible, le non quantifiable, n’avait pas des vertus. Je le pensais déjà de la science : c’est l’inconnu qui est stimulant, c’est lui qui est riche de découvertes possibles, qui fait d’avoir « toujours tort » une promesse de bonheurs. Mais je le crois de plus en plus de l’art, pré post moderne. Pour commencer à l’appréhender, il faut l’étudier, il ne nous parle pas spontanément. L’art n’est pas pour les amateurs. S’élever dans sa connaissance permet à notre esprit, je le soupçonne, de se découvrir des capacités nouvelles. Capacités utiles partout.

Seulement, comme ailleurs, le danger est probablement dans « l’aliénation » : être capturé par l’art, ou par la religion. Aimer l’incompréhensible parce qu’il est incompréhensible. Le propre de l’esprit sain est certainement de ne jamais abandonner l’espoir de pouvoir comprendre, sans, pour autant, adopter les solutions de facilité postmodernes.

Biais gaulois

Aide à un entrepreneur. Il lui faudrait un contact avec telle entreprise, qui aurait vraiment besoin de ses produits. C’est un grand expert, et son discours semble très cohérent. Jusqu’à ce que je comprenne que je suis le client final auquel l’entreprise en question est supposée vendre son produit. Et que non seulement moi et mes semblables, nous ne sommes pas intéressés, mais que tout le circuit de vente n’est pas compatible avec ses idées.

Ce avec quoi il est d’accord. Il va abandonner cette idée après laquelle il semble courir depuis des années.

Je me suis demandé si l’on n’avait pas là une des caractéristiques du dirigeant français dont on m’a tant parlé. Il se fait une idée de ce dont a besoin le marché, et il part dans une croisade à la don Quichotte, jusque, parfois, à faire faillite. Cette croisade a quelque-chose d’éminemment moral, si bien qu’il vit ses difficultés comme des injustices. Ce qui fait qu’il ne songe pas à changer de cap. Il peut entendre raison, seulement il est souvent bien trop seul pour en avoir l’occasion.

Tiré-je trop d’un simple exemple ?

Dangereux pacifisme

Serions-nous menacés par un nouveau Munich ? Un universitaire rappelle le déplaisant précédent de l’entre deux guerres. Et s’inquiète.

Cette période est effectivement mal connue. Curieusement, l’historien a préféré s’intéresser à la collaboration, et non à ce qui l’avait précédée et en avait peut-être été la cause.

Sommes-nous en danger ? Peut-être. La difficulté est de savoir ce qui se passe dans les têtes. Des courants d’opinion puissants n’ont pas accès aux médias, du coup on ne sait pas ce qu’ils pensent, et ce qui se prépare.

En tous cas, je retiens ceci :

Léon Blum revenait sur l’année 1933 : « Je pense aujourd’hui, en mon âme et conscience, que l’Angleterre et la France, la Pologne se joignant à elles, auraient pu et dû pratiquer une opération de ce genre dès 1933. Je vous le dis avec un sentiment qui a parfois ressemblé chez moi à une espèce de remords, car en réalité ce sont les partis socialistes d’Angleterre et de France et c’est le socialisme international qui auraient pu le plus naturellement et le plus efficacement prendre l’initiative d’une telle opération. »

Il n’y a pas beaucoup d’hommes politiques qui aient l’honnêteté intellectuelle de reconnaître leurs erreurs. Et c’est bien dommage.

Débat et vérité

Les Grecs pensaient que c’était en débattant que l’on parvenait à la vérité, disait une émission de la BBC.

Ecouter parler de procès fameux me fait douter de cette affirmation. La vérité est souvent masquée à tous. En outre le débat produit des effets pervers. Nous sommes victimes de biais.

En tous cas, nous nous y prenons certainement mal. Si le débat peut être efficace, c’est lorsqu’il est une coopération pour résoudre un problème, non un affrontement. Ce qui signifie qu’il doit partir du doute. Exactement l’envers de ce qui est pratiqué actuellement.

A ce sujet, l’émission interviewait une jeune militante de je ne sais quelle cause socialement avancée. Il en ressortait qu’elle était convaincue que le peuple était incapable de comprendre, et qu’il fallait lui inculquer la vérité par la force de l’argument répété.

Quant au fameux « populisme », faut-il incriminer les talents d’illusionniste de Donald Trump ou les réseaux sociaux ? Et si sa cause était plus simple et plus rationnelle ? La situation du peuple s’est dégradée, il est furieux. Et il vote pour ceux qui, comme lui, sont furieux. Le contenu de leur propos ne compte pas. Le peuple obéit à la logique de la vengeance.

Finalement, je pense, avec l’émission, qu’il faut apprendre à parler. J’ai toujours été frustré de ne pas pouvoir exprimer mes idées. C’est un grave handicap. Il tient à mon éducation. La France croit ou a cru à la panacée de l’équation. Si bien qu’elle produit des autistes, que l’on nomme parfois « ingénieurs ». Ce sont des êtres paradoxaux, à la pensée fruste, mais plein de leur supériorité. Au moins, cela fait l’étonnement des étrangers.

(Librement inspiré de The long history of argument, par Rory Stewart, de la BBC.)