Progrès et anxiété de survie

Le progrès ne fait que s’accélérer disaient des amis. Je ne le crois pas.

Il a freiné. Mon idée du progrès, c’était le moteur, l’électricité, la voiture, l’avion, la fusée, les téléphones, les télévisions, l’électroménager, les antibiotiques (l’hygiène d’abord, qui a prolongé radicalement notre vie), la génétique, l’industrie agroalimentaire, l’ordinateur, l’énergie nucléaire, la physique qui faisait sans cesse des découvertes fondamentales, ou même les mathématiques qui inventaient continuellement de nouvelles disciplines. Mais aujourd’hui ? Rien n’a remplacé le Concorde, par exemple. La vitesse des avions de combat a régressé, faute de combattants. De même que celle des fusées. Ailleurs, comme pour les OGM, le nucléaire, ou le bricolage génétique, le progrès inquiète. L’innovation ne fait plus de sauts quantiques. Elle est de plus en plus coûteuse. Notre bibliothèque, c’est le web, et il lui faut des masses d’électricité pour rester éveillée ! Les économistes parlent de rendements décroissants. Serait-ce le cas ?

Surtout, le progrès ne se fait pas seulement parce qu’il est possible. Nassim Taleb dit que les tribus arabes ont trouvé que, dans le sable, le chameau était plus pratique que la roue. Je me demande si, en Occident, le progrès n’a pas été mû par la lutte de l’homme contre l’homme dont parle le philosophe. En Angleterre, par exemple, le coût du travail s’affaisse, on remplace la machine par l’homme. La guerre, qui obéit au même principe, a été un grand moment d’innovation. Ce serait probablement le cas d’une catastrophe climatique. Sans anxiété de survie, pas de progrès

Le moyen-âge est un scénario d’avenir que mes amis devraient envisager.

Fin du monde

Si je fais fortune, je finirai ma vie dans une université américaine au soleil. Voilà ce que je disais quand j’avais quatorze ans. Dans mon enfance, la science émerveillait. On pensait qu’elle produirait toujours des résultats nouveaux et surprenants. D’ailleurs, il était plus important de comprendre, d’apprendre, que de découvrir.

La science inspire maintenant la méfiance. Elle patine, et l’accès général à l’éducation a démystifié le savant. Certes il nous domine par son talent. Mais c’est aussi le cas du collectionneur de timbres, ou du champion de 100m. Comme me le disait un mathématicien, la mathématique moderne ne se préoccupe-t-elle pas de problèmes triviaux ? Ce qui a ébranlé la science, c’est la découverte qu’elle reposait sur un a priori, non scientifique : il existe une vérité absolue que l’on peut approcher par la raison. Le pire, peut-être, c’est qu’entre les mains de l’entreprise, elle cherche artificiellement à retrouver sa gloire : elle s’engage, sans contrôle social, dans des chemins dangereux : manipulation du vivant, par exemple.

Doit-on abandonner la science ? Peut-être, comme le disait Niels Bohr du fer à cheval qu’il avait mis sur sa porte : « il paraît que cela marche, même quand on n’y croit pas » ?

Cryopréservation du démocrate

Mes amis du Canada passent plusieurs mois à une température inférieure à celle de mon congélateur. Cela prolonge-t-il la durée de leur vie ? Cette pensée m’a amené à l’article « Cryopréservation » de wikipedia. J’ai découvert que certaines grenouilles se congelaient ! Le problème que pose la congélation à l’être vivant c’est la glace. Elle détruit les cellules. Ces grenouilles possèdent un mécanisme qui les remplit d’antigel. On essaie de faire de même pour l’homme.

A quoi me servirait une Cryopréservation ? demanderez-vous. A attendre la mise au point du traitement d’une de vos maladies. Phénomène Belle au bois dormant. Votre vie s’arrête le temps que naisse le prince charmant que vous méritez. Les démocrates américains devraient-ils tenter la Cryopréservation ?

(Mais, la cryopréservation pose aussi l’éternelle question liée au progrès : nos bricolages avec la vie ne peuvent-ils pas provoquer des conséquences physiologiques imprévues ?)

Individualisme et bien public

Intérêt de l’humanité ou connaissance : ils étaient probablement la motivation de Pasteur ou Fleming. Il y a encore peu, la recherche était un bien public.

Je pensais à cela en écoutant parler d’entreprises californiennes et israéliennes. Elles manipulent le vivant à titre lucratif. Et je trouvais ce qu’elles faisaient peu enthousiasmant et vaguement inquiétant. Quelle est leur motivation ? D’où, ceux qui les dirigent tirent-ils leur légitimité à décider, sans contrôle, et peut-être sans même réfléchir, de l’avenir de l’humanité ?

Changement systémique ? Il suffit de convaincre l’individu qu’il doit maximiser son intérêt pour que le fonctionnaire devienne un oligarque ? Du coup, il ne peut plus y avoir de « service public » ?

Epuisement du progrès

Marie Curie et sa fille Irène ont eu le Prix Nobel, et sont mortes jeunes, irradiées. Marie a eu une autre fille, Eve. Elle fut écrivain et pianiste. Elle a vécu 103 ans.

Marie était positiviste, elle croyait aux bénéfices absolus du progrès scientifique. Comme la société de son temps, elle n’avait pas vu ses conséquences. Ou elle était prête à les accepter. (Après tout, les nobles risquaient leur vie pour la gloire : une longue vie n’est pas ce que tout le monde recherche.)

Un des changements de notre temps est peut-être que le « progrès » a épuisé sa séduction. Il ne vaut plus la peine que l’on risque sa vie pour lui. Voilà peut-être que ce M.Macron et les magnas de la Silicon Valley n’ont pas compris.

Marché autonome

Est-ce que la voiture autonome vous fait rêver ? La génération de mes parents a rêvé de voiture, ce n’est plus le cas.
Dorénavant, ce n’est plus le besoin du consommateur qui tire l’entreprise, mais l’inverse. Comme l’entreprise a un marteau, elle nous voit en clous. Elle est issue d’Internet, elle veut tout lui « aliéner », auraient dit Hegel ou Marx. Elle emploie de très gros moyens pour nous convaincre que l’avenir est à son image. Mais, le « progrès » peut-il être décrété, sans qu’il corresponde à une aspiration spontanée de la société ? 

Le progrès est-il un conservatisme ?

Lire l’actualité donne le tournis. Et si l’on parvenait à renverser le vieillissement ? par exemple. A quoi ressemblerait l’humanité ? Pourrions-nous nous projeter dans un monde qui ne nous ressemblera plus ? Tous ces « combats », qui ont modelé nos aspirations, qui ont eu pour seul objectif de construire une société dans laquelle nous aimerions vivre, ne paraîtront-ils pas absurdes ? etc.
Et si c’était la notion elle-même de « progrès » qui était en cause ? Et s’il était, fondamentalement, un conservatisme ? Nos pères sont nos enfants ? Et s’il fallait désormais se définir par rapport à l’avenir ? Parce que cet avenir ne gardera pas plus de traces de nous que nous n’en avons de l’homme préhistorique ?

L'innovation n'est jamais au point

Que je fais de fautes de frappes ! Sur mon iPhone, je n’écris jamais ce que je veux. Il comprend une lettre pour une autre, et le correcteur me remplace des mots par des autres. Et les secousses du métro déplacent le curseur du texte à ma signature. Et Internet ne marche plus. Et je vois de moins en moins bien de près. Et pourtant je continue. Dans une mauvaise humeur massacrante. 
Je pense que c’est l’expérience dont parle JB. Fressoz, historien du progrès technique. Depuis la nuit des temps, les innovations ne sont pas au point. Elles sont une promesse non tenue. Elles provoquent un stress social. L’homme doit s’adapter dans le sang et les larmes. Mais il s’adapte. Tant que la promesse est suffisamment belle pour le faire rêver… L’est-elle toujours ?

Progrès et joie de vivre

Notre pays, mon bon monsieur, n’a pas toujours été un endroit mort et sans renom, comme il est aujourd’hui. Autre temps, il s’y faisait un grand commerce de meunerie, et, dix lieues à la ronde, les gens des mas nous apportaient leur blé à moudre… Tout autour du village, les collines étaient couvertes de moulins à vent. De droite et de gauche on ne voyait que des ailes qui viraient au mistral par-dessus les pins, des ribambelles de petits ânes chargés de sacs, montant et dévalant le long des chemins ; et toute la semaine c’était plaisir d’entendre sur la hauteur le bruit des fouets, le craquement de la toile et le Dia hue ! des aides-meuniers… Le dimanche nous allions aux moulins, par bandes. Là-haut, les meuniers payaient le muscat. Les meunières étaient belles comme des reines, avec leurs fichus de dentelles et leurs croix d’or. Moi, j’apportais mon fifre, et jusqu’à la noire nuit on dansait des farandoles. Ces moulins-là, voyez-vous, faisaient la joie et la richesse de notre pays.
Malheureusement, des Français de Paris eurent l’idée d’établir une minoterie à vapeur, sur la route de Tarascon. Tout beau, tout nouveau ! Les gens prirent l’habitude d’envoyer leurs blés aux minotiers, et les pauvres moulins à vent restèrent sans ouvrage. Pendant quelque temps ils essayèrent de lutter, mais la vapeur fut la plus forte, et l’un après l’autre, pécaïre ! ils furent tous obligés de fermer… On ne vit plus venir les petits ânes… Les belles meunières vendirent leurs croix d’or… Plus de muscat ! plus de farandole !… Le mistral avait beau souffler, les ailes restaient immobiles… Puis, un beau jour, la commune fit jeter toutes ces masures à bas, et l’on sema à leur place de la vigne et des oliviers. (Les lettres de mon moulin, Alphonse Daudet, Le secret de maître Cornille.)

Et voilà une conséquence imprévue du progrès, présentée comme rarement on a su le faire.

Contrainte et entreprise

Les Anglais appellent cela « red tape », c’est la contrainte bureaucratique sur l’entreprise. Vendredi j’entendais le représentant de la chambre de commerce anglaise en Europe en parler. Il disait que les concessions qu’avait obtenues M.Cameron les aurait réduites. Il était apparemment embarrassé concernant l’avenir des membres de sa chambre après le Brexit. 
Ce qui est surprenant est que l’entrepreneur se bat contre les contraintes alors que sa justification, qui remplit tous les livres de management, est justement ces contraintes. Il est le seul à avoir la détermination de les dépasser. La contrainte est créative. 
Alors, augmentons les contraintes pour relancer l’économie ? Il me semble surtout, qu’il n’y a plus les conditions favorables à la croissance. La principale de ces conditions est un « filon ». Que ce soit le Far West, la reconstruction de l’Europe ou la mise au jour de la Chine. 
On espérait que les technologies de l’information créeraient une nouvelle marée, mais, pour le moment, elles semblent s’en être pris aux moteurs de la croissance. Peut-être, pensée récurrente, a-t-on atteint les limites à la croissance ?