Second humanisme

L’Institut Sapiens en appelle à un « second humanisme ». Il cherche un chemin médian, si je comprends bien. Le progrès, l’intelligence artificielle en particulier, nous menace d’asservissement. Il ne s’agit pas de les refuser, mais de les maîtriser, et de les mettre au service de la réalisation des potentiels humains. « Faire droit au progrès tout en le préservant. »

Que signifie ce second humanisme ? me suis-je demandé. Par quel bout attaquer le changement ? J’ai bien peur que ce soit un exercice douloureux. Il s’agit d’être plus fort que le progrès, l’intelligence artificielle en particulier. Ce qui signifie être plus intelligent que ceux que nous prenons pour les plus intelligents. Et montrer qu’ils sont les marionettes d’idées, fausses, qu’ils ne comprennent pas. Il faut appliquer à la science les principes qui ont été appliqués à la nature, à l’époque où l’homme ne comptait que sur son cerveau, et pas sur les machines.

(Cela c’est la partie technique. L’humanisme me semble avoir été, surtout, une explosion culturelle. On a appelé cela la « renaissance ». Dans ce domaine, le changement me semble bien plus difficile…)

Les dangers du progrès

Manger bio, c’est à dire traditionnel, diminuerait les risques de cancer, ai-je entendu. Il se trouve que cela vient à un moment où je constate que beaucoup de gens autour de moi ont des difficultés de digestion. La cause en serait une évolution des aliments, du blé, notamment (la question du gluten).

C’est notre inconscient qui est en cause. Depuis les Lumières, nous pensions que la raison voyait plus juste que la nature. Dans ma jeunesse, les OGM n’auraient inquiété personne, au contraire. On nous disait d’ailleurs que l’avenir serait à la nourriture synthétique. Il faut ajouter que l’argument arrangeait l’industriel : il remplaçait un produit par un autre, moins cher à produire. C’était sa définition du progrès. Notre époque a fini par comprendre que la raison se trompait.

Comment allons nous réagir ? Il semble que, par le passé, l’homme se soit adapté à ce type de changement par des mutations génétiques. Qui va changer : le progrès, ou nous ?

Nostalgie du phare

Emission sur un phare. Ils sont tristes ces phares automatiques. On a envie de les protéger.

Curieux temps. Car les phares furent innovation révolutionnaire, il n’y a pas encore bien longtemps. Le principe de notre société, c’est le progrès. Et pourtant, jamais peut-être, aucune société avant elle n’a été aussi conservatrice. Les nobles de jadis, par exemple, n’arrêtaient pas de modifier leurs châteaux. Ils ne voyaient, comme nous avec nos maisons, que la nouveauté et le confort. Nous en avons fait des musées.

Le progrès a besoin de repères pour mesurer sa marche ? Pour se rassurer sur le fait qu’il est bien en marche ? Ou encore, le progrès, c’est trop de mouvement, on a besoin du repos du passé ? Le progrès, un changement contre nature ?…

Machine et ouvrier

Vidéo d’une forge (moderne). En y regardant bien, l’homme fait quasiment un travail de robot, mais trop compliqué pour un robot.

Toute la révolution industrielle est peut-être là. Le rêve de la science, qui est à son origine, est de se substituer à la nature. Mais elle n’y est pas totalement parvenue. Il lui faut toujours quelques hommes pour faire la soudure. Seulement ces hommes ont quasiment un rôle de robot. Surtout, il est sans cesse menacé, puisque le technologue ne sera jamais content tant qu’il ne l’aura pas remplacé.

Progrès et croissance

Je n’ai pas de montre. Pourtant, lorsque j’étais enfant, j’étais fasciné par les montres. Ce qui a tué mon intérêt est la montre à quartz.

Je ne suis pas le seul dans mon cas. La montre, redevenue mécanique, est la marque du parvenu.

Idem pour la voiture : la technologie nuit à la séduction qu’elle exerce.

C’est étrange mais le progrès semble s’auto détruire. Plus exactement, l’homme n’est pas amoureux du progrès pour le progrès. Le progrès a peut-être été associé un temps à une aura romantique qu’il a perdue.

Et si c’était cette aura qui avait fait la croissance économique ?

Evolution nucléaire

La bombe atomique a été utilisée, jusqu’au bout, par l’URSS pour résoudre des problèmes civils. Par exemple, mettre un terme à des fuites de gaz. (Article.) Les USA avaient fait de même, un peu plus tôt.

Ce qui a changé les choses n’a rien de rationnel. C’est un revirement de l’opinion mondiale. Progrès : après l’amour inconditionnel, la peur inconditionnelle ?

Vol de nuit

Pas d’unité de lieu, mais quasi unité de temps. Années 30. Pour concurrencer le train, on fait voler les avions postaux de nuit. Mais cela présente un grand danger. Car ces avions, et surtout leur équipement, sont primitifs (cela ne fait que vingt ans que Blériot a traversé la Manche !). Le livre raconte une nuit. Et un cyclone. Le voyage de trois avions. Et l’attente de celui qui est l’âme du réseau et du projet.

Ce genre de progrès matériel mérite-t-il de risquer des vies ? se demande le livre. C’est aussi l’histoire d’un entrepreneur. Il règle tout, il décide de tout, il est une justice qui ne pardonne pas. Il ne veut pas écouter son coeur. Va-t-il trop loin ? Et il y a, enfin, l’homme, le pilote, pris dans les éléments. Il doit entendre les signaux de la nature, et savoir renoncer et désobéir. Fable sur la raison ? L’homme, au sens premier du terme, est celui qui domine la raison, écoute son coeur, et la nature ?

Prométhée

Les mythes sont des révélateurs. On les interprète à la lumière de nos préjugés. Voilà ce que j’ai pensé en écoutant une émission de France Culture sur le mythe de Prométhée.

Déjà, il n’y a pas une histoire de Prométhée, mais plusieurs. Par exemple Prométhée aurait donné le feu aux hommes ou il le leur aurait rendu. Les hommes pourraient ne rien avoir demandé. Il semble aussi que, généralement, l’histoire se termine bien : le supplice de Prométhée n’est pas éternel…

Prométhée est revenu à la mode au 18ème siècle. Il a été récupéré par Goethe, qui en fait une sorte de premier « self made man ». Puis l’Allemagne, qui se construit alors en imitation / rejet de la France, voit en lui un créateur de nation. Ensuite, l’ingénieur devient un nouveau Prométhée. Il apporte le progrès à l’homme, en particulier la maîtrise du feu. Tout le projet du socialisme serait prométhéen : ce serait une adhésion enthousiaste au progrès, mais en cherchant à ce que tout le monde en profite. Le nazisme est aussi prométhéen. Il se veut la seule conclusion logique de la science. La lumière, c’est la science, et la science (Darwin) dit que la meilleure espèce gagne. L’homme doit être cette espèce. Et le Germain entraîne l’humanité dans un combat pour la domination de la nature. Pour cela, il doit se débarrasser des lois sociales fausses, et revenir 1500 ans en arrière, à l’époque où les Germains originels vivaient selon les lois de la nature.

L’émission ne parlait pas d’aujourd’hui. Peut-être retiendra-t-on du mythe que l’homme pourrait n’avoir rien demandé à Prométhée. Prométhée peut alors devenir la figure de l’utopiste totalitaire qui fait le mal en voulant faire le bien. Il peut aussi être un certain type d’entrepreneur, dont parle la littérature anglo-saxonne depuis la Révolution Industrielle. Son mobile n’est pas l’enrichissement. Il est engagé dans une lutte contre l’obscurantisme. Il est convaincu que ceux qui ne comprennent pas l’intérêt de ses innovations sont condamnés par Darwin. C’est probablement une idée répandue dans la Silicon Valley actuelle. Plus étrangement, c’est aussi devenu une idée de gauche. (Les « deplorables » de Mme Clinton.) Une partie de la société serait fermée au progrès (qui devient plus social que technique). On ne pourrait rien faire pour elle.

Progrès et anxiété de survie

Le progrès ne fait que s’accélérer disaient des amis. Je ne le crois pas.

Il a freiné. Mon idée du progrès, c’était le moteur, l’électricité, la voiture, l’avion, la fusée, les téléphones, les télévisions, l’électroménager, les antibiotiques (l’hygiène d’abord, qui a prolongé radicalement notre vie), la génétique, l’industrie agroalimentaire, l’ordinateur, l’énergie nucléaire, la physique qui faisait sans cesse des découvertes fondamentales, ou même les mathématiques qui inventaient continuellement de nouvelles disciplines. Mais aujourd’hui ? Rien n’a remplacé le Concorde, par exemple. La vitesse des avions de combat a régressé, faute de combattants. De même que celle des fusées. Ailleurs, comme pour les OGM, le nucléaire, ou le bricolage génétique, le progrès inquiète. L’innovation ne fait plus de sauts quantiques. Elle est de plus en plus coûteuse. Notre bibliothèque, c’est le web, et il lui faut des masses d’électricité pour rester éveillée ! Les économistes parlent de rendements décroissants. Serait-ce le cas ?

Surtout, le progrès ne se fait pas seulement parce qu’il est possible. Nassim Taleb dit que les tribus arabes ont trouvé que, dans le sable, le chameau était plus pratique que la roue. Je me demande si, en Occident, le progrès n’a pas été mû par la lutte de l’homme contre l’homme dont parle le philosophe. En Angleterre, par exemple, le coût du travail s’affaisse, on remplace la machine par l’homme. La guerre, qui obéit au même principe, a été un grand moment d’innovation. Ce serait probablement le cas d’une catastrophe climatique. Sans anxiété de survie, pas de progrès

Le moyen-âge est un scénario d’avenir que mes amis devraient envisager.

Fin du monde

Si je fais fortune, je finirai ma vie dans une université américaine au soleil. Voilà ce que je disais quand j’avais quatorze ans. Dans mon enfance, la science émerveillait. On pensait qu’elle produirait toujours des résultats nouveaux et surprenants. D’ailleurs, il était plus important de comprendre, d’apprendre, que de découvrir.

La science inspire maintenant la méfiance. Elle patine, et l’accès général à l’éducation a démystifié le savant. Certes il nous domine par son talent. Mais c’est aussi le cas du collectionneur de timbres, ou du champion de 100m. Comme me le disait un mathématicien, la mathématique moderne ne se préoccupe-t-elle pas de problèmes triviaux ? Ce qui a ébranlé la science, c’est la découverte qu’elle reposait sur un a priori, non scientifique : il existe une vérité absolue que l’on peut approcher par la raison. Le pire, peut-être, c’est qu’entre les mains de l’entreprise, elle cherche artificiellement à retrouver sa gloire : elle s’engage, sans contrôle social, dans des chemins dangereux : manipulation du vivant, par exemple.

Doit-on abandonner la science ? Peut-être, comme le disait Niels Bohr du fer à cheval qu’il avait mis sur sa porte : « il paraît que cela marche, même quand on n’y croit pas » ?