Et si l’entreprise française était dysfonctionnelle par construction ?

Un exemple d’un exercice que je demande à mes élèves. C’est l’exercice du paradoxe : repérer un comportement bizarre ; l’expliquer par une logique qui n’est pas la nôtre. Un truc ? Commencer par une explication négative (idiotie), puis passer à une explication positive (dans les mêmes conditions, j’aurais fait pareil).

Que donne l’exercice ? Lorsqu’il est appliqué à l’entreprise, il la montre ridicule. Par exemple, pourquoi, pour ne pas perdre leurs congés, les contrôleurs de gestion de telle société sont contraints à les prendre en mai ?!
Voici deux explications proposées par moi. L’une positive, l’autre négative.
  • Explication positive. Conséquence de « l’organisation » sociale. L’activité collective est organisée par des règles. Et ces règles ont des exceptions. Mais, c’est un moindre mal. C’est ainsi que nous avons inventé le feu rouge. Le feu rouge est une bonne idée, mais, de temps à autres, il nous force à nous arrêter alors qu’il n’y a pas un chat dans la rue. Idem pour les entreprises et leur organisation.
  • Explication négative. Elle vient du professeur d’organisation Jean-Pierre Schmitt. Selon lui, l’entreprise française est conçue « par des ingénieurs (non formés à l’organisation) ». Il entend par là des théoriciens ne connaissant rien à la réalité. Résultat ?  Une organisation du travail théorique, inadaptée, pas conçue pour l’aléa, insensible à l’évolution de son environnement concurrentiel. Ce handicap monstrueux doit être compensé par l’exploit permanent des opérationnels (le fameux « mode pompier »). C’est un miracle non durable. En particulier parce que l’entreprise est quasiment incapable de changer (au mieux douleur, coût et improvisation) ou de croître.
Cette explication est aussi celle de Platon. Il disait que nous devions organiser la société selon des principes abstraits, que nous trouverions dans notre tête. Hannah Arendt pensait qu’il avait tiré cette idée de l’expérience de l’artisan, qui est guidé par l’idée de l’objet qu’il veut fabriquer. Certes, mais elle résulte d’une vie de pratique. Et s’il fallait que nos ingénieurs commencent par connaître la réalité avant d’avoir des idées ? (Est-ce ce que Hannah Arendt entend par vita activa ?)

Les grands sophistes de Jacqueline de Romilly

Sophiste, notre frère ? (Jacqueline de Romilly Les grands sophistes dans l’Athènes de Périclès, Le Livre de Poche, 2004.)
« l’individu en ce temps là, pouvait se faire entendre directement et toutes les grandes décisions résultaient de débats publics ; la parole était donc un moyen d’action privilégié. Elle le devint d’autant plus que progressait la démocratie. » Les sophistes, « professionnels de l’intelligence », émergent au moment où la Grèce découvre la raison (qui est aussi la parole, logos, pour les Grecs). Et cela lui donne une sorte de coup de folie. Cette innovation semble tout rendre possible (« pouvoir de persuasion que plus rien n’arrête »).
Mais les sophistes dignes de ce nom, tels Protagoras, Gorgias ou Critias, en font un sage emploi. S’ils sont « relativistes », s’ils font « table rase » des anciens usages, des croyances religieuses ou de l’existence d’une vérité objective, c’est pour reconstruire le monde sur des bases rationnelles. Principe ? « l’homme est la mesure de toutes choses ». Le monde doit être fait pour l’homme et son bonheur. Vient alors « l’utilité », le bien commun. En effet, les sophistes démontrent qu’aucun homme ne peut être supérieur à la société (le mythe du surhomme est un leurre). C’est pourquoi l’homme crée des sociétés, et les lois qui permettent d’y vivre. Forme de « contrat social », donc, et rôle essentiel de la justice. Ce qui est bon pour la cité est bon pour l’homme. D’ailleurs, la cité crée l’homme, du fait de l’ « action morale qu’exerce un milieu donné, et la façon dont peu à peu il modèle le cœur de chacun. » Les sophistes n’étaient pas des individualistes, comme on le pense ! « La gloire a cédé la place à des sentiments d’estime, d’affection, et d’union (…) importance donnée depuis peu aux relations humaines, au sein de la cité. »
Partant de ces fondations, ils constituent une morale « lucide et exigeante ». Au passage, ils inventent beaucoup de choses. L’éducation de l’intelligence (dont l’objet est de « faire de chacun une sorte d’expert, capable d’y voir clair. ») tout d’abord. Ils estimaient que « le mérite s’apprenait », il n’était plus héréditaire. Ils créent aussi la grammaire, la logique, un début de médecine, les sciences humaines, et politiques. L’intérêt de l’homme étant de suivre les lois de la cité, ils sont législateurs et constitutionnalistes. « Ils étaient engagés, prêts à agir et à prendre des risques ». Ils marquent leur époque, qui parle comme eux, et ses arts. Jusqu’à la pensée de Platon, qui serait leur négatif. « Cette démarche est empirique et réaliste. Elle constitue l’inverse de celle de Platon, pour qui tout est commandé par des principes, correspondant à des exigences intellectuelles et morales. »
S’ils ont mauvaise presse aujourd’hui, c’est peut-être qu’ils ont vécu à une période égoïste (« L’ambition d’Athènes, apparemment, libérait les ambitions privées. »), où des individus mal intentionnés, pour promouvoir leurs intérêts personnels, se sont servis de l’enseignement des sophistes contre son esprit. 

Utopie : mal occidental ?

Et si la caractéristique de nos changements, de notre histoire même était l’utopie, me suis-je demandé récemment. Du coup, j’ai lu Voyages en Utopie, de Georges Jean (Découvertes Gallimard, 1994), livre qu’un collègue m’a offert il y a vingt ans. (Ce qui en dit long sur ce qu’il pensait de moi.)

Qu’est-ce qu’une utopie ? La description d’une organisation sociale idéale.L’histoire de l’utopie commence avec Hippodamos de Millet, à l’époque de Périclès, qui veut construire une cité idéale. Dès le départ, et jusqu’à nos jours, l’urbanisme et l’architecture feront chemin commun avec l’utopie. Puis vient Platon. C’est Thomas More qui donnera à l’utopie son nom (nulle part), et qui va lancer la tradition moderne. L’utopie est, initialement, une critique de la société, qui vise à l’améliorer. Mais, progressivement, elle devient réalité. Un genre littéraire apparaît, la critique de l’utopie (cf. 1984), autre nom du totalitarisme.

Ce livre m’a-t-il amené bien loin ? Tocqueville voyait la Révolution comme la tentative de réaliser une utopie. Il n’en est pas question. De même qu’il n’est pas question de l’Union soviétique, ou de l’Allemagne nazie et de sa pensée völkisch« Tous pensent qu’il convient de substituer des règles simples et élémentaires, puisées dans la raison et dans la loi naturelle, aux coutumes compliquées et traditionnelles qui régissent la société de leur temps »disait Tocqueville des penseurs des Lumières. Utopie, maladie de la raison ?

Sociologie contre philosophie ?

Il y a quelques temps j’ai entendu Bruno Karsenti dans La suite dans les idées de France Culture.

Première révolution. La philosophie traditionnelle Socrate / Platon serait une réaction à la corruption du langage opérée par les Sophistes. Seconde révolution. Avec la sociologie post révolutionnaire, la dimension sociale de l’existence surgit. La philosophie l’avait manquée, elle qui croyait à la totale liberté du sujet et à une politique uniquement faite par les puissants.
Comme souvent, il est difficile de savoir si j’ai compris quoi que ce soit à ce qu’il a dit. Mais quelque chose m’a rappelé mes réflexions du moment. Et si la philosophie traditionnelle représentait la façon dont notre élite, individualiste, se représente le monde ? Et si la sociologie avait émergé avec la découverte qu’elle n’était pas la seule à compter ?
Cela expliquerait-il pourquoi des gens comme Tocqueville et Hannah Arendt semblent avoir été effrayés par la prise du pouvoir par le peuple ? N’allait-il pas étouffer de ce qu’il y a de beau et de noble dans l’Homme ? Le peuple ne représente-t-il pas sa dimension bestiale ? Dictature du besoin physiologique sur l’intellect ?

Intentions d’Oscar Wilde

L’art est-il la dimension manquante et essentielle de la vie humaine ? Tout ce que croit notre très matérialiste société ne serait-il qu’idées reçues ? Ce recueil de quatre textes d’Oscar Wilde ridiculise le « bon sens » de Nicolas Sarkozy, et des dogmatiques de tout bord.
La vie imite l’art, non le contraire. La nature n’a rien de remarquable, c’est l’art qui lui donne son génie. Mais l’artiste non plus n’est pas très intéressant. Il n’a rien à dire, il est le jouet de l’art. Ce qui fait l’art de l’art, c’est le critique. Le critique est l’homme par excellence. C’est de sa subjectivité, et surtout de la multiplicité de ses interprétations que naît l’œuvre d’art, qui cherche son identité dans la contradiction et dans sa réinvention, permanente, par le critique. D’ailleurs il y a de moins en moins de sujets à œuvre d’art. L’avenir sera critique ou ne sera pas.
Car, la cause des maux de notre société, de sa non durabilité dirait-on aujourd’hui, est qu’elle est prise entre deux extrêmes stériles, qui l’enferment dans un cercle vicieux fatal. D’une part une vision utilitariste de l’action, d’une fin qui justifie les moyens ; d’autre part une pensée intellectuelle froide et mathématique, à la Platon. Seulel’esthétique, l’émotion pour l’émotion, peut donner à l’espèce une hauteur de vue salvatrice. Alors que l’éthique permet au monde de fonctionner, l’esthétique donne un sens à son existence. L’esthétique n’est donc pas morale, comme la science elle est au dessus de l’éthique. 

L’espèce humaine est-elle capable d’apprendre ?

Gustave Le Bon pensait que l’espèce humaine apprenait par l’expérience répétée de la catastrophe.

Cela semble s’appliquer aux idées du libéralisme. Elles reviennent régulièrement. Par exemple, au 19ème siècle, l’argumentation libérale était quasi identique à celle de notre temps. Mieux : les Grecs semblent avoir eu leur période « neocon » avec, par exemple, notre tendance à changer le sens des mots pour que ce qui était dans leur intérêt soit associé au bien. (Pour prendre des exemples modernes : « créateur de valeur » pour riche et « paresseux » pour pauvre.)

De même, le dirigiste d’État d’après guerre voyait en Platon un maître.
Aux mêmes causes les mêmes effets

Les Lumières avaient compris que leur avènement était un retour à la Grèce antique, à son individualisme et à ses philosophes (les experts de l’usage de la raison). Il n’est pas surprenant que nous revivions sa vie.

Ce qui est étrange, par contre, est que les arguments qui ont contré ces idées ont dû être réinventés, quasiment de zéro. Pourquoi n’héritons-nous pas du savoir de nos ancêtres ?

Peut-être parce que ce savoir est du domaine des sciences humaines. Il n’est enseigné ni à l’école, ni aux gens de pouvoir.

Modélisons pour apprendre

Paul Krugman, par exemple, attribue son succès à ce qu’il a été capable de modéliser ce qui jusque-là semblait du bon sens. Il semble effectivement que seul le modèle mathématique puisse influencer et être retenu.

D’ailleurs, le projet des économistes est de mettre le monde en équations. Malheureusement, à court terme, seul ce qui est simpliste, comme les idées libérales, est facile à modéliser. Du coup, la science encourage l’erreur.

Soyons patients, Diafoirus a été le précurseur de la médecine moderne…

Compléments :

Comment enseigner la science ?

Je retrouve dans un article (What Science Wants to Know: Scientific American) une idée qui me tient à cœur : ce qui compte dans la science n’est pas la réponse, mais la question.

À mon avis, c’est comme cela que l’on apprend les sciences le plus facilement : en cherchant à comprendre à quelle question celui qui a fait une découverte voulait répondre. Alors, son ingéniosité étonne et retenir la solution qu’il a trouvée devient simple.

Pourquoi notre enseignement ne procède-t-il pas ainsi ? Pourquoi laisse-t-on entendre au bambin qu’une connaissance qui a mis des siècles à être acquise est « évidente » ? Qu’il est idiot s’il ne l’emmagasine pas immédiatement ? Pourquoi le dégoûte-t-on de la science alors que l’on pourrait l’émerveiller ?

Je me demande s’il n’y a pas un peu du mythe de la caverne de Platonlà dedans : l’a priori que la connaissance doit être cherchée en nous ?

L’existentialisme n’a rien inventé

En relisant mes notessur Platon, j’ai découvert que l’absurde c’était lui. Or, je croyais que c’était la marque de fabrique des existentialistes. Qu’ont-ils inventé alors ?

L’existentialismen’a-t-il été qu’une redécouverte d’idées aussi vieilles que le monde, à la lumière de « l’engagement pour la liberté » qu’avait été la résistance ? Mais aussi l’occasion de se racheter pour des gens qui, comme Sartre, avaient été passifs pendant l’occupation ?

The Western illusion of human nature, Marshall Sahlins

« La civilisation occidentale a été construite sur une idée perverse et erronée de la nature humaine ». Sahlins, Marshall, The Western illusion of human nature, Prickly paradign press, 2008.
Les Grecs d’il y a 25 siècles décrivaient leurs maux de la même façon que nous le ferions aujourd’hui. Le néoconservatisme, par exemple, y avait un autre nom, mais les mêmes effets. L’histoire est un éternel recommencement. 
Tout cela tient à une hypothèse inconsciente. Poussé par ses instincts, l’homme fait le mal. Il faut le contrôler par la culture (la loi et la morale).
De ce fait, notre histoire a été une oscillation entre deux tendances, bougeant en réaction l’une avec l’autre. 
La première, que l’on trouve chez Platon (ou dans les monarchies, plus récemment chez les néoconservateurs et dans notre haute administration), veut que le bien soit imposé au peuple par une élite bien née et correctement formée. La seconde estime que c’est l’équilibre de forces égales qui produit le bien (cf. la main invisible d’Adam Smith ou les théories de Rousseau).
Les deux peuvent coexister, d’ailleurs : l’élite égalitaire anglaise ou grecque, en concurrence parfaite, gouverne une masse à l’instinct bas.
En fait, cette hypothèse est fausse. La science constate que la culture a précédé (de millions d’années ?) l’homo sapiens, qui, par ailleurs, a un cerveau fait pour gérer une sorte d’écosystème extrêmement complexe (« le cerveau humain est un organe social »).
Et elle ne correspond à rien de ce que pensent les autres cultures. Elles estiment que « l’essence humaine existe dans et en tant que relation sociale », et, même, que l’humain est à l’origine de tout, autrement dit que l’animal descend de l’homme, ou est une forme d’homme. 

Philosophie modeste

Avec la disparition de la cité grecque « la philosophie perd sa mission de constitution pour devenir directeur des âmes ». Elle passe de Platon et Aristote à l’épicurisme et au stoïcisme. (JERPHAGNON, Lucien, Histoire de la pensée, tome 1, Tallandier, 1989.)
La philosophie s’adapte au périmètre sur lequel l’homme a un pouvoir ? Lui-même, en désespoir de cause ?