Socrate le sophiste

Le Socrate de Platon à tous les vices du sophiste (au sens désobligeant du terme). Cela m’a frappé, dès que je l’ai rencontré, en terminale.

Son questionnement est basé sur des vérités apparentes (« n’est-il pas vrai que l’on aime que ce que l’on n’a pas ? »), qui amènent son interlocuteur là où Socrate veut aller. Car Socrate, grand hypocrite, ne cherche pas la vérité, mais la connaît.

Ce que la pensée de Socrate a de faux est qu’elle croit que l’on parvient à la vérité par le raisonnement, alors, qu’au contraire, l’intuition est première et le raisonnement second. Il vérifie, et, éventuellement, invalide.

Mais ce n’est pas parce que Platon est un intellectuel totalitaire (oxymore), que son oeuvre n’a pas d’intérêt. Il a le rare talent de faire parler des gens qui ne pensent pas comme lui. Ce faisant, il illustre la « complexité » de la question, dont il n’est qu’un aspect.

Le banquet de Platon

Il ne faut pas parler de banquet, mais de « beuverie ». Le dîner grec se déroulait en deux temps, durant le premier, on mangeait, sans boire. Et dans le second, on buvait sans manger. Cette partie du repas nous a donné, par l’intermédiaire de l’anglais, le terme « symposium ».

Miracle de l’écriture. Le lecteur se retrouve en Grèce, il y a 2500 ans. Les convives causent, agréablement, de la nature d’Eros.

Cela se révèle un ouvrage à la gloire de Platon. Car tout être désire être immortel, et la seule façon correcte de l’être est de transmettre ses idées à des âmes bien nées. Avec 2500 ans d’avance, Platon a torpillé la thèse de « the selfish gene ».

Mais il n’avait pas prévu le féminisme. Il n’y est question que d’hommes. Le véritable amour, qui est transmission donc, est entre adolescent et homme mûr. La femme n’a pas d’existence.

Et, justement, l’ouvrage se termine par une déclaration d’amour d’Alcibiade à Socrate, sur-homme.

Pourtant, ce que l’on entend de Socrate n’est guère à son avantage. Certes, c’est son jeu d’imiter Colombo, mais, pour un lecteur moderne, il paraît ridicule. Son savoir lui serait venu d’une femme d’une telle sagesse, donc non humaine ?, qu’elle aurait repoussé de 10 ans la peste !

En tous cas, un agréable jeu pour l’esprit.

Atlantide

Etrange dialogue de Platon, qui ne semble pas avoir de morale. On s’interroge sur la cité vertueuse. Ce serait une sorte d’Athènes antique, qui aurait disparu dans une lutte avec l’Atlantide.

Curieusement, la première ressemblait à Sparte, puissance terrestre, puritaine et autarcique. Un genre d’URSS. Et l’autre à l’Athènes d’avant la guerre du Péloponnèse, impérialiste, ivre de richesse, de progrès et de puissance. Une sorte d’USA. Le plus curieux est que l’histoire est racontée par un Pétain grec. Peut-on croire un tel personnage ?

Et tous cas, la morale de l’Histoire (la nôtre, pas celle de Platon) est que la sélection naturelle ne retient ni les autarciques façon Sparte, ni les impérialistes, façon Athènes. Il faut probablement chercher le juste milieu.

(Réflexion suscitée par In our time de BBC 4. Qui me fait dire que Platon mériterait d’être lu. Comme beaucoup de philosophes, il a trouvé de mauvaises solutions à de bons problèmes.)

Gorgias

Dialogue de Platon, qui traite de la rhétorique.

Etrange pouvoir de la parole, répète ce blog. A un moment, j’ai cru que le discours de Nicolas Sarkozy, qui affrontait François Hollande, avait trouvé une sorte de « mode de résonance » du peuple, sa « fréquence propre ». Et, que, par répétition, il allait provoquer une rupture, à l’image de ce qui a pu se passer avec des ponts.

Comment expliquer ce phénomène ?

Le plus curieux est le cas de Clémenceau. Il a probablement été notre meilleur homme politique. Et pourtant, par ses plaidoiries, il n’arrêtait pas de faire tomber des gouvernements. Et des gouvernements que l’on aurait pu croire amis. En fait, c’était probablement un « pur », tellement intransigeant qu’il ne pouvait rien laisser passer qui s’écarte de son idéal. Mais ce n’était qu’un idéal. Irréalisable par nature.

La cause du phénomène ? Tout dossier a besoin d’être instruit, et l’agora, lieu de la décision immédiate, ne s’y prête pas ? Dommage que Platon n’ait pas connu Olaf Scholz ?

(D’ailleurs, le système politique allemand ne serait-il pas le produit même d’une histoire dévastée par les affres de la rhétorique ?)

(Inspiré de In our time de BBC 4.)

La nature de l'intellectuel

Platon aurait inventé le mythe de l’Atlantide. Il était convaincu, en effet, que, pour mener un peuple inculte (un oxymore), il fallait lui raconter des histoires. Voilà ce que disait une émission de la BBC, traitant de ce mythe.

Hannah Arendt pensait aussi cela de Platon, et disait qu’il avait inventé l’enfer.

Mais est-ce le propre de Platon, ou une caractéristique de sa profession ? Et si, du fait de quelque chose qui est lié à son éducation (à son manque d’éducation ?), la manipulation des esprits était consubstantielle à l’intellectuel ?

Cela expliquerait pourquoi, alors que notre société d’après guerre a donné à l’intellectuel le pouvoir, il ait fait un tel usage des techniques « d’influence », une des grosses rubriques de ce blog.

Peut-on faire croire n'importe quoi au peuple ?

Dans son chapitre « sur le coutume », Montaigne constate que non seulement ce qui paraît naturel et juste varie du tout au tout d’une nation à une autre, mais, surtout, que c’est bien souvent idiot. Il cite Platon qui croit que « pour chasser les amours contre nature », il faut « raconter des fables (qui infusent) cette utile croyance dans la tendre cervelle des enfants. » 

Platon est le saint patron de l’intellectuel. C’est Gramsci avant Gramsci ? Pour mener le peuple, il faut lui raconter des sornettes, dit-il. Hannah Arendt en fait l’inventeur de l’enfer. 

Jamais cela n’a été aussi vrai qu’aujourd’hui. Tout ce que l’on nous raconte est « politiquement correct ». Question : pourquoi cela ne marche-t-il pas ? Comment se fait-il que Platon ait-eu tort ? 

Edgar Morin dirait que Platon a une « pensée simplifiante ». Il ignore la complexité du monde, qui fait que tout change d’une façon imprévisible pour la « raison ». Effectivement, la tendre cervelle des enfants croit ce qu’on lui raconte. Mais la cervelle qui murit constate aussi qu’il existe des paradoxes que la théorie dominante n’explique pas. Alors, le doute s’installe. C’est le début du changement. 

Platon

Le problème de Platon c’est la politique. Politique au sens grec, c’est comment bien diriger la cité. Car la cité est tout pour le Grec.

Aujourd’hui, la cité est devenue l’humanité, le problème s’appelle « développement durable », mais la question est la même.

Platon veut une science politique, autrement dit, trouver une méthode qui permette à un groupe d’hommes de décider parfaitement.

Comment les choses se passent-elles aujourd’hui ? Confrontation « d’opinions ». Chacun voit midi à sa porte (le boucher ne voit de la vie que des côtelettes, et l’instituteur que des notes…), ce qui produit un conflit. Platon veut les amener à se dégager de ce fouillis pour s’élever vers les « idées ». Les idées dissipent la confusion, en montrant qu’elle est une manifestation d’un phénomène unique. Point de jugement unique, qui fait consensus. C’est en s’élevant à l’idée de soleil que l’on peut comprendre pourquoi nous ne voyons pas la même heure, et comment se mettre d’accord sur une heure unique.

On pourrait y avoir une amorce de systémique. Le brouhaha vient de ce que chacun n’a pas compris qu’il occupait une fonction, et que, pour que la cité avance, il avait besoin des autres fonctions. Mais il semble que les Grecs croyaient effectivement à la réalité des idées. Ce qui ferait l’originalité de Platon ne serait pas « l’idée », mais son application à la politique. Et peut être aussi le fait que l’on y a accès par la pensée.

Un des thèmes récurrents de la pensée grecque est « l’un et le multiple ». Derrière la diversité des manifestations de la vie, il y a un principe. Pythagore serait à l’origine d’une des formalisations de cette idée. D’une part, pour lui, tout aurait été une fraction (mathématique) de l’un. D’autre part, ce que nous percevons proviendrait « d’archétypes », s’exprimant en termes mathématiques (tous les triangles rectangles ont les mêmes propriétés mathématiques). Là où l’affaire se complique, c’est que Platon aurait aussi pensé que l’idée était génératrice : l’idée de justice produirait la justice.

Comment faire coller cette « idée génératrice » avec l’archétype mathématique ? Peut-être que l’on n’entendait pas mathématique au même sens qu’aujourd’hui. D’ailleurs, encore aujourd’hui, certains ingénieurs pensent ramener la réalité à quelques équations. Peut-être aussi que la pensée humaine est toujours une forme de croyance : si elle allait au fond de ses raisonnements, elle déboucherait sur l’absurde ; il est prudent de s’arrêter en chemin.

(J’ai pioché ces idées chez Lucien Jerphagnon, Histoire de la pensée. Je ne garantis pas la fidélité à l’original.)

Le modèle culturel du changement en France

L’école du changement anglo-saxonne est basée sur le pragmatisme (cf. Pierce, James et Dewey). Le pragmatisme est à l’origine, notamment, de ce que l’on appelle généralement la systémique en psychologie (cf. Paul Watzlawick et l’école de Palo Alto) ou de la PNL, fréquemment citée. 
L’école du changement française a des origines diamétralement opposées. Elle repose sur le principe platonicien selon lequel il existe une vérité, et qu’elle est exclusivement accessible à l’esprit. Opposition entre « raison pure » et « raison pratique ». Changer c’est trouver cette vérité. La seule chose qui puisse empêcher cette vérité de triompher est la résistance au changement de forces des ténèbres (Platon est l’inventeur de l’enfer, qui est réservé à ces porteurs du mal). 
SI LE CHANGEMENT C’EST LA CRISE, C’EST LA FAUTE DE PLATON
Depuis Tocqueville, au moins, on constate que cette vision du changement conduit à la crise. Le mal de la France c’est l’exécution, disait Michel Crozier. Or, en termes de changement, le succès est dans l’exécution. 
Les techniques de conduite du changement qui ont gagné l’entreprise sont d’origine anglo-saxonne, et ce partout dans le monde. Sauf en France qui, en dépit de ses MBA, continue à être culturellement platonicienne. Autrement dit, par nature, la France manque de techniques de conduite du changement.

Platon inventeur du changement moderne ?

Platon serait-il le pionnier de notre art moderne de la conduite du changement ? D’après Hannah Arendt, il pensait que ses idées ne pourraient être comprises que de l’élite (et encore ?). Pour le reste, il a inventé l’enfer. Ceux qui ne faisaient pas ce qu’il croyait bon y étaient destinés. Au 4ème siècle, l’Eglise a pris la direction des affaires terrestres. Elle est devenue politique. Pour ce faire, elle a abandonné la doctrine humaniste de Jésus Christ et a emprunté à Platon son enfer.

Aujourd’hui les choses n’ont guère changé. Chacun est persuadé de détenir la vérité, et menace ceux qui ne le croient pas des foudres de l’enfer. Seule évolution : il a maintenant pris la forme de telle ou telle théorie « scientifique » (l’économie, le socialisme « scientifique » de Marx…).

L'Anabase

Livre de Xénophon, Flammarion, 1997.
Fin des guerres du Péloponnèse. Une armée de mercenaires grecs vient se joindre aux troupes de Cyrus, qui veut renverser son frère, roi de Perse. Mais Cyrus se fait tuer bêtement. Les Grecs doivent revenir chez eux, alors qu’ils sont perdus en territoire ennemi, sans guide. Pour comble de malchance, leurs généraux se font attirer dans un piège, et massacrer. L’Anabase est l’histoire de leur retour. C’est aussi une parabole. Voilà ce que doit faire la Grèce, si elle veut être invincible.
L’armée grecque est peu nombreuse, mais elle se révèle redoutable. Pour rentrer chez elle, elle va proposer ses services à des alliés de passage, qui lui font franchir à chaque fois une nouvelle étape. Sa force, c’est la démocratie, la raison, et l’union. Les généraux sont élus. Ce qui permet de les remplacer quand ils meurent. C’est ainsi que Xénophon devient général. Chaque décision est débattue. Et Xénophon veut démontrer qu’un sain jugement remporte l’adhésion générale. Mais cette armée de citoyens est aussi puissante parce que chacun est, en quelque sorte, un professionnel qui se bat pour ses intérêts. Les armées informes de mercenaires ou de villageois qu’elle rencontre, bien que beaucoup plus nombreuses, ne font pas le poids. D’ailleurs, elle sait apprendre de ses revers. Plus elle combat, meilleure elle devient. Les exploits d’Alexandre sont déjà dans l’Anabase.
Mais sa force est aussi sa faiblesse. Dès que le danger se dissipe, les divisions et l’indiscipline renaissent. Et la défaite n’est pas loin. 
Le banquet
Le livre contient aussi « le banquet ». Ce serait une réponse par Xénophon au banquet de Platon. On y voit un Socrate, brave homme, prôner le bonheur de vivre, droitement, entre honnêtes gens. Le Socrate de Xénophon n’a rien à voir avec celui de Platon. Je soupçonne d’ailleurs que l’Anabase est une illustration de son enseignement. C’est une leçon de raison pratique, de décision dans l’action. On y voit aussi que Socrate était partisan des sacrifices. D’ailleurs, à chaque décision, et il y en a beaucoup, on consulte les augures et on égorge des animaux.
Pierre Chambry, traducteur, pense que le vrai Socrate ressemblait à celui de Xénophon. Pour ma part, je me suis demandé si le vrai Socrate n’était pas plutôt une sorte de révélateur. N’amenait-il pas ceux qu’il rencontrait à découvrir leur nature ? Cette découverte faite, peut-être croyaient-ils que Socrate pensait comme eux ? Alors que lui voulait qu’ils pensent par eux-mêmes ?