Mal de la raison

Une nouvelle fois, j’avais tort. Je n’avais pas compris les subtilités de Platon. Dans Gorgias, il ferait une distinction entre la bonne et la mauvaise rhétorique. La première serait au service d’un savoir.

Exemple type, donné par Platon : le médecin. Le médecin sait mieux que nous, donc il n’a pas à se préoccuper de notre volonté. Idem pour le philosophe, qui possède la science du bien.

Première observation. Mais qu’est-ce que le bien ? Pour le médecin, c’est la durée de vie. Il l’allonge quoi qu’il en coûte. Il ne comprend pas ce qui n’est pas quantifiable. Pour lui la complexité n’existe pas. Il en est de même pour le philosophe, seulement, il n’a même pas une durée de vie à optimiser. Alors le bien est ce qu’il en a en tête à un instant donné.

Seconde observation. Ce phénomène ne s’est-il pas produit récemment ? Il y a, à nouveau, un indicateur à optimiser : la température du globe. Il y a « urgence », ce qui signifie que la démocratie est suspendue. Pour nous convaincre qu’il faut faire ce que l’on nous dit, on invoque des « experts », les médecins du climat. Et la rhétorique de l’influence est mise au service de cette cause, à la manière de Gramsci, qui pensait qu’il fallait raconter au peuple ce qu’il avait envie d’entendre, puisqu’il ne pouvait pas savoir ce qui était bien pour lui.

Pathologie de l’intellectuel ?

Platon

On ne le dit pas, mais Platon avait un talent fou. Il est surprenant à quel point ses dialogues sont vivants. (Talent du traducteur ?) Je suis un contemporain de Socrate, et j’ai envie de l’assassiner.

Platon illustre le propre de la philosophie : elle pose des questions fondamentales. Mais au lieu de s’y arrêter, elle prétend qu’elles ont des solutions. Et ces solutions sont totalitaires, par définition même du terme. Elles dénient à l’homme le droit de penser.

Quels sont les sujets de Gorgias ?

La politique, pour commencer. Il est dit que le peuple est mauvais par nature et que l’homme politique ne cherche qu’à le séduire. Voilà le fameux « populisme » dont on nous rebat les oreilles. Comme l’écrit aussi Aristote, le peuple doit être éduqué. Mais, le peuple, c’est nous !

Lorsque l’on considère la politique de nos gouvernements, depuis un demi siècle, on ne peut que constater que tout en se lamentant de l’arriération du peuple, ils font tout pour l’encourager dans ce sens. Ils lui donnent ce qu’il ne demande même pas ! Le peuple comme mal, une prédiction auto réalisatrice ? Et si, au contraire, ils cherchaient à comprendre le peuple ? A mener ce que Kurt Lewin nommait un « changement planifié » ?

La rhétorique ensuite. Platon en fait une flatterie des plus bas instincts (ceux du peuple !). Mais l’observation commune montre que nous ne savons pas parler. Socrate en donne l’exemple : il roule ses interlocuteurs dans la farine. Il ne cherche pas à comprendre ce qu’ils avaient du mal à exprimer. Il les ridiculise. Or, il arrive que nous ayons des idées justes. D’ailleurs, c’est peut-être toujours le cas. La rhétorique est la technique qui permet de s’exprimer, au sens premier du terme, de parvenir à formuler ses sentiments, par nature inconscients, impalpables. Mais aussi d’éviter de tomber dans les pièges des manipulateurs. Et il faut peut-être plus d’une vie pour cela.

(Remarque. Mon dictionnaire d’ordinateur oppose totalitarisme à démocratie. Je l’entends au sens du CNRTL : « Qui rend ou tente de rendre compte de la totalité des éléments d’un phénomène, qui englobe ou tente d’englober la totalité des éléments d’un ensemble. »)

Gorgias

Le combat de la rhétorique contre la philosophie. Curieux dialogue. Socrate n’y est pas à son avantage, me semble-t-il.

Pour une fois, il est obligé de parler. Ses interlocuteurs refusent son ordinaire questionnement, qu’ils jugent manipulation. Et contrairement à la réputation qu’on lui a faite depuis, Socrate montre ici qu’il n’est pas l’homme du doute. Il a des certitudes inébranlables.

Il révèle une pensée étonnamment simpliste. Bonheur équivaut à justice. Conséquence : si je suis injuste, j’ai intérêt à être puni. Il ne définit pas justice, sinon, vaguement, comme se conformer aux lois de la cité. (Pas plus qu’il ne définit bonheur, mais bonheur étant égal à justice, ce n’est pas nécessaire.) Le rôle de l’homme d’Etat est de réformer le peuple, de le rendre juste. Tous ceux que l’on considère comme de grands hommes d’Etat, encore aujourd’hui, ont échoué.

La rhétorique, par contraste, est l’art de caresser dans le sens du poil. En particulier de courtiser le peuple, incarnation des instincts animaux.

Ses interlocuteurs parlent peu. Il est possible qu’ils soient convaincus d’avoir raison, mais de ne pouvoir qu’être victimes de la logique perverse de Socrate. « Vérité alternative » avant la lettre ? Effectivement, lorsqu’ils essaient de défendre la rhétorique, ils tombent dans le piège de Socrate, que l’on nomme « framing » aujourd’hui : ils veulent montrer que la rhétorique obéit à sa définition de la morale.

L’un d’entre eux, Calliclès, présente une opinion à la Nietzsche : à l’envers de la théorie de Socrate, le faible asservit le fort. La rhétorique est un moyen de faire triompher ce qu’il y a de beau et grand dans l’humanité. On retrouve ici une opinion commune chez les Anglo-saxons, qui nous reprochent, d’ailleurs, notre « égalitarisme ».

Il y est aussi dit que la philosophie est un bon exercice de formation de l’esprit, pour l’adolescent, mais attention à ne pas la prendre pour une fin en soin. L’homme adulte doit vivre dans la réalité, qui est complexité.

Ce texte présente des surprises. On pourrait s’attendre à ce que Platon fasse l’apologie de Socrate. Or, il n’en donne pas une image très favorable, et les arguments de ses adversaires n’ont rien de risible. Et ils dénoncent, justement selon moi, les pratiques de questionnement exaspérantes de Socrate. Que veux-tu me faire dire ?

Il existe aussi une similarité curieuse entre la pensée de Socrate et celle de nos intellectuels. Dans les deux cas, ce sont des moralistes obsessionnels, et ils considèrent que le peuple est l’incarnation du mal, leur rôle étant de le guider. La philosophie serait-elle une pathologie de l’intellect ou de l’éducation ?

Apologie de Socrate, par Platon

L’Apologie de Socrate est la plaidoirie de Socrate, lors de son procès, racontée par Platon.

Voilà une bien étrange plaidoirie. Car que dit Socrate ? Qu’il a passé son temps à démontrer aux citoyens d’Athènes qu’ils ne savaient rien. Et qu’il a été imité par tous les enfants de riches !

Que devaient faire les citoyens d’Athènes, selon Socrate ? S’occuper de leur âme, toutes affaires cessantes.

S’il sait le bien, pourquoi n’a-t-il pas fait de politique ? Parce qu’il n’y avait que de mauvais coups à prendre !

Socrate fait preuve d’un invraisemblable complexe de supériorité. Contrairement à tous, il sait qu’il ne sait rien. En revanche, s’il ne sait rien, il sait que l’âme existe, comment elle doit être cultivée, et que ce que l’on perçoit n’est qu’illusion.

Est-il surprenant qu’Athènes ait voulu se séparer d’un tel fauteur de trouble ? D’ailleurs, même si elle le condamne à mort, libre à lui de proposer une autre peine. Elle aimerait qu’il choisisse l’exil. Il suggère, au contraire, qu’on le nourrisse aux frais de la cité, n’est-il pas essentiel ? Au pire, il est prêt à s’acquitter d’une grosse amende, qui sera réglée par ses disciples, puisqu’il n’a rien.

Socrate ou 68 ?

Puissance de l’intellect

La République de Platon fut une révélation.

L’intellectuel, qui se nomme philosophe, veut être le roi de la cité. (Car il n’y a que la royauté qui vaille, la démocratie étant l’antichambre de la tyrannie, dit Platon.)

Son arme ? Il invente la morale. Il définit le « bien », et comment on y parvient. Et cela contredit les usages ancestraux de la cité. Elle est donc, totalement, en tort. Elle est le mal.

Lorsque Tocqueville décrit le mécanisme qui a mis la France et l’Europe à feu et à sang, lors de la révolution, il parle exactement du même phénomène, quasiment dans ces termes.

« Le gouvernement central ne se bornait pas à venir au secours des paysans dans leurs misères ; il prétendait leur enseigner l’art de s’enrichir, les y aider et les y forcer au besoin. »

« le gouvernement était déjà passé du rôle de souverain au rôle de tuteur »

 « tous pensent qu’il convient de substituer des règles simples et élémentaires, puisées dans la raison et dans la loi naturelle, aux coutumes compliquées et traditionnelles qui régissent la société de leur temps »

« dans l’éloignement presque infini où ils vivaient de la pratique, aucune expérience ne venait tempérer les ardeurs de leur naturel ».

« la même ignorance leur livrait l’oreille et le cœur de la foule ».

Une des découvertes de ce blog a été que les techniques de changement vont au delà de celles que l’on trouve dans les livre de cours. « L’influence », la manipulation des esprits, est l’outil de « conduite du changement » le plus utilisé de nos jours. Et il est utilisé par un autre phénomène de société qui est apparu aussi progressivement dans ce blog : « l’intellectuel ».

Les idées de Platon

J’ai eu une illumination. En lisant La philosophie des Lumières d’Ernst Cassirer, j’ai eu l’idée de la raison d’être des idées de Platon.

Ce qui m’a frappé en me penchant sur la philosophie, c’est qu’elle utilise des concepts qu’elle ne définit pas. Or, ces concepts sont insaisissables.

D’où le coup de génie de « l’idée ». Platon dit : certes j’aurais bien du mal à vous expliquer ce qu’est la justice, mais il y a quelque part dans les limbes l’idée de justice. Mon propos est un peu approximatif, mais il est globalement juste.

Mais ce n’est pas le plus intéressant. Car les Lumières et lui combattent la loi du plus fort. Ils lui opposent « l’idée » : puisqu’il y a une idée immanente de justice, la loi du plus fort n’a pas lieu d’être. Ne peut-on faire autre chose que de leur donner le paradis sans confession ?

Seulement, ce raisonnement est un sophisme ! La société n’obéit pas à la loi du plus fort. Elle établit, au contraire, des équilibres. Et lorsque l’on veut les bousculer, on provoque une révolte. Platon conduit à une autre forme d’asservissement que la force. Il asservit l’esprit de l’homme à un raisonnement fondé sur une idée erronée. Ce qui a pour conséquence de remettre les clés du pouvoir, comme par hasard, au philosophe. Comme il est dit dans La république. L’idée est la mère de l’aliénation ? L’arme de destruction massive de la « volonté de puissance » de l’intellectuel ?

(Le procédé de Platon est celui que dénonce Aristote. Platon oppose à la force l’extrême inverse, qui est une autre forme de perversion. Le bon chemin est le « juste milieu » entre les deux.)

La gloire de Platon

Des universitaires s’interrogeaient sur le succès de Platon, dont la République avait été un best seller, alors que les travaux d’Aristote avaient pourri dans un grenier.

L’explication me semble simple : Platon écrit des romans, et promet une révélation, comme Sartre, Aristote, des livres de cours, du sang et des larmes.

Eternel Platon, éternelle humanité ?

(Inspiré par le discussion de L’éthique à Nicomaque de In our time, de la BBC.)

Charles Magne et Platon

Etonnant ! François Châtelet le disait : la 5ème République ressemble à celle de Platon.

C’est l’histoire qui a exaucé les voeux de Platon. De la guerre a émergé des « gardiens ». Ils avaient, comme le désirait Platon, fait la preuve de leur dévouement à l’intérêt général.

Comme dans la République de Platon, dans ce monde il y avait une division des tâches propre à la monarchie, ou à la dictature de M.Poutine : d’un côté ceux à qui la république reconnaît la capacité de penser, et qui administrent la cité, de l’autre ceux qui vaquent à leurs affaires.

Mais cela ne signifie-t-il pas une anesthésie générale ? Anesthésie par le confort, « l’affluent society » de Galbraith ? Le grand Charles avait-il cette idée quand il a prétendu régler ainsi l’instabilité de la 3ème et 4ème républiques ?

Pour ces régimes, le danger, apparemment, est double. Soit la crise, rupture du contrat d’anesthésie. Soit un trop grand confort, comme en 68. Alors le peuple s’ennuie, et se prend à penser. Probablement mal, faute d’exercice. Or la pensée est l’ennemie du roi philosophe ?

La République de Platon

Mais qui a dit « toute l’histoire de la philosophie n’est qu’une suite de notes de bas de page aux dialogues de Platon » ? Tout est faux. Tout ce qu’affirme Platon a été contredit par l’expérience.

Qu’est ce que le « bien » par exemple ? C’est ce qui paraît évident à « l’âme ». Car, ce qui est évident est éclairé par la « vérité et l’être », comme le soleil permet la vue. (Page 352.) Elégant sophisme qui justifie toutes les guerres de religion. Et la justice ? Tout le monde à sa place, en fonction de ses capacités, qui ne sont pas également réparties. En particulier en ce qui concerne l’aptitude à la pensée. Je croyais que Platon était le pionnier de la raison. Mais pas du tout. C’est un fondamentaliste. Un religieux. Il sait, il ne cherche pas. Pour lui, la connaissance est à l’intérieur de soi. Et il a des théories sur tout. Par exemple sur le pouvoir éducatif, déterministe, de la musique et de la gymnastique, ou sur l’équivalence entre cité et individu. Il donne même des leçons aux dieux ! Et il excommunie ceux qui ne partagent pas son opinion. Il les condamne à l’enfer.

La République est un rejet de ce que nous sommes, des valeurs de notre société. Platon veut la royauté, ou l’aristocratie d’une race d’élus, les gardiens, qui vivent de guerre et d’eau fraiche, dans un communisme primordial (en particulier des femmes et des enfants). Il maudit la démocratie, qui n’est guère mieux que la tyrannie ! C’est dit dans le texte : la République est l’histoire de frustrés qui refont le monde, dans leur coin. Ce sont des victimes. Ils sont le bien, la société le mal. Ils la vomissent.

Les dialogue en eux-mêmes sont insupportables. Socrate parle à une brebis bêlante, Glaucon, qui boit ses paroles, sans les comprendre. « Oui, et de beaucoup », « oui, pour sûr », « lequel », « si », « forcément »… (page 464, prise au hasard). Heureusement que, comme chez Shakespeare, on a droit à des moments de farce. C’est même le meilleur de Molière ! Par exemple, une démonstration délirante digne de la « Jalousie du barbouillé », où Socrate prouve que le roi « vit de manière 729 fois plus agréable » que le tyran !

Et, pourtant, c’est passionnant ! Parce ce que Platon dit de la vérité, de la justice, du bien et du mal, de l’âme, du paradis, en particulier, c’est toute la religion chrétienne ! On lui donnerait le dit paradis, sans confession. Et si elle devait bien peu aux Juifs ? Et si son esprit, caractérisé par l’intolérance, était ailleurs ? Et aussi parce qu’on y trouve le Nazisme. En particulier, Platon fait l’apologie de l’eugénisme. Du délit de sale gueule. Et, encore mieux ! la République de Platon, c’est la 5ème République, avec son général cultivé, et tout puissant, et ses hauts fonctionnaires, anciens combattants serviteurs de l’intérêt général ! Et sa dérive oligarchique ultérieure.

Et si Platon, c’était nous ? En concentré, toute la folie du logos, qui peut être la meilleure et la pire des choses ? Logos ou l’esprit de l’Occident ? Et c’est pour cela qu’il faut l’étudier ?

Pour commencer ne révèle-t-il pas les a priori de l’intellectuel ? Platon ne se pose pas un instant la question de savoir comment construire sa cité radieuse. Qui va sélectionner les gardiens, par exemple ? Je soupçonne qu’il croit que si Athènes n’est pas idéale, c’est du fait de la méchanceté de ses contemporains. Comme Gramsci et l’intellectuel moderne, il pense que c’est la parole, le logos, qui fait la société ?

Or, le logos est une arme redoutable. Et Platon en fait la démonstration. Sa parole est séduisante. Langue fourchue, diraient les Indiens. Elle n’est que désir du bien et de la justice ! Qui pourrait s’y opposer ? Seulement, qui veut faire l’ange fait la bête. Ce qu’il propose pour réaliser son rêve est au mieux totalitaire, et, au pire, impossible. Ce qui conduit, lorsqu’on suit ses conseils, ou ceux de ses disciples, Marx et autres, à Staline et Mao, à la tyrannie. Le « gardien » doit avoir une main de fer pour dompter le chaos social. Paradoxalement, ce qu’abhorre Platon.

« Chaque gouvernement porte en lui-même un vice naturel qui semble attaché au principe
même de sa vie ; le génie du législateur consiste à le bien discerner. » disait Tocqueville. « Toute l’histoire des vices de l’Occident n’est qu’une suite de notes de bas de page aux dialogues de Platon » ? Le bon législateur devrait lire Platon ?

(Je ne conseille pas, en revanche, cette traduction, que je trouve particulièrement désagréable.)

Gouvernement de philosophes

Tant que les philosophes ne seront pas rois dans les cités, ou que ceux qu’on appelle aujourd’hui rois et souverains ne seront pas vraiment et sérieusement philosophes ; tant que la puissance politique et la philosophie ne se rencontreront pas dans le même sujet ; tant que les nombreuses natures qui poursuivent actuellement l’un ou ou l’autre de ces buts de façon exclusive ne seront pas mises dans l’impossibilité d’agir ainsi, il n’y aura de cesse, […], aux maux des cités, ni, ce me semble, à ceux du genre humain

Citation de La République de Platon, venue de wikipedia (je n’ai pas eu le courage de copier la version de la traduction que j’ai en main…)

En lisant cette opinion, j’ai pensé que nous avions réalisé le rêve de Platon. Nous sommes gouvernés par des philosophes.

Sa prévision s’est-elle réalisée ? L’état actuel du monde semble lui apporter un démenti complet.