L’homme révolté de Camus : « je me révolte, donc nous sommes ».

De quoi parle-t-il ? Qu’est-ce que cette histoire de révolte ? Vous vous révoltez, vous ? Encore une invention d’intellectuel ? Sans compter que le raisonnement est abstrait, alors qu’il se réfère certainement à la société de 1950. Mais, à quoi ? À la France, à l’Occident ? À l’URSS ? Au nazisme et à la guerre ? À l’avant guerre et la crise ? Rien à voir avec La peste, L’étranger, Le mythe de Sisyphe, Caligula ou La chute. Ce n’est pas un roman, mais un essai, passionné. Je me suis trompé. Rien d’abstrait. C’est du combat. 
Camus s’en prend à la pensée qui domine son époque, mais aussi la nôtre. Celle qui, à gauche, « interdit d’interdire », et, à droite, refuse toute réglementation. Cette pensée, il l’appelle « nihilisme« . Ses origines ? Les Lumières. A cette époque, la raison défait la religion. Mais, comment la remplacer ? Et si le monde était absurde ? Nietzsche, Hegel et Marx vont tenter de lui trouver un sens. C’est l’histoire. Elle a une direction. Un jour tout ira bien. En attendant, tout est permis. Et voilà comment on peut commettre les crimes les plus effroyables. Mais, surtout, ce nihilisme est une imposture intellectuelle car il ne nie pas, comme il le dit, toutes les valeurs ! En effet, les nier c’est « laisser faire ». Loi de la jungle et donc domination des puissants. (Et règne du statu quo. Le nihilisme est un conservatisme.)
Le nihilisme est une révolte qui a mal tourné. C’est, comme Satan, un ange déchu. Le phénomène est étrange. C’est l’union de la carpe et du lapin. C’est d’abord la révolte de théoriciens épris d’absolu (Nietzsche, Hegel et Marx). Absolu contre nature qui condamne la révolte à l’échec. Mais elle est récupérée par les puissants. Car ils y trouvent leur justification. En effet, le nihilisme débouche sur le triomphe de l’animal : classe dominante d’individus jouisseurs et classe laborieuse de bêtes de somme. 
La vraie révolte, elle, est le propre de l’homme. Elle part du monde tel qu’il est. Pas d’utopie de l’absolu. Mais ne se satisfait pas de l’état des choses. Elle veut l’améliorer. Surtout, trouver un ordre au désordre, une « unité », qui est l’humanité. C’est-à-dire la dignité propre à tous les hommes. C’est un travail sans cesse recommencé. Une succession de renaissances. Construire une société, c’est vouloir réaliser une œuvre d’art collective. Et, parfois, ça marche. Et cette humanité de créateurs en tire une immense exaltation. Le « cogito ergo sum » de Camus est « je me révolte, donc nous sommes ».
(Voilà une pensée qui rejoint quasi exactement celle d’Hannah Arendt, de Paul Watzlawick et du Pragmatisme.)

Annexe. Quelques oppositions révélatrices ?
Révolte = tout casser (Nihilisme)
Révolte = tout améliorer 
Totalité (totalitarisme)
Unité (principe propre à tous les Hommes / recherche d’un ordre dans le désordre / l’art)
Absolu (désir d’) 
conduit à l’animalité
Homme = ce qui est « entre » absolu (esprit pur) et animal. D’où mesure (sens de la mesure) / il n’existe pas de principe absolu – l’homme cherche en permanence à établir une cohérence dans un monde en mouvement chaotique. Pour cela il doit identifier / fixer des limites.
Histoire. Et histoire qui a une direction et qui finit.
Résultat : pouvoir réactionnaire et conservateur (oligarchie) 
Présent. L’histoire n’a pas de sens. Elle n’est qu’une succession de présents. Et elle ne finit pas.
Chaque présent est une renaissance. L’homme recrée, sans arrêt, la société (il a son sort entre les mains). Il lui donne une signification, un « sens » (à ne pas confondre avec « direction »). Résultat : démocratie. Hommes égaux car partagent un principe commun : « l’humanité ».
Le haut pense pour le bas, ses lois s’imposent à tous (totalitarisme)
La pensée vient d’en bas, elle gagne la société en partant d’un groupe
La théorie / l’utopie coupée de la réalité
L’action. L’homme plonge la tête la première au milieu des éléments. C’est de l’action qu’émerge l’illumination, la découverte que ce qui paraissait chaotique cachait un ordre / un sens.
Philosophie allemande
Philosophie grecque

Platonite : mal du philosophe

Je me retrouve dans ce que dit Marcel Mauss du philosophe français. Il confond les idées qui lui viennent en tête avec des lois de la nature. Platonite. Il n’a pas compris que c’était de simples hypothèses, qu’il a souvent héritées de son milieu, et qu’il fallait les tester. (Trouvé dans Une histoire de l’anthropologie de Robert Deliège.)

La philosophie comme manipulation de masses

En parlant de Michel Serres, je crois avoir compris comment certains philosophes pouvaient parvenir à manipuler l’humanité.
Il me semble que cela tient à un mélange de ridicule et de séduction. Le ridicule fait que les gens sérieux ne leur prêtent pas attention. Par exemple, Michel Foucault semble s’être fait ramasser à chaque fois qu’il s’est aventuré sur le terrain scientifique. De même on a tourné en ridicule le postmodernisme. Idem pour Hayek avec Keynes. Erreur. Le ridicule ne disqualifie pas, il tue. La menace qu’il constitue vient de la séduction qu’exerce sur nous, gens pas sérieux, une pensée incompréhensible. Elle attire des suiveurs. Ils mettent en œuvre la pensée du maître, comme un rite, sans percevoir les conséquences de ce qu’ils font. (Au fond, c’est le phénomène Hitler.)
Conclusion ? Il faut prendre au sérieux les gens ridicules. Et entrer dans la logique de leurs suiveurs, afin de leur montrer que ce qu’ils font aura des conséquences opposées à leurs attentes.

Le professeur de philosophie est-il schizophrène ?

La philosophie aurait été vue comme un moyen de contrebalancer les excès des Lumières, et de la démocratie. Et ce à la fois par la IIIème République et les contre-révolutionnaires. Résultat. Un enseignement français de la philosophie dont la mission est l’ordre. Mais en apprenant l’esprit critique (le principe de la philosophie) !

Autre caractéristique curieuse. Pour être philosophe en France, il faut s’inscrire dans la raison pure. Celle dont Platon est le modèle. Ce qui a fait les affaires de Marx, réactionnaire de la pensée. Censurés les Proudhon, Saint Simon et autres (Camus ?) qui se sont préoccupés de raison pratique. (Or, n’étaient-ce pas eux les vrais philosophes ? Plutôt que les diplômés de Normale Sup ?)

Je me suis interrogé. Au fond, nous savons bien que nos enseignants sont des esprits totalitaires dont il faut se méfier. Merveilleuse incitation à l’esprit critique ? Certes, mais mauvais enseignement de la philosophie. C’est-à-dire du savoir-faire nécessaire à une pensée efficace.

(Librement inspiré de : Stéphanie Roza, « D’où viennent nos institutions philosophiques ? », La Vie des idées, 26 mars 2014. ISSN : 2105-3030. URL : http://www.laviedesidees.fr/D-ou-viennent-nos-institutions.html)

Des vertus de l’oisiveté

Je me demande si Aristote n’avait pas raison : pour s’occuper des affaires de la cité, il faut être oisif (Les politiques). Il me semble que cela demande de penser, et que l’on ne peut pas penser bien loin lorsque l’on travaille. On ne peut que se raccrocher à du prémâché. Voilà ce que je me dis, lorsque je rentre chez moi, vanné par 2h de métro, voire quelques heures d’avion, et une journée de tension humaine.

Que signifie penser, d’ailleurs ? D’abord être capable de se dégager des coutumes et de tout ce qui est précablé, comme l’expliquaient les Lumières (cf. Kant). Etre critique était leur mot d’ordre (voir aussi ici) d’ailleurs. Ensuite, il faut pouvoir se faire une opinion, personnelle, en entendant ce que l’esprit humain a dit du sujet, un peu comme lors d’un jugement. Mais, pour cela, il faut probablement avoir subi une formation spéciale, un entraînement, à l’image de celle de nos diplômés de philosophie. Et aussi continuer à s’informer, et à réfléchir, sa vie durant. Je retrouve probablement les idées d’Aristote.
Un oisif.
(wikipedia)

  

Vers la paix perpétuelle de Kant

Les Lumières veulent libérer l’homme – la liberté étant la capacité de penser par soi-même. Pour cela, il doit, en particulier, s’affranchir des croyances, inaccessibles à la raison. Donc de la métaphysique, qui ne peut qu’être vaine spéculation.
Mais les Lumières n’ont-elles pas une métaphysique ? La raison est première. Il existe un Dieu, qui veut « le souverain bien », l’intérêt général. Son existence est démontrée indirectement, par le fait que son inexistence serait inacceptable (le monde serait livré à l’aléatoire). Les Lumières sont la religion de la raison ?
De la résulte un « État de droit », où les actes de l’individu sont guidés par son devoir que lui dicte sa raison.
Cet État est une République, pas une démocratie. La République est un système politique dans lequel le législatif est séparé de l’exécutif. L’exécutif réalise la volonté générale, pas la sienne. Par contre, la démocratie est un despotisme « de tous sur un ».
Qu’est-ce qui nous sépare de la réalisation d’un tel État, en dehors de la métaphysique et de la religion ? Les hommes politiques. Ils prétendent que l’homme est faible, incapable de la discipline que demande la morale. Leurs manœuvres hypocrites rendent impossible son règne.
Mais Kant ne nie pas que son idéal ne soit pas réalisable immédiatement. Cependant, il est possible d’y tendre, sans prendre de risques. C’est cela pour un politique d’être « moral ». Recommandation capitale : le politique doit renoncer à la dissimulation (« une maxime (…) que je ne peux pas divulguer sans faire échouer par là mon propre dessein »). La « publicité », dire à tous ce qui les concernent, joue un rôle central dans le fonctionnement d’un État de droit.
Le cours des événements est favorable au règne du droit et de la paix. (« Problème qui se résout peu à peu et se rapproche de son but ».) En particulier, la guerre, qui pousse les hommes à aller à la rencontre les uns des autres, les cultures nationales, qui réalisent un équilibre des forces entre États et les maintiennent sur le qui-vive, et le commerce pacificateur amènent le monde, inéluctablement, vers une « paix perpétuelle ». Elle verra s’étendre progressivement une alliance entre États, qui se réuniront en une fédération.
Cette paix sera « armée ». C’est la concurrence entre États qui les maintient en éveil. Il en est de même de l’esprit de l’homme libre, qui a besoin des assauts de la croyance pour être stimulé.
Il est possible que la principale transformation nécessaire à la réalisation d’un État de droit soit celle de l’homme qui doit apprendre « à se servir de son entendement ». (Est-ce cela le progrès ?) Ce qui demande « résolution » et « courage ». Cependant cette pensée n’est pas solitaire. L’homme ne peut penser qu’en communauté : la liberté de communiquer est donc essentielle.

Philosophie modeste

Avec la disparition de la cité grecque « la philosophie perd sa mission de constitution pour devenir directeur des âmes ». Elle passe de Platon et Aristote à l’épicurisme et au stoïcisme. (JERPHAGNON, Lucien, Histoire de la pensée, tome 1, Tallandier, 1989.)
La philosophie s’adapte au périmètre sur lequel l’homme a un pouvoir ? Lui-même, en désespoir de cause ?

Aristote et la démocratie

Au fond, Aristote est très moderne. Un problème le préoccupe (Les politiques) : pour s’occuper des affaires de la cité, il faut être oisif, or seul le riche peut l’être. Ce n’est pas bien, il faudrait rendre oisif le capable.
J’imagine que beaucoup d’Américains diraient à Aristote que le riche a mérité son oisiveté, et que sa richesse montre sa compétence. Mais Aristote était un intellectuel et voyait midi à sa porte.
L’affrontement éternel entre intellectuels (généralement des philosophes, d’ailleurs) et néoconservateurs se répéterait-il depuis les origines de l’histoire ? L’intellectuel est-il nécessairement de gauche, parce qu’il veut gouverner et qu’il n’a pas d’argent ?
Aussi, pour que tout ce monde débatte, il lui fallait des esclaves. Ce qu’Aristote trouvait naturel. Aujourd’hui, on ne parle plus d’esclaves mais de « masses laborieuses ». Et elles ne sont toujours pas supposées posséder des fonctions cognitives évoluées.  

À quoi sert l’éducation ?

Ed Smith, champion de cricket diplômé de Cambridge, disserte de l’intérêt des études d’histoire pour le sportif.  

Il me semble faire une erreur : penser que les études ont pour seul intérêt de préparer à un métier. Nous ne sommes pas que des joueurs de cricket, nous sommes surtout des membres d’une société, des citoyens. Et un citoyen doit participer à la décision collective, et pour cela utiliser sa « raison », comme le disaient les philosophes de Lumières. Ce qui ne peut se faire sans l’appui de la connaissance accumulée par nos prédécesseurs.

À en juger par l’histoire récente de la planète (billet précédent), notre système éducatif nous a mal formés. Une idée de réforme pour notre Président ?

La grande manipulation

Quand j’ai démarré le travail qui a conduit à 3 livres et à un blog, mon ambition était petite : parler de techniques de conseil en management. Je ne savais pas où cela allait me mener. Parmi mes découvertes : le détournement des concepts fondateurs de notre culture occidentale.

Les philosophes des Lumières voulaient la victoire de la « raison », l’homme utilisant son cerveau pour décider, seul. Il se dégageait de la dictature des conventions. Le progrès c’était l’émergence progressive de la raison. Le processus du progrès ? La confrontation permanente avec le néant, l’incertitude, nécessaire au mécanisme même de la pensée. Elle est remise en cause, la destruction d’une certitude par une autre.

Aujourd’hui, il semble que deux tendances s’affrontent, qui ont, sur le fond, le même effet.

  1. Pour la pensée anglo-saxonne, qui nous influence grandement, le choix rationnel, c’est obtenir ce que l’individu désire. Le progrès ? La marche de la technologie, qui accumule le bien matériel, et nous endort dans la béatitude d’un avenir tout tracé. La démocratie ? Le libre échange ! Et nos décisions ? Les sciences du management sont, le plus officiellement du monde, des sciences de la manipulation. Les écoles de management enseignent comment utiliser les sciences humaines pour faire nos quatre volontés. Soit en utilisant les lois de notre culture pour déclencher chez l’homme le réflexe désiré, soit, au contraire, en les modifiant pour mettre la société à son service (c’est le rôle de la télévision et de la publicité). Résultat ? Ceux qui ne peuvent se défendre contre cette influence sont transformés en « consommateurs ». La culture qui était supposée infléchir l’instinct pour conduire au bien de l’humanité est maintenant faite à l’image des vices de certains.
  2. Tout Charybde a son Scylla, semble-t-il. Tout TF1, son service public. Notre élite intellectuelle, appuyée par la presse, nous dicte nos idées. Que l’homme prétende penser est indécent. Un événement survient ? L’individu doit avoir une opinion spontanée. Il doit savoir, et savoir comme ceux qui savent qu’ils détiennent la vérité.

Ces deux forces sont convergentes. Elles vont à l’exact opposé de ce qui définit notre civilisation, peut-être même depuis les Grecs : la libre pensée individuelle. Est-ce une étape nécessaire ? Le premier réflexe de celui qui pense par lui-même est d’imposer sa pensée à l’autre ? Sommes nous les petits soldats de deux communautés, sœurs et ennemies, des « libres penseurs » les plus évolués, qui détiennent les leviers du pouvoir et s’affrontent pour la domination du monde ?

Les étapes de ma réflexion :