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Je complète le billet précédent par un type de réflexion que j’ai abandonné trop vite : qu’ai-je appris de mon blog ?

Ce qui le fait avancer, ce sont mes réactions aux nouvelles, généralement désagréables. J’ai fini par croire que le changement auquel équivalait son écriture c’était cela : survivre aux désagréments de l’actualité. En quelque sorte, la déminer sans se recroqueviller. Au fond, ce blog me force peut-être simplement à penser, c’est-à-dire à utiliser un semblant de raison plutôt que d’évacuer ce qui choque par quelques expédients faciles.

Le changement est-il réussi ? Non. Je ne suis pas curieux et je tends à ne pas lire les articles qui s’annoncent sinistres. Autrement dit, je ne suis pas « optimiste » au sens de Seligman : l’imprévu n’est pas promesse d’aventures délicieuses. Et l’optimisme est le seul indicateur du changement réussi, si l’on en croit mes livres…

En fait, tout dans ce blog est marqué par l’égoïsme. Il ne dit plus grand chose sur les techniques de changement. L’important, pour moi, c’est d’enregistrer des événements, marques-pages d’un raisonnement en construction. De même, mes chroniques de livre séparent de plus en plus ce que j’en ai retenu de mes commentaires – qui m’ennuient à la relecture.

Compléments :

Obama en Clinton

Les commentateurs encouragent M.Obama, depuis qu’il a perdu la majorité absolue au Sénat, à suivre l’exemple de M.Clinton.

Pourtant, quand il le fait, en s’en prenant aux banques et en gelant les dépenses de l’État, demande de la vox populi ?, on parle de populisme grossier. Non seulement il contredit ses propos de campagne, mais il fait l’inverse de ce que réclame le traitement de la crise.

Explication possible ? M.Obama n’est pas un politicien ordinaire, il est froid et rationnel. L’atout du grand politique est d’être un grand séducteur et un survivant : il n’est jamais aussi bon que lorsqu’il est en difficulté et il a un sixième sens qui lui dit ce que le peuple est prêt à croire.

Compléments :

  • The Second Clinton?, President Obama concedes defeat.
  • La stratégie de M.Obama, réponse à mon billet précédent : pas possible de négocier avec son opposition ?
  • Illustration des théories sur l’optimisme de M.Seligman : le champion est celui qui voit la déconvenue comme une chance (définition d’optimisme). B.Obama a subi un revers : va-t-il se replier sur soi, ou se transcender ?

Hypocrisie des puissants

Une étude montre pourquoi les puissants sont hypocrites :

  1. Ils pensent qu’ils ont le droit de faire ce qu’ils trouvent mal chez les autres.
  2. De manière plus inattendue, ceux qui occupent une position de pouvoir mais croient que ce n’est pas mérité font le contraire : ils sont plus exigeants envers eux-mêmes qu’envers les autres.

Étude riche d’implications :

  • En disant à des gamins qu’ils étaient des génies de la finance, seuls maîtres après Dieu, on peut les avoir poussés à trafiquer, en toute bonne conscience, les règles de la société. Idem pour le gouvernement Bush et Guantanamo. Idem pour nos gouvernants et hauts fonctionnaires, qui n’hésitent jamais devant un coup tordu pour faire passer des mesures auxquelles résiste la démocratie.
  • Comment donner le pouvoir à ceux qui pensent ne pas le mériter ? Sortir de la sélection par le succès et faire éprouver aux apprentis la petitesse de leurs capacités ?
  • Ce biais n’a peut-être pas que des inconvénients. Il est possible qu’il soit lié à la question de l’optimisme. Pour des raisons évidentes, il est utile à la société que ceux qui exercent ses métiers les plus risqués se croient surhommes.

Testez votre optimisme

J’ai parlé dans mon cours, comme je le fais souvent dans ce blog, des travaux du psychologue Martin Seligman.

Des élèves m’ont demandé de mesurer leur optimisme. J’ai trouvé ce test : http://www.stanford.edu/class/msande271/onlinetools/LearnedOpt.html.

15 minutes pour savoir si vous êtes optimiste ou si vous avez tendance à la déprime. C’est en anglais.

Note pratique : une personne qui vient de remplir ce test me fait remarquer qu’il est facilement manipulable. Ce qui est certain. Afin qu’il donne des résultats utiles, il me semble qu’il faut accrocher les situations qu’il propose à des événements vécus récemment et chercher la réponse qui correspond le mieux à ce que vous avez pensé alors.

Dépression et changement

Un article sur les facteurs annonciateurs de dépression chez les enfants de moins de 5 ans (je découvre le phénomène, et le fait que 15% des enfants soient sujets à la dépression aux USA) :

  1. Une mère dépressive (il y aurait un caractère génétique à la dépression).
  2. Un bébé qui, à 5 mois, s’adapte mal au changement.

Et après 5 ans ? Ces facteurs plus d’autres, environnementaux ? L’article ne le dit pas.

Compléments :

  • La dépression, quand elle n’est pas exagérée, n’est pas un mal : Stress américain.

Pourquoi les dirigeants sont-ils idiots ?

Être idiot c’est faire toujours la même erreur, désespérante pour ceux qui nous entourent. Les gouvernants sont familiers du phénomène : plus ils réforment, plus la situation se dégrade. Et plus ils sont fiers d’eux-mêmes, ce qui nous interloque.

Exemple que je cite dans un livre : la CGT entre dans une entreprise d’ingénieurs high tech. Le mot CGT suscite un réflexe pavlovien chez ses dirigeants. Ils entendent conflits salariaux, revendication de réduction du temps de travail, grèves et séquestrations, et préparent des contre-mesures coercitives (et ils cherchent à susciter le volontariat de jaunes). En fait, les ingénieurs se plaignent depuis des années de l’inintérêt de leur travail (ils veulent avoir plus de responsabilités), et de l’autisme de leur direction. En désespoir de cause, ils ont cherché un moyen radical de se faire entendre (celle qui est à l’origine du mouvement est un cadre américain…).

Cet exemple montre comment fonctionne le processus de décision humain. Un événement (CGT) suscite une interprétation automatique (barricade et pavés), qui elle-même déclenche mécaniquement le comportement associé à l’interprétation (appeler les CRS). Quand le mécanisme de décodage ne marche pas, le comportement est incorrect. Ce mécanisme est d’autant plus difficile à remettre en cause qu’il est inconscient et qu’il produit des conséquences qui le confortent (plus on fait donner le CRS, plus on reçoit de pavés).

Difficile ne veut pas dire impossible. L’idiotie est passagère.

Compléments :

  • Le phénomène que je décris ici est aussi celui de la dépression. L’hypothèse erronée conduit à une succession d’échecs, l’homme, s’il n’est pas totalement obtus, finit par se rendre compte que le monde n’obéit plus à ses désirs, il « déprime ». SELIGMAN, Martin, Learned Optimism: How to Change Your Mind and Your Life, Free Press, 1998.
  • Si le dirigeant est relativement plus idiot que nous tous (ou si son idiotie est moins passagère), c’est qu’il est aussi fondamentalement beaucoup plus optimiste. Les chercheurs ont montré que les postes à risque (pilote d’essais, pompier, PDG) tendaient à produire des personnels qui ont une vision excessive de leur invulnérabilité. Cela tient en partie au processus de sélection qu’ils ont subi (le PDG est un homme qui n’a jamais connu l’échec). Mais ce peut aussi être lié au besoin de la fonction : quand votre avion est en vrille, il est préférable de ne pas perdre de temps à envisager le pire. MARCH, James G., A Primer on Decision Making: How Decisions Happen, Free Press 1994.
  • Révolution française donne d’autres exemples d’hypothèses implicites de décodage des événements qui conduisent à des comportements aberrants chez nos dirigeants.

L’optimisme pour les nuls

Au début de la crise, j’ai cherché des raisons d’être optimiste. La meilleure me semble-t-il est que pour sortir de tous les malheurs qu’on nous annonce, il va falloir faire preuve d’une grande créativité et de pas mal de solidarité. L’avenir sera humain et intellectuellement stimulant ou il ne sera pas ! En tout cas, les chercheurs semblent avoir découvert une source d’optimisme à meilleur marché : imaginer que ce qui est vraiment important pour soi aurait pu ne pas arriver.

Par exemple, c’est un hasard invraisemblable qui fait que vous avez trouvé l’homme ou la femme de votre vie. Et si ce hasard n’avait pas eu lieu ? (What If I’d Never Met My Husband.) Voyons, qu’est-ce qui pourrait me réjouir ?

  • Quand on considère les balbutiements qui ont présidé à la découverte de l’énergie atomique et à la mise au point de son exploitation, aux accidents, et aux expérimentations russes notamment, la probabilité initiale de survivre à cette découverte devait être proche de 0. C’est fantastique que la science ne nous ait pas détruits. Le scientifique est d’ailleurs un être inquiétant. Son hyperspécialisation fait qu’il ne sait rien du monde, qu’il n’en voit que son obsession, qu’il ne peut supporter aucune contrainte, et surtout pas celles de la démocratie. Son mélange avec l’économie de marché, qui, par définition, ne voit qu’à court terme, est explosif.
  • En fait, ce n’est pas ça qui me réjouit le plus. Je crois qu’il en faudrait très peu pour que notre monde devienne kafkaïen. Imaginez que tout se dégrade un peu plus qu’il ne le fait. Par exemple que les cyclistes et les automobilistes respectent moins souvent la réglementation qu’aujourd’hui, que l’alarme de la caisse de retraite qui est à côté de chez moi ne se soit pas arrêtée de sonner la nuit, au bout de 2 ans, que les chirurgiens deviennent un petit peu plus distraits, que les impôts perdent nos chèques… Notre vie serait un enfer.

Ajoutez à cela le fait qu’il est quand même remarquable que cette crise n’ait pas suscité le repli sur soi égoïste de l’après première guerre mondiale et vous conclurez, avec les scientifiques du premier paragraphe, qu’il y a de solides raisons d’être optimiste.

Compléments :

  • Il y a des bombes qui se perdent, ou énergie atomique et distraction.
  • Le travail de la science : OGM et scientifiques. Son mélange avec l’économie : Le triomphe des OGM. Scientifique et économie de marché posent d’ailleurs la question principale de beaucoup de changements : comment trouver une solution honnête, et ne pas court-circuiter les règles de la société ? (Une question que je crois équivalente à celle de la durabilité des entreprises et de la société.)
  • Peindre un monde effroyable, qui aurait pu être le nôtre, recette de film a succès ?

Qui sont nos dirigeants ?

Bizarre comportement des dirigeants de l’économie : un moment ils nous aspergent de leur suffisance, l’instant d’après, ils appellent à l’aide. Observations, réflexions et quelques théories familières à ce blog :

  • L’enfant. Le comportement du dirigeant ressemble à celui d’un enfant dans un bac à sable, tout gonflé de l’admiration qu’il inspire à sa maman, puis se jetant dans ses jupes après un gadin.
  • Le bon élève. Le manager est un bon élève. Il a tout réussi. Ce qui l’a convaincu qu’il était infaillible. Et son existence s’est déroulée dans un monde prévisible qu’il dominait. Son comportement étrange vient peut-être de là : en phase de bulle ascendante, le monde obéit à ses équations, il revit ses triomphes scolaires, il exulte de contentement de soi. S’en est presque intenable. Puis éclatement. Inconnu. Plus rien ne marche. Anomie. Le manager est l’expert de l’exploitation des règles de la société, son meilleur élève, et là il n’y a plus de règles. Alors il demande de l’aide, il est perdu. L’État substitut de sa maman ?
  • Entrepreneur. Contraste avec le comportement de l’entrepreneur qui accumule les défaites et se relève sans cesse. Seul. Pour Frank Knight le rôle de l’entrepreneur est de nous isoler de l’incertitude, de construire pour nous un monde prévisible. Curieux : l’entrepreneur construit un monde prévisible ; le manager y triomphe et élimine l’entrepreneur ; alors survient l’imprévu ; le manager n’est pas l’homme de la situation.
  • Leader et manager. La théorie de John Kotter. Le leader ressemble à l’entrepreneur. Le leader est celui qui sait conduire le changement. On le reconnaît parce que, très jeune, il a eu raison contre tout le monde, et a fait valoir son point de vue sans moyens. Et lui aussi est étouffé par le manager.
  • L’optimisme. Au lieu de sélectionner nos dirigeants sur leurs succès, pourquoi ne pas les tester sur la façon qu’ils ont de se relever de l’échec ? De survivre à l’incertitude ?

Compléments :

Méfiez-vous de l’Occident

Le paradoxe est l’outil du changement. Et parmi les paradoxes du moment, il y en a un énorme : 3 hommes heureux. Les USA ont élu un président rayonnant, Barak Obama ; Gordon Brown a retrouvé le sourire ; et Nicolas Sarkozy ne s’est jamais senti aussi bien.

Et si cette crise montrait la force de ces nations, que l’on avait enterrées un peu vite ?

On les accuse de tous les maux (colonialisme, impérialisme…). D’ailleurs elles sont condamnées mécaniquement par la puissance des pays émergents, qui ne se privent pas d’annoncer leurs ambitions. Que la vengeance sera douce !
Elles attendent leur fin avec résignation, écrasées par le sentiment de leur culpabilité et de leur fragilité. Nous sommes des loosers. Faux.

Le monde a adopté nos valeurs : la démocratie, l’économie de marché, la science, les droits de l’homme (l’individualisme)… Elles étaient tellement naturelles pour nous, qu’elles le sont devenues pour lui. À tel point qu’il nous a chassés en leur nom. Et maintenant, il se rend compte que quels que soient nos vices, les siens sont bien plus grands. Le Président Mugabe n’est qu’un exemple d’une règle qui ne semble pas avoir d’exceptions. D’ailleurs, les nouveaux pays mercantilistes, qui pensaient se venger de nos méfaits avec nos armes, pourraient se trouver piégés par elles. Auraient-ils dévoilé leurs batteries trop vite ?

La force de l’Occident est qu’il s’est, en partie, immunisé contre les maux qu’il crée. Conformément aux traveaux de psychologie de l’optimisme, la crise le stimule. Regardez MM. Brown, Obama et Sarkozy.

Le monde doit apprendre à nous respecter, parce que nous sommes redoutablement dangereux. Nous sommes les barbares des temps modernes. Nos innovations dévastent le monde comme jadis les hordes mongoles. Et nous sommes indispensables : nous sommes les plus avancés dans la maîtrise des ficelles que nous avons inventées, et qui règlent la vie de la planète. 

Compléments :

  • Digression sur le cas français. Bien que nous soyons les ennemis héréditaires de l’Angleterre et ayons des relations ambigües avec l’Amérique, notre culture est la plus proche de la leur que l’on puisse trouver. Notamment en termes d’individualisme.
    Et nous avons une caractéristique qui exaspère l’Anglais : renaître de nos cendres, au moment même où il pensait s’être débarrassé de nous.
    Ce n’est pas uniquement vrai des victoires du XV de France. Ça a aussi été le cas à Valmy ou une armée de gueux, d’un pays en proie à l’anarchie, a mis en déroute la coalition des armées européennes. Et en 40 lorsque de Gaulle, général provisoire auquel la BBC avait accordé une pièce, seul et sans amis, et que Roosevelt a toujours pris pour un fantoche, a reconstitué une puissance venue d’un autre âge (Tome 2 du De Gaulle de Jean Lacouture). La France n’est jamais aussi forte que lorsqu’elle est humble, convaincue de sa médiocrité.
  • Optimisme. Le leader du changement est stimulé par l’échec (!). Un exemple : Sarkozy en leader du changement. Autre exemple et références aux travaux de Martin Seligman : Lyon et Fiorentina.

Sœur Emmanuelle

Le Français : pleurnichard ou malheureux ?

J’entends sur RFI une discussion sur la vie de Sœur Emmanuelle, qui atteint gaillardement ses cent ans. Le contraste entre la joie de vivre d’un bidonville égyptien et la dépression qu’elle a trouvée en France l’a frappée. Français = geignard incapable de comprendre son bonheur ?

  • Je rencontre beaucoup de gens qui critiquent leurs conditions de travail. J’écoute leur diagnostic, et leur explique qu’améliorer la situation est facile, y compris sans aucun pouvoir. Et que je vais leur donner un coup de main. Mon interlocuteur me regarde avec consternation. Le Français se plaint, mais n’agit pas. Un point pour Sœur Emmanuelle.
  • Discussion avec un médecin. Il passe beaucoup de temps avec ses patients. Pourquoi ? Ils vont mal, mais pas d’un mal que guérissent ses médicaments, ils ont besoin de parler.

Je vois donc :

  1. Une caractéristique nationale, saine.
  2. Un mal plus profond, l’explosion du lien social.

Sœur Emmanuelle a un point de vue matérialiste du monde : quand on est riche, on est heureux. Mais l’homme n’est-il pas un « animal social » ? Maslow disait que le lien psychanalytique de l’homme normal était l’amitié (la psychanalyse de Freud ne traitant que des anormaux). Le Français n’a plus d’amis, plus rien pour éliminer un stress qui le ronge. Et si la richesse réelle n’était pas matérielle mais sociale ?

Compléments :

  • Ma référence à Maslow vient de MASLOW, Abraham Harold, Motivation and Personality, HarperCollins Publishers, 3ème edition,1987. Sa fameuse « pyramide » montre ce dont l’homme a besoin pour devenir un homme. Le besoin matériel (de nourriture) est tout en bas. Ce n’est pas la seule chose utile : il y a aussi l’amour, la confiance en soi… La théorie de Maslow dit que pour que l’homme connaisse un développement harmonieux, il faut que ces besoins soient satisfaits dans sa jeunesse. Il passera ensuite au niveau supérieur, jusqu’à atteindre ce qu’il est le seul à pourvoir donner (auto-réalisation). Sinon, il aura toute sa vie un manque. S’il n’a pas correctement mangé, il mangera trop… Or, tous ces besoins sont satisfaits par la société. La force de Sœur Emmanuelle vient sûrement d’une jeunesse qui lui a permis de se construire solidement. Il n’est pas certain que la société serait aussi généreuse avec elle aujourd’hui.
  • Sur la souffrance au travail du Français (que Soeur Emmanuelle trouverait ridicule ?) : A lire absolument.