Les changements de M.Macron

Pour tenter de comprendre ce qui a conduit au discours de Macron () Playbook a contacté Isabelle Lasserre, journaliste au Figaro. () « Jusqu’à il y a un mois et demi, il ne pensait pas cela des pays de l’Est », a déclaré Lasserre. « Avant, il y avait toujours une forme d’ambiguïté. Maintenant, j’ai l’impression qu’il pousse plus pour faire entrer l’Ukraine dans l’OTAN que Biden.

Alors, qu’est-ce-qui s’est passé? () Macron a été « très influencé » par des politiciens américano-sceptiques, comme les anciens ministres Jean-Pierre Chevènement et Hubert Védrine, bien que Macron lui-même ne soit pas anti-américain. Cela a peut-être eu un impact sur son opinion de la Russie, mais pas nécessairement. « En fin de compte, il [Macron] décide », a déclaré Lasserre. « Il a un tel orgueil – il pense qu’il peut tout faire. » () « Au cours des derniers mois, il a progressivement changé », a-t-elle déclaré. « Jusque-là, il subissait l’histoire. Aujourd’hui, vous ne pouvez pas être le leader de l’Europe si vous n’êtes pas le leader de l’Ukraine. » (Politico.eu de hier matin. Traduction d’une traduction…)

On a attribué cette phrase a beaucoup de monde (j’ai même trouvé un équivalent chez Montaigne) : « il faut bien que je les suive, je suis leur chef ».

Black Deal

Récemment, M.Macron a déclaré qu’en termes de normes environnementales, il ne fallait pas aller plus vite que la musique, c’est à dire que nos concurrents. Et ce sous peine de nuire à nos intérêts.

Petit à petit, ce que l’on a appelé le « Green deal » change d’aspect.

Les grandes nations en ont extrait de la « transition écologique » ce qui leur permet de nourrir un surprenant retour au protectionnisme. Le jeu, désormais, est d’attirer l’industrie sur son territoire, à coups de subventions massives. L’idée est peut-être celle du « cluster » : créer une masse critique de savoir-faire qui déclenche un cercle vicieux d’innovation.

Des aléas du changement ?

Environnement : le premier ministre belge, Alexander De Croo, favorable, comme Emmanuel Macron, à une « pause » réglementaire européenne
Le chef du gouvernement belge dit redouter « une situation où il y a tellement de règles que notre industrie ne peut plus les gérer ». Mais il demande de garder « l’ambition entière » sur le CO₂. (Le Monde, ce matin.)

Gilet jaune über alles

Industrie, souverainisme, protectionnisme, formation professionnelle, emplois bien payés, pause dans les réformes environnementales… On a ri des Gilets jaunes. Et pourtant, ils ont vaincu. M.Macron fait dorénavant leur politique. En cela, il ne fait que suivre, avec retard, la tendance mondiale.

Pour autant, la morale publique ne change pas. Par exemple, on brandit toujours la menace du GIEC.

Les classes qui font l’opinion ne feraient-elles pas le changement, M.Gramsci ?

France libérée ?

« Aucune politique publique n’est clairement décentralisée. L’Etat est toujours le garant en dernier ressort et garde aussi beaucoup trop le pouvoir normatif ou une partie des compétences. Ça crée l’inefficacité » dit M.Macron.

Il veut calmer les frustrations de la population en accordant certains pouvoirs de l’Etat au « niveau local« . On lui répond :

Il ne reste plus qu’un prince à la tête d’un Etat vaporeux, qui, d’en haut, peut revenir sur les compétences exercées, en bas, d’un claquement de doigts. () La vision territoriale d’Emmanuel Macron dépend beaucoup des intérêts électoraux de La République en marche.

M.Macron serait-il aux prises avec un choix cornélien, entre raison et instinct ?

Modèle français

Qui l’eut dit ? La France est citée en exemple ! Une fois de plus par un invité de la BBC.

Cette fois c’est au sujet de batteries. Les constructeurs automobiles menacent de retirer leurs usines d’Angleterre si elle ne renégocie pas l’accord du Brexit. Et l’on entend le nom de M.Macron, modèle et menace : il a une véritable politique industrielle, contrairement à l’Angleterre. Curieusement, on n’entend pas parler d’autres pays.

Enseignement ? la communication de M.Macron est plus efficace à l’étranger qu’en France ?

Plus simplement, l’Angleterre découvre peut-être l’humilité. Elle a choisi le Brexit au moment où le monde se réorganisait en blocs protectionnistes. Et elle n’est finalement pas aussi perfide qu’elle le croyait : loin de tirer les marrons du feu, comme la Turquie ou l’Inde, elle est devenue une sorte de Juif errant ?

Pas de changement sans espoir ?

« Interrogé lors du « 20 heures » de TF1, lundi, le chef de l’Etat a défendu la « constance » de sa politique économique, destinée, selon lui, à créer des emplois et à mieux rémunérer le travail. Avec l’objectif de s’adresser d’abord à son électorat. » (Le Monde d’hier)

C’est le « levelling up » anglais. Continuité de sa politique, ou changement ?

Ce que l’on percevait de son discours, jusque-là, était essentiellement moraliste. Idées « socialement avancées », d’une part ; de l’autre, rigueur – repentance, en termes de politique économique : remettre une France, qui s’était laissé aller, au travail ; faire des économies en rallongeant le temps de travail, etc.

Désormais, sa réthorique joue moins sur la morale (justifiée par la raison), et plus sur l’identité collective et individuelle : industrie rime avec souveraineté, « meilleure rémunération » signifie emplois gratifiants – ascenseur social, etc.

« Ce que Macron doit résoudre, pour les quatre ans qui lui restent, c’est en fait la fin de la crise des Gilets Jaunes. » (Lettre de l’éditeur en chef de la Tribune, il y a deux semaines.) Et il en est arrivé à la conclusion qu’il ne peut réussir par la punition, mais par l’espoir ? Et ce n’est pas à son électorat qu’il parle, mais à celui du FN ?

Nation française ?

La raison principale de cet état du système est l’absence en France, depuis l’instauration de la République, d’une véritable culture parlementaire de la classe politique, c’est-à-dire fondée sur l’acceptation et l’art du compromis entre des partis dont les cultures et les projets sont différents. (…) Notre culture politique est ainsi une culture de l’affrontement, ponctuée par l’appel au sauveur dans les moments de crise grave du pays. (Article.)

La particularité de la France est qu’il ne semble pas qu’il y ait « d’affectio societatis » entre ses citoyens.

Cela me semble patent en ce qui concerne quelqu’un d’apparemment estimable comme Clémenceau : il a fait sauter une quantité de gouvernements qui semblaient partager ses idées. Ce qui me fait croire que le noeud du problème est peut-être moins l’égoïsme français que la volonté d’imposer des principes que l’on croit absolus.

Je me demande aussi si la France n’est pas une nation artificielle. Depuis plus de mille ans, elle s’est constituée par en haut. Et ce haut a construit une sorte de structure hiérarchique artificielle dans laquelle nous occupons tous une petite case.

M.Macron change ?

Emmanuel Macron a retrouvé les accents des origines et commence à sortir du Pot-au-Noir () La bataille de la réindustrialisation lancée par le président est une bonne stratégie politique () Formation, réforme du lycée professionnel, on retrouve le Macron de l’égalité réelle de 2017, afin de préparer les jeunes aux métiers de demain. () Souveraineté, relance des territoires, avec le plan de soutien à une filière française de véhicules électriques qui répond fermement à l’IRA américain () Un vaste chantier s’ouvre désormais dans toutes les régions : revalorisation anticipée des friches industrielles pour lever l’obstacle du ZAN, le zéro artificialisation nette, formation accélérée d’ingénieurs, d’électromécaniciens, de soudeurs de précision, pour orienter les jeunes vers les métiers de la transition, la France va avoir du boulot. (La Tribune de la semaine, de ce matin.)

Changement à l’Elysée ? De la fin du monde à la fin du mois ? M.Macron a-t-il lu La Rochefoucauld ? « Le travail du corps délivre des peines de l’esprit, c’est ce qui rend le pauvre heureux.« 

Le Français et le travail

Je reçois des appels désespérés. Où allons-nous ? Le Français ne veut pas travailler ! C’est le Figaro qui le dit.

Je suis encore à la veille de rencontrer quelqu’un qui ne veut pas travailler. Mais, pour autant, autour de moi tout le monde est en vacances. D’ailleurs, je passe ma vie à organiser des rendez-vous entre dirigeants, et il y en a toujours au moins un qui est au repos.

Il y a un manque d’entrain général. Et ce ne sont pas nécessairement ceux qui braillent le plus fort qui sont les plus besogneux. (Au contraire, et c’est peut-être logique, ils se lamentent de ce que l’on ne veut pas travailler à leur place ?)

Un article propose une explication à ce curieux phénomène. Une fois n’est pas coutume, notre gouvernement aurait réussi un changement. Les précédentes réformes du code du travail, imposées sans consultation, et sans examen de leurs conséquences, ont créé une culture du loisir. Aujourd’hui, toujours sans consultation, notre gouvernement voudrait remettre la boite de Pandore dans son état original.

Il semble donc que la France ait choisi plus ou moins implicitement, à partir du début des années 1980, un modèle de partage entre le travail et le non-travail qui laisse une place beaucoup plus importante au second, assez tôt dans la vie active, via un départ précoce à la retraite.

Au lieu de nous demander de travailler, devrait-il nous inciter à le faire par son exemple ? L’exemple d’un gouvernement démocratique ?

Elites françaises

M.Macron aurait fait fausse route. Au lieu de prendre la tête de la résistance à M.Poutine, il a cherché à se le concilier. Du coup, il se serait ridiculisé. En cela, il ne ferait que refléter l’opinion de « l’élite » française. De manière inattendue (pour moi), elle serait gaulliste. Mais sans avoir compris les idées de De Gaulle. Autrement dit, elle penserait que l’ennemi est l’Amérique. (Une « élite » qui ne comprend rien : le propre de la définition moderne du terme ?)

Voilà ce que je retiens d’Affaires étrangères, de Christine Ockrent.

Et si cela ne s’arrêtait pas là ? Et si notre « élite », si puissante, était mue par des idées loufoques ?

Ce qui m’a fait penser à des conversations que j’ai sur d’autres sujets. Un des thèmes récurrents des articles de management est la tendance naturelle de l’entreprise à se recroqueviller sur elle-même. Cela tient, en particulier, me disait-on récemment, à une forme d’entre-soi, en particulier au recrutement de personnels appartenant aux mêmes écoles. Elle aurait besoin « d’un oeil neuf », et de gens qui dénotent.

Une idée que devrait étudier notre « élite » ?