L'intellocène ne pense pas

Une masse de Français a fait 5 ans ou plus d’études après le bac. Nous vivons à l’ère de l’intelligence ! (Particulièrement en France, puisqu’ailleurs on trouve qu’une licence est bien suffisante pour vous faire appartenir à l’élite.) Or, sommes nous capables de penser ? Ce que nous appelons « penser » n’est que l’adoption de modes. Et, plus on est un intellectuel patenté plus c’est le cas : rappelons-nous le temps encore proche où l’élite philosophique de normale sup était marxiste, en dépit même de Soljetnitsyne. (Aujourd’hui ? Tous écologistes ?)

Comment expliquer ce paradoxe ?

L’Education nationale nous bourre le crâne. La connaissance ? c’est elle qui la possède. La connaissance est révélée. Elle nous tape sur les doigts, si nous ne disons pas comme elle. L’Education nationale apprend à ne pas penser ?

Or, lorsque nous sortons diplômés, nous-nous croyons des intellectuels ! 

Changement et intellocène

France Musique a « une ligne du parti », ai-je fini par penser en l’écoutant. Il faut faire aimer la musique contemporaine. Or, le peuple lui résiste. Solution : mélanger classique et contemporain. 

Cela semble avoir toutes les caractéristiques de la conduite du changement telle que comprise par la culture (au sens anthropologique) du peuple des intellectuels. 

Ce qui est premier est une idée. Cette idée n’est pas du ressort du débat, mais plutôt d’un phénomène qui ressemble à la mode. (Probablement parce que, pour l’intellectuel, il ne peut pas avoir débat puisqu’il n’y a que des vérités et des mensonges.) Ensuite, il y a établissement d’un « consensus ». L’idée gagne une minorité dominante, qui impose le silence, par une forme d’intimidation (cf. la cancel culture), au reste de la communauté intellectuelle. Implicitement, il est supposé que si les intellectuels parlent d’une seule voie, le peuple adoptera leur opinion. 

L'ère de la complexité

Un médecin me disait que, concernant l’effet des vaccins, « on pourrait parler des jours ». Autrement dit, on ne savait rien. 

Un des grands paradoxes de cette histoire est qu’à l’origine des « théories du complot » que j’ai étudiées, il y a des chercheurs de première dimension. Alors que, de l’autre côté, il y a essentiellement des journalistes. Et l’argumentation des chercheurs ressortit à ce qu’on a appelé un temps le « principe de précaution ». 

Ce que le virus a abattu, c’est « l’idéalisme », cette croyance solidement établie chez les Grecs, et chez nos intellectuels, qu’il y a des « vérités » immanentes, que l’on (= l’intellectuel) peut connaître par la « raison ». Le virus nous fait découvrir l’empirisme. On ne sait du vaccin que ce que l’on observe, et l’on n’est pas capable d’en tirer des lois justes à tous les coups. En gros, « il semblerait qu’il n’arrête pas le virus mais qu’il en atténue les effets les plus graves », autrement dit qu’il nous permette de travailler, et de consommer, ce qui est la seule chose qui compte pour nos gouvernants. Quant aux effets à long terme : il faut attendre le long terme pour les connaître. 

Ce dont on est le plus sûr, me disait d’ailleurs ce médecin, c’est que le virus a fuit d’un laboratoire chinois. Autrement dit ce qui fut le complot ultime, au début de l’épidémie !

Edgar Morin devrait être heureux : nous découvrons que le monde est « complexe ». Car la complexité, c’est justement l’incapacité à comprendre, tout en pouvant agir, mais sans être jamais certain de ne pas faire d’erreur. 

L'intellectuel est-il un homme ?

Boris Cyrulnik raconte que ses camarades n’ont pas compris qu’il veuille faire des études. L’intellectuel était un efféminé. L’homme digne de ce nom travaillait de ses mains et apportait son salaire à sa famille. 

Une étude de la classe moyenne américaine dit qu’elle partage ce point de vue. Il n’est pas impossible que Camus ait aussi été de cet avis. Lorsqu’il constate qu’il ne trouve pas d’emploi qui lui convienne, il envisage de passer l’agrégation. Mais, étant tuberculeux, il ne peut obtenir de bourse d’étude. C’est un peu aussi l’histoire de mon père, pour qui l’agrégation fournissait un emploi par défaut. (Il ne m’a jamais donné de conseil, sinon de ne pas être enseignant !) Sa réussite, c’était sa vie de famille. 

Après l’ère du tout intellectuel va-t-on en revenir à la société d’après guerre ? Une autre forme de relocalisation ?

L'intellectuel et le cauchemar

« Orwell est pourtant peut-être l’un de ceux qui ont le mieux analysé les cauchemars totalitaires du 20e siècle, dont nous venons tous. Il s’est en particulier concentré sur l’usage politique du langage et donc sur le rôle particulier des intellectuels, dans la fabrication des cauchemars.  » Big brother, cet inconnu, de France Culture.

En un temps où l’intellectuel est aux commandes du monde, ne devrait-on pas se demander s’il ne nous fabrique pas quelque cauchemar ? 

De l'efficacité de la pédagogie

Ces gens qui manifestent contre la vaccination obligatoire… Il faudrait leur faire de la « pédagogie ». Leur montrer la fausseté de leurs croyances. Voilà ce que disait l’autre jour un invité de France Culture. 

Pédagogie. Fléau de notre temps ? Que quelqu’un vous explique que ce que vous croyez est faux, est-ce que cela vous donne envie de le croire, lui ? D’ailleurs, de quel droit vous donne-t-il des leçons ? N’est-ce pas un sophiste, qui utilise son art de la parole pour vous embobiner ? Le monde est dirigé par ce type de personne depuis des décennies, et on a bien vu où ça nous a menés… 

Bien sûr, on ne va pas faire de la « pédagogie » au pédagogue. Ça ne marcherait pas mieux qu’avec vous et moi. Et si on tentait autre-choses : au lieu de parler, écouter ? Ecouter dire ce que chacun sait et a sur le coeur. Et chercher si tout cela ne serait pas que différentes facettes d’une même réalité. La démocratie, pas la pédagogie ?

La culpabilité de l'histoire

Ma grand mère me disait qu’en l’an 2000 on mangerait des pilules. Tout le monde pensait comme elle, dans les années 60. Ce qui paraissait malsain, c’était ce qui était naturel. Paul Newman fait bombarder, par un le héros d’un de ses films, une petite fille à l’esprit pur, de rayons gamma des marguerites. Voilà comment l’on fait des découvertes bonnes pour l’humanité. D’ailleurs, il n’y a pas si longtemps, je lisais un article américain qui s’inquiétait de ce que, chez les pauvres, les enfants allaient jouer dans la nature lorsqu’ils rentraient de l’école. Pas étonnant qu’ils ne fassent pas d’études. 

Nos idées sont collectives. Le plus surprenant, en conséquence, est l’effort actuel pour réécrire le passé. 

Tout cela est peut-être la manifestation d’une pathologie sociale. Pour une raison à déterminer, il existe actuellement une obsession d’être le bien absolu. Un bien qui serait éternel. Universalisme et anti relativisme. Paradis sans confession. Pour cela ce bien est défini de manière plus ou moins arbitraire. Et tout ce qui diffère de cet absolu est condamné. 

Elite révolutionnaire ?

Une question pour 14 juillet : les révolutions résultent-elles d’un excès d’élite ? Un article ancien de The Economist rappelle une théorie qui le prétend. 

Si une société produit une élite qu’elle ne peut pas employer, elle la mécontente. Et l’esprit de l’élite, fort peu pratique, se prête naturellement aux théories révolutionnaires. Le phénomène serait cyclique. 

1789 en serait un exemple : l’élite bourgeoise trouvait que l’aristocratie l’empêchait d’exercer son talent. 

Curieusement, l’article ne parle pas de l’Allemagne d’avant-guerre. Là, l’élite était au chômage. Terreau idéal pour le Nazisme ? Peut-être en était-ce aussi de même de la Russie d’avant 17 ?

Il y aurait donc deux types « d’élite ». Celle qui occupe les fonctions les plus en vue, et celle qui en est privée. Derrière « élite », il faut peut-être entendre un certain niveau d’instruction. La tension entre ces deux « élites » viendrait de ce que la seconde n’a pas l’emploi qu’elle pense mériter, alors qu’elle a les moyens intellectuels de juger que la première n’est pas compétente. Ce que celle-ci ne comprend pas, car elle croit, comme l’ancienne aristocratie, qu’elle possède une légitimité innée. Et que rien n’existe en dehors d’elle. Surtout pas une « élite ». 

Le complot, c'est la solitude ?

Le film « la gifle », sujet d’une discussion philosophique, chez France Culture. (Démocratisons la philosophie ?) Est invitée une personne qui est présentée comme une spécialiste du cinéma, une autorité. 

Je pense qu’à l’époque du film, le public s’y est reconnu. Conflit de générations. D’un côté, un père divorcé tente d’élever sa fille. De l’autre, celle-ci aspire à la liberté. Dans la scène de la gifle, Isabelle Adjani fait un numéro d’hystérie dont elle a le secret, et Lino Ventura est le Français ordinaire, muré dans ses principes, qui absorbe l’adversité, jusqu’à ce qu’il ne parvienne plus à se contrôler. 

La dite « spécialiste » ne semble pas savoir qui est Lino Ventura. Et ne pas connaître tellement mieux Isabelle Adjani. Lino Ventura, selon elle, est une brute préhistorique (un lutteur ? un catcheur ?) qui frappe et projette « à un mètre » un être sans défense. Un traquenard monté par le réalisateur. 

Problème de notre temps ? L’intellectuel a pris le pouvoir est croit pouvoir dire n’importe quoi ? En cela est-il différent de celui qu’il considère comme un « pauvre type » et qui dit, lui aussi, ce qui lui passe par la tête ? Et si c’était le débat contradictoire qui rendait intelligent, et pas les diplômes ? 

Pascal Bruckner

Pascal Bruckner m’était inconnu. (Je me méfie de tout ce qui est contemporain, d’ailleurs j’ai peu de temps pour lire.) France Culture me fait comprendre que c’est un écrivain célèbre (entretiens d’A voix nue). Et, surtout, que sa pensée est en contradiction avec ce que je croyais la seule pensée autorisée. Et qu’il ne serait pas seul dans son cas. Il ferait parti d’un clan de célébrités, que je ne connais pas mieux : celui de MM.Glucksmann, BHL et Finkielkraut. Et je découvre que des gens comme Marc Ferro ou Jacques Bouveresse, autres intellectuels respectés, eux aussi, contestaient la doxa, depuis longtemps. Et ce simplement en comparant les propos de la doxa avec les faits.

Mais alors, et si cette « pensée autorisée » ou « socialement avancée » était celle d’une infime minorité ? (Même dans son camp d’intellectuels : car qui peut lire Pascal Bruckner sinon un intellectuel ?) Et si elle avait réussi à faire perdre le nord à toute la société, à commencer par nos partis politiques traditionnels, en faisant croire que nous n’avions que le choix entre elle et le FN. Et si elle était la cause de la position dominante du FN ? Et ce, peut-être pas exclusivement pour une question d’idées, mais parce qu’en ayant égaré le barreur, elle l’a fait entrer dans une zone de tempête, et que les passagers en souffrent ?

Phénomène à analyser par les sciences du changement ? Fameux effet de levier dont parle la systémique ? Une société est pilotée par des forces mystérieuses, qui se manoeuvrent sans moyens, pour peu que l’on soit bien placé ? Dans ce cas, les points névralgiques sont situés dans l’université, mais aussi, paradoxe, dans les milieux d’affaire. 

En tout cas, ce qui est bien connu est la façon dont se fait le changement. Par transition de phase. La majorité découvre, soudainement, qu’elle est une majorité. Que l’opinion qu’elle croyait minoritaire est partagée par tous.