Les paradoxes du poète

Baudelaire est l’archétype de l’intellectuel moderne, du « bohème ». Il incarne toutes ses contradictions. 

Baudelaire voulait vivre comme un dandy. Il prétendait que la société devait à son talent le droit de jeter l’argent par les fenêtres. Après avoir dilapidé un gros héritage, il a été réduit à une maigre rente. Cela lui a permis de vivre sans travailler, sans quasiment rien écrire, en révolté. 

Le plus surprenant est que ce qu’il dénonçait lui était essentiel. Les biens matériels, d’abord, mais aussi la culture de son temps. Il n’y a rien de plus classique que sa poésie. D’ailleurs, c’était un virtuose du vers latin ! 

Il en est de même des apôtres de la « contre-culture » moderne. Les chanteurs anglo saxons, par exemple, sont souvent des fondamentalistes religieux. Ils s’identifient généralement à Jésus Christ. 

Peut-être Durkheim verrait-il dans la contre-culture une pathologie sociale ? Cela ressemble à un des cas de suicide dont il parle, d’ailleurs. Ceux qui sont trop liés à une culture, ses meilleurs élèves en quelque sorte, tendent à se suicider plus facilement que le reste de la population. La contre-culture, manifestation de ce phénomène ? Lorsque l’on croit trop à la culture, paradis artificiel, l’on devient inadapté à la vie ?

(Inspiré de la lecture des Fleurs du mal.)

Le temps des intellectuels

Il n’y a plus d’intellectuels, disait Michel Winock dans une travail qu’il consacre à un trait marquant de notre culture, depuis l’affaire Dreyfus. 

Ce qui m’a choqué. Car ne vivons-nous pas, au contraire, au temps de l’intellectuel ? N’est-ce pas, justement, ce qui est le propre de la « méritocratie » ? Nos entreprises et notre Etat sont gouvernés par les « meilleurs élèves ». D’ailleurs, n’est-ce pas ce que dit l’enquête qui a créé le terme « Bobo » à la fin des années 90 ? 

Mais, il y a peut être intellectuel et intellectuel. Michel Winock reconnaît que nous avons des intellectuels du quotidien. Mais ce n’est pas, probablement, ce qu’il entend comme un véritable intellectuel. Les intellectuels d’antan, c’était les Montaigne, les Descartes, ou les Marx. Ils n’étaient pas dans (uniquement) le feu de l’action. Ils construisaient des systèmes, de nouvelles sociétés, autrement dit une oeuvre. Elle guidait ensuite les hommes d’action, « l’exécutif ».  

De là tous nos « Think tanks » ? Il semble, effectivement, que la société doive réapprendre à penser. Il est possible que les stratégies émergent de l’action. Mais il faut au moins un dispositif qui ne soit pas dans l’action pour comprendre ce qui se passe, et en tirer des conclusions et une façon d’organiser la société qui permette des les mettre en oeuvre. L’intellectuel ?

Changement surréaliste

Les Surréalistes, si j’en crois Lagarde et Michard (billet précédent), ces purs intellectuels, en voulaient à la culture, et à la société. Ils pensaient que le génie était inconscient, que la société l’étouffait. D’où écriture automatique, drogues, etc.

Les romantiques pensaient de même, et les Bohèmes, et aussi la contre culture moderne de Bob Dylan. Le Bobo est un Surréaliste. Ce qui peut expliquer qu’il s’en soit pris à la culture occidentale, qu’il voyait comme une oppression.  

(Paradoxe : le poète, en se révoltant a détruit l’éducation, ce qui fait que, sans éducation, l’on ne comprend plus rien à la poésie, et que l’on ne peut plus en écrire.)

Un sujet pour M.Blanquer ? Les études font tellement de mal à ceux qui les réussissent qu’ils cherchent à éliminer la cause de leurs tourments ?

Le mouton enragé

Condorcet était appelé « mouton enragé ». C’était un homme pacifique et policé, peut être un même un peu ridicule, mais qui s’enflammait pour des idées. 

N’est-ce pas le mal de l’intellectuel ? On dit de Sartre et de Foucault qu’ils étaient des gens charmants. Et pourtant, eux aussi ont appelé à la révolution. 

L’assassinat d’un de leurs députés par un jeune homme qui n’était pas fiché par leurs services de sécurité a amené les Anglais à s’interroger sur le « passage à l’acte ». Ils se demandent aussi si la cause du crime ne  pourrait pas être tout le mal qu’ils disent de leurs hommes politiques. 

Et si la responsabilité des producteurs d’idées était plus grande que ce que l’on pense ?

Wokisme : exercice d'application

« je sens bien qu’en tant que boomer / hétéro cisgenre / blanc j’ai du souci à me faire, je suis du côté des méchants« , écrit quelqu’un que le wokisme traumatise, et qui ne voit de salut que dans la retraite. 

Il n’a rien compris à woke. En effet, il se décrit justement comme appartenant à une communauté opprimée : il a donc tous les droits, et aucun souci à se faire. 

Wokisme pour les nuls

Réunion entre amis. L’un se lance dans une tirade islamophobique. L’autre répond que le problème de l’immigration est l’intégration. Quand il était en terminale il y a 40 ans, il y avait tout autant d’immigrés, mais ils avaient droit à l’ascenseur social. A quoi le premier lui répond qu’il se vante d’avoir étudié dans une terminale plus prestigieuse que la sienne. Wokisme. 

Le wokisme consiste à se placer en situation de victime pour dominer l’autre. Dans cet exemple, on a deux personnes qui viennent du même milieu, populaire, et ont étudié dans le même lycée de banlieue rouge, en même temps… 

Le wokisme, de gauche, peut donc cohabiter avec l’islamophobie, de droite. Ils sont tous deux la conséquence d’une même cause : la volonté de domination. Le propre de notre temps. 

L’antidote ? La générosité, et la solidarité ?

Woke

Un débat sur le « wokisme ». Il faut se tenir à la page. Même ce blog. 

« Woke » ? D’après wikipedia, c’est un terme noir américain, qui signifie « woken », éveillé. Cela serait une injonction à rester sur le qui-vive. Le terme aurait été récupéré par l’intellectuel de gauche pour regrouper toutes les « dominations », dans une nouvelle Internationale : « dominés de tous les pays, unissez-vous ». 

Débat utile ? Si l’on en parle en France, toujours en retard d’une guerre, c’est probablement que l’affaire est derrière nous. Le « wokisme » (ou « intersectionnalité » !) aboutit à la contradiction. Tout dominé est un dominant. 

A commencer par l’intellectuel promoteur du concept, ultra riche, ultra privilégié, ultra blanc. Car si l’on parle de wokisme, aujourd’hui, c’est que sa domination de la parole publique, la « cancel culture », n’est plus totale. 

Plus personne ne nie le réchauffement climatique

Plus personne ne nie le réchauffement climatique, disait un ami. Il en voulait pour preuve que l’on ne voyait plus de contradicteur dans les débats de réseaux sociaux. A quoi un autre ami répondait que c’était normal, il avait été récupéré par le grand capital, qui y voyait son intérêt. 

On peut aussi parler de communautarisme : il ne sert à rien de contredire quelqu’un, il ne changera pas d’opinion. Chacun chez soi. 

Et à quoi servent les débats d’idées ? On entend de plus en plus dire (y compris chez France Culture) que l’intellectuel aboie, la caravane passe. Ce qui n’est pas très rassurant. 

Juger le passé

Husserl et Heidegger disent, apparemment, que la pensée est une construction sociale. Bref, croire que la nature est mathématique est idiot. Car les mathématiques ont demandé toute une histoire pour s’élaborer. Chaque étape de la pensée collective a produit une interprétation différente de la nature. La dernière en date n’a rien d’une vérité absolue. 

Voilà qui semble probable. Mais aussi qui fait de notre attitude actuelle un paradoxe. Pourquoi cette tendance de l’intellectuel à juger le passé à l’aune de la doxa moderne ? Pourquoi déboulonner des statues ? D’ailleurs, à y bien regarder, nos ancêtres ne sont-ils pas tous coupables de quelque-chose qui va à l’encontre de la morale dominante ? Pourquoi réécrire le passé, comme l’ont fait les Soviétiques ? 

L’intellectuel est un individualiste obsédé par la pureté et qui est incapable de concevoir que l’histoire de l’humanité soit un mouvement social éminemment complexe, et éminemment bon, puisque nos purs idéaux en sont le résultat ?

L'uranium s'enflamme

Hier, le Financial Times annonçait que les prix de l’uranium s’envolaient. Grosse spéculation. L’uranium est vu de plus en plus comme l’énergie de la transition climatique. 

La roche Tarpéienne est proche du Capitol ? Les écologistes pensaient avoir réussi le changement du siècle en convainquant le monde du réchauffement climatique. Ils possédaient l’arme absolue : l’énergie dite « renouvelable ». Certains devaient déjà penser « décroissance ». Le résultat est inverse. Les « forces du marché » ont vu que l’élimination du carbone avait tous les ingrédients de la prochaine bulle spéculative. Et le nucléaire a désormais le vent en poupe. Grâce à lui on va pouvoir consommer dix fois plus ? Voilà ce que donne un changement conduit par l’intellectuel ? 

Le FT annonçait aussi que la Guinée était un champion de l’aluminium, mais que sa population n’en avait pas profité. Et pourtant elle était dirigée par un socialiste. Voilà un intellectuel qui avait compris le bon usage de la parole ?