Il est plus nécessaire d’étudier les hommes que les livres. (La Rochefoucauld)
Une citation pour notre temps ?
Le succès de la physique au début du vingtième siècle, incompréhensible par l’homme de la rue, a eu le curieux effet de donner le pouvoir à l’universitaire. L’économiste, le sociologue, le philosophe, le professeur de management, l’intellectuel, l’énarque… qui n’avaient vu de la vie que quelques livres et les murs de leur bureau se croyaient pouvoir nous l’enseigner. Comme Platon, ils étaient sortis de la caverne pour s’élever dans le monde des « idées » éternelles.
Mais la science, en partie minée par l’intellectuel, en partie par ses prétentions excessives, a perdu de son lustre. L’humilité et le pragmatisme sont à nouveau à l’ordre du jour. Travaillons, prenons de la peine… ?
La pandémie a démontré que le monde pouvait tourner sans nous. On ne travaillait plus et pourtant tout marchait comme avant ! Voilà ce que j’entends depuis quelques-temps.
Cette théorie servirait à justifier l’idée que les machines peuvent nous remplacer.
Mais, le pays n’a pas marché sans nous ! Il a accumulé des dettes, pour nous nourrir au chômage. (Je suis une exception : je n’ai jamais autant travaillé !) Et aujourd’hui, le gouvernement doit faire des prouesses pour éviter aux entreprises plombées par le PGE de sombrer.
Cette politique résulterait d’une leçon tirée de la crise de 2008 : contrairement à l’Allemagne, la France avait laissé ses entreprises faire faillite. D’où chômage et perte de compétitivité nationale, par appauvrissement de notre tissu économique.
Plus récemment : on a vu l’impact de la politique de zéro covid de la Chine sur l’économie mondiale.
La France entre Charybde et Scylla : d’un côté un gouvernement qui nous croit trop bêtes pour comprendre sa politique, de l’autre l’intellectuel gramsciste ? La recette de l’irresponsabilité et de la révolution ?
Le mal de l’universitaire est de ne pas connaître son sujet. J’écoutais les universitaires de In our time, de la BBC, s’entretenir de Tocqueville. L’une d’entre eux, au lieu de voir dans son oeuvre une analyse systémique de la démocratie américaine, qui demeure une référence, n’en apercevait que les aspects anecdotiques. Heureusement que le pauvre Tocqueville n’a pas émis sur les femmes une opinion que la morale réprouve, car, il aurait été brûlé en place publique.
Surtout, il n’y a pas besoin d’être universitaire pour lire Tocqueville, ou bien des philosophes classiques. Ils s’adressaient à leurs contemporains, avec leurs mots.
L’émission s’intéressait à la « dictature de la majorité », propre à la démocratie, selon Tocqueville. Aux USA, les plus belles facultés humaines étaient dominées par les plus basses. Ce qui est probablement toujours le cas.
Les révolutions arabes, la révolution iranienne, la Turquie actuelle… illustrent cette dictature. Le peuple gouverne en fonction de ses valeurs et intérêts, qui, dans un pays pauvre, sont pauvres.
Mais ce n’est pas tout. Des amis me disaient que leurs enfants étaient surpris par ce que leurs enseignants leur affirmaient, affirmations qui évoluaient, d’ailleurs, d’une année à l’autre. Ils leur conseillaient de ne pas les croire, mais de ne pas faire de vagues. La « bien pensance » actuelle est imposée par une minorité qui utilise des mécanismes sociaux, pour imposer ses idées. Ce phénomène est aussi vieux que le monde.
L’esprit de la démocratie est la vertu, dit Montesquieu. Et si la vertu était un principe social et non une qualité individuelle : éviter la dictature ?
Un auteur apparemment plein d’humour, pour le peu que j’en ai compris.
Mais, ce qui est insupportable est la propension de l’universitaire moderne, surtout anglo-saxon, à juger le passé avec les normes de notre temps. Comme si, soudainement, nous avions découvert la vérité absolue.
Dans ces conditions, Ovid devient sexiste et macho. Il fait l’apologie du viol (des nymphes par les dieux).
Ce qui me semble une hérésie. Tout le travail de l’historien consiste à se défaire de ses biais modernes, pour comprendre les modes de pensée de l’époque qu’il étudie. S’il le fait, il constate qu’il n’y a pas de bien et de mal, mais d’autres règles du jeu que les nôtres. Et que chacun joue avec, en fonction de ses caractéristiques et de sa situation. En particulier, dans les sociétés anciennes, l’homme n’était pas présenté comme fort, mais, au contraire, comme faible. Il était sujet aux passions. Et ces passions étaient généralement malheureuses. Une grande partie de la littérature traite de ce drame.
Je me suis mis à écouter la musique de la BBC. Surtout le programme de nuit, le jour. C’est continu, avec des oeuvres complètes et peu de paroles.
L’esprit en est totalement différent de celui de France Musique. La musique n’y est pas compartimentée. Il y a beaucoup plus d’auteurs, et beaucoup plus d’oeuvres par auteur. En particulier, il n’y a pas de rupture entre « contemporain » et « classique ». Il y a évolution naturelle. Mais, il me semble, avec élimination de ce qui s’est révélé comme une expérimentation sans issue. Ou une confusion de l’art et du défi devant « épater le bourgeois ».
On y entend aussi des contemporains ignorés des stars telles que Bach, Mozart ou Beethoven. Et ils sont souvent charmants. Je comprends pourquoi les dites « stars » ont eu tant de mal à émerger. Nous aurions, peut-être, aujourd’hui encore, la même opinion sur elles que leurs contemporains.
Dans ce domaine, la sélection naturelle a été probablement opérée par des musiciens professionnels, non par le public. Qu’on joue toujours ces vaincus de l’histoire (sauf en France ?) laisse penser que le musicien fait acte de repentance. Il est puni par là où il a péché ? Son écosystème est menacé par une insuffisance de diversité ?
On devrait se poser la question en ce qui nous concerne.
Je me souviens d’avoir rencontré des membres de la commission Attali. Ils s’étaient dit qu’en combinant leurs intellects (exceptionnels), ils allaient créer le meilleur des mondes. Comme le projet Manhattan et la bombe atomique.
Seulement, ils avaient oublié que la physique est une science expérimentale. L’équation n’est que la partie émergée de l’iceberg. Et les mathématiques n’ont jamais le dernier mot. Elles sont bricolées.
Du coup, ils nous ont imposé le fruit d’élucubrations artificielles. D’où, l’état « post libéral » du pays.
Serait-il prudent d’avertir les futures générations des dangers de « l’idéalisme » ?
Ce qui m’avait surpris lorsque j’enseignais à Dauphine était que certains de mes étudiants avaient à la fois un esprit remarquablement élégant, rencontré nulle part ailleurs, et une grande modestie. N’étant pas passés par les grandes écoles, ils n’avaient pas leur détestable complexe de supériorité.
Puis, le phénomène a disparu. Jusqu’au point où une élève m’a demandé comment se faire embaucher par McKinsey. Ensuite elle a étudié dans un master de l’ENA, tout en se présentant comme diplômée de l’ENA, puis elle est entrée dans un mouvement féminin, pour gratin international. Dauphine avait réussi son changement : elle avait convaincu ses élèves qu’ils étaient une élite.
Quelques temps avant, j’avais découvert le terme « politiste ». Une cousine par alliance, qui sortait de je ne sais plus quelle université, s’en était affublée. Après avoir cherché à entrer dans un parti politique, elle a passé les concours de la fonction publique.
Progressivement, ce blog s’est intéressé à « l’intellectuel ». Au siècle dernier, les intellectuels se comptaient, quasiment, sur les doigts d’une main. L’intellectuel était un trésor vivant, un maître à penser. Alain, Mauriac et Gide, puis Sartre et Camus. Aujourd’hui, il a été « massifié ».
Il est de deux espèces. Le grand bourgeois, issu des meilleures écoles, et le vulgum pecus, qui confond Bac+5 et polytechnique.
Le propre de l’intellectuel, énantiodromie systémique bien connue mais toujours mystérieuse, est qu’il ne pense pas. L’intellectuel est une pathologie sociale, au sens de Durkheim. Il est prisonnier d’une idée fixe, qui ne lui appartient pas, et d’une irrépressible volonté de domination. C’est un « aliéné » ou un « possédé », selon la référence que l’on préfère.
C’est bien de le dire, mais comment éviter que le phénomène ne se reproduise ? C’est déjà la question que posait Durkheim…
Voici ce que l’on lit sur les marches d’une école primaire. Photo d’un ami.
Le mot « délation » rendait mon père livide. Il avait connu la guerre. Son exclamation lorsqu’un surveillant a demandé à des parents d’élèves que leurs enfants dénoncent ceux qui leur volaient leurs affaires est restée marquée dans les souvenirs de ma famille.
Comment peut-on faire l’apologie de la délation ?
L’affaire de ma vie : l’aide ?
L’honneur de l’homme est de se débrouiller seul. Quoi qu’il lui arrive. Pour lui, mais aussi pour les autres : ça leur évite de se retrouver dans un camp.
Mais il ne peut y parvenir seul, paradoxalement, et contrairement à ce que dit Clint Eastwood. Il doit s’être fait des amis. Une société qui a détruit le lien social est une société de délateurs ?
Sans la Nouvelle vague parlerait-on encore de Citizen Kane ? Question que je me suis posée en écoutant une émission de la BBC, qui rappelait sa paternité.
Citizen Kane est-il le plus grand film de tous les temps ? comme on le dit souvent. C’est un des rares films que j’ai vu deux fois. La première était durant mon service militaire. Après quelques minutes, le reste de la salle a demandé : on change de chaîne ? J’ai répondu : non. Et je suis resté seul.
La société fait des choix définitifs, pour des raisons aléatoires, et nous les respectons comme parole d’évangile, alors qu’ils correspondent rarement à nos goûts.
C’est peut-être ce qui fait le véritable intérêt de Citizen Kane.