Petit traité de manipulation : timeo danaos… ?

Devons-nous nous méfier de ceux qui nous offrent un café ? Lorsqu’on lit ce blog, on pourrait le penser. 
Mais alors, et le médecin qui secourt la personne qui a un malaise sur la voie publique ? Et celui qui aide le stagiaire ou le nouveau, ou le maladroit ?… En fait, le don est un mécanisme de maintien de la cohésion sociale. Les anthropologues le disent. Mais, pour eux, il est associé à un contre-don, quasi immédiat. Or, il me semble que la forme de don la plus importante n’est pas de contre don. Tout ce passe comme si Dieu devait nous le rendre. 
On retrouve un des résultats des recherches de Robert Cialdini sur « l’influence ». L’escroc de mon précédent billet a détourné  à son profit un processus vital pour la survie de la société. Ce qui est le signe d’une « pathologie sociale », au sens de Durkheim. Notre société est malade. Son système immunitaire se retourne contre elle.
Que faire ? Réapprendre à donner. Ce qui demande de construire un réseau de confiance. Et de commencer à trouver les raisons d’avoir confiance en soi. C’est ce qu’il me semble. 

Star Wars : I am a follower ?

Nouvel épisode de Star Wars. Comme la plupart des James Bond, ou le Seigneur des Anneaux, c’est le type de film qui me laisse indifférent. Il ne suscite aucune émotion, aucun intérêt. Si je le vois, c’est par conformisme, sous la pression sociale. 
J’entendais l’autre jour un patron de start up dire que nous étions tous des « followers » et que l’entreprise devait exploiter au mieux ce phénomène. Je me demande si ce n’est pas la stratégie qu’emploient beaucoup d’entreprises, notamment à Hollywood : créer une dynamique sociale qui vous pousse à consommer sans envie. Les forces sociales écrasant l’individu : curieuse contradiction avec le thème du film ?

(PS. Hervé Kabla a vu le film et semble confirmer mon impression. Son analyse.)

Escroquerie : test de dépistage

Après un billet sur la confiance, un autre sur la tromperie, son envers. Et si nous étions des escrocs ? Si nous le sommes, nous ne le savons pas. Robert Trivers dit que le bon menteur est convaincu de ce qu’il affirme. C’est ce qui le rend persuasif. 
En fait, pour savoir si on l’est, il faut utiliser la méthode Bergson : comparer vos paroles et vos actes. Comme dans l’histoire du scorpion qui tue la grenouille, vos actes trahissent votre véritable nature. 
Mais pourquoi devrais-je faire un test de dépistage ?, me direz-vous. Parce que l’escroc étant partiellement inconscient, ses facultés sont diminuées. Il est donc facilement manipulable. 
Je me demande même si ce n’est pas l’arme qu’a utilisée la perfide Albion pour conquérir le monde, et disloquer l’Europe. Elle a peut-être bien su jouer sur les intérêts des hypocrites qui nous gouvernent pour leur faire essorer, à son profit, les populations qu’ils administrent. (Exemples : Europe et Waziristan.)

Rationalité et réfugiés

J’entends parler France Culture de la crise des réfugiés. Je me demande si son traitement du sujet ne dessert pas sa cause. Et ne crée pas un fâcheux précédent.
  1. La photo d’un petit mort susciterait un émoi mondial. Or, il y a partout au Moyen Orient des drames humains, et on n’en dit rien. L’émotion est-elle une bonne façon de régler des questions aussi graves ? A ce sujet, je m’interroge sur ce que signifie être un photographe : je ne pense pas que, rencontrant un enfant mort, j’aurais pour réflexe de le photographier. 
  2. J’entends qu’il est inconvenant de parler des causes de cet afflux de réfugiés. Or, elles semblent bien être liées à la gestion du monde par les élites occidentales. Il est, d’ailleurs, étrange que si peu de gens sentent leur conscience concernée par des décisions qui ont provoqué des drames humains effroyables.
  3. Etrangement, les peuples européens sont traités comme des coupables par leurs élites. Ne pas accueillir ces réfugiés est être sans cœur. Mais insulter une population est-elle une bonne façon de susciter sa solidarité ? Ne serait-il pas préférable 1) de commencer par reconnaître que les politiques de nos élites ont été, pour le moins, maladroites, 2) de compatir un rien avec les difficultés des Européens ?

Canons de beauté

On s’interroge souvent sur les raisons qui font que nous trouvons quelqu’un beau. La plupart des articles que je lis semblent vouloir démontrer que c’est une question de sélection naturelle. Le « beau » aurait un avantage. Par exemple il trahirait une bonne santé. 
En fait, il semblerait plutôt que la beauté soit une question de culture. Les faux cils, par exemple (voir dernier paragraphe de ce billet), sont mauvais pour la santé. Et un chercheur observe que la découverte de la statuaire grecque au 19ème siècle a eu une énorme influence sur l’évolution des canons de beauté modernes. (Article.)
Et si la caractéristique de la beauté était la mode ? Et si son principe était l’aléa, l’imprévisibilité, une sorte de « bon plaisir » d’on ne sait qui ? Et s’il ne s’agissait que de s’assurer de l’obéissance des individus à une société : ceux-ci exprimant par là le renoncement à leur libre arbitre ?

(« La liberté est obéissance à la loi qu’on s’est prescrite« . Rousseau.)

Capitalisme et changement

Mon billet concernant les lentilles de contact pose la question suivante : beaucoup d’inventions ne sont-elles pas inutiles ? Voire dangereuses ? Ne nous évitent-elles pas une adaptation que nous aurions été capables de réussir ? Et ce pour nous faire payer, au centuple (par une infection), notre faiblesse ? 
La raison d’être de la lentille est principalement esthétique. Et l’esthétique est imposée par la société. Or, quelle est la raison de ses choix ? Ne sommes-nous pas assez forts pour refuser un diktat infondé ? Pour accepter de porter des lunettes ? De suivre l’exemple du roi et des nobles d’ancien régime, qui affichaient leur mépris pour les conventions qu’ils n’avaient pas acceptées ? 
Et si un des moteurs du « capitalisme » (faute de terme plus exact) était de nous prendre par nos faiblesses ? De chercher à nous épargner des épreuves, des changements, qui constituent le parcours même de réalisation de l’être humain ? Et, en conséquence, s’il nous infantilisait ?

Plus curieux. Ce qui nous permet de passer les épreuves formatrices de la vie me semble essentiellement être l’aide de la société. La société semble donc à la fois l’exécuteur des basses œuvres du « capitalisme » et le remède à son action. Et si tout l’art du « capitalisme » était de manipuler la société pour qu’elle nous impose des normes que nous ne savons pas respecter sans ce que produisent nos entreprises ? (N’est-ce pas la fonction de la publicité de réaliser cette manipulation ?) Et s’il était temps de se demander quels intérêts la société doit servir ? Et de lui donner des principes « humanistes » ? Ce qui est le rôle de la politique. 

L'apprentissage comme phénomène de groupe

Depuis que j’enseigne, une chose me frappe. Dans une classe, je ne vois pas des individus, mais un comportement de groupe. Un exemple. Je donne des exercices à faire sur un blog. Cela inquiète. Quelqu’un finit par se lancer. En quelque sorte, il choisit une façon de faire l’exercice. Ce n’est jamais celle que j’attendais. Et il est immédiatement imité par le reste de la promotion. Si bien que, comme pour les meubles, chaque année l’exercice a un style nouveau. 
Illustration de théories bien connues ? Le changement est provoqué par un leader. On le suit. « Validation sociale » dit Robert Cialdini : nous tendons à calquer notre comportement sur celui des autres. 
Mais il y a plus subtil. Certains élèves, tout en suivant les règles que le groupe a fixées, parviennent à faire passer un message qui leur est propre. Une interrogation. Curieusement, c’est cette interrogation que j’attendais d’eux. Au fond, ils ont réussi à me parler sans pour autant sembler fausser compagnie au groupe. 
Je reconnais là ce que j’ai observé dans l’art. Et particulièrement dans les sociétés à fort ritualisme, comme la Chine. Le grand artiste, ou même le grand penseur ou le grand scientifique, parvient à utiliser les règles sociales pour nous dire ce qui le trouble. C’est une remise en cause de la société, supposée apporter une réponse définitive aux problèmes de l’homme. C’est l’expression de la liberté ?

Manipuler la mémoire, une introduction

J’avais entendu dire qu’il était possible d’implanter des souvenirs faux. Eh bien, ce n’est pas très compliqué de réussir :
  • Cela semble lié à un mélange de vrai et de faux, à de la persuasion et à de l’émotion. 
  • Il faut amener le patient à chercher à se remémorer l’histoire qu’on lui a racontée. 
  • Il se produit alors un phénomène curieux : l’homme enrichit ses faux souvenirs. 
Dans l’expérience dont il est question, la plupart des participants sont victimes de la manipulation. (Je me demande si l’éthique de l’expérience ne pourrait pas être discutée…) Mais pas tous. Pourquoi certains résistent-ils, d’autres pas ? Le phénomène est-il permanent, ou un genre de malaise fait-il découvrir que quelque-chose ne va pas dans ses souvenirs ?… En tout cas, il semblerait que la technique ait été beaucoup pratiquée, avant même que le scientifique ne s’y intéresse. Notamment par la police. 
De la fragilité de l’individu et d’un monde, dont rêvaient les Lumières, fondé sur sa « raison »?

L'art anglo-saxon du changement

Toutes les cultures semblent posséder une technique qui permet à l’individu de faire travailler pour lui un groupe humain. Celle des Anglo-saxons est originale :

The Man Who Would Be King.jpg


« The Man Who Would Be King » by Allied Artists – IMPAwards. Licensed under <a href="https://en.wikipedia.org/wiki/File:The_Man_Who_Would_Be_King.jpg&quot; title="Fair use of copyrighted material in the context of The Man Who Would Be King (film)« >Fair use via Wikipedia.

Kipling, dans L’homme qui voulut être roi : deux sous-officiers utilisent la technologie moderne (le fusil) pour provoquer une guerre fratricide au sein d’un Etat afghan, de façon à profiter du chaos pour le mettre à sac. Master of the Universe conte la même histoire, mais à notre époque. Et le sergent est remplacé par le trader. L’Afghanistan par le monde.
Le sergent et le trader sont des « suckers », terme financier technique qui identifie un gogo, avec peut-être un ascendant collabo (idiot utile ?). Il croit être le maître du monde, alors qu’il tire les marrons du feu pour un autre : les classes supérieures victoriennes ou Goldman Sachs. 
Maintenant, comparons cette approche à d’autres. Aristote décrit la « démagogie« , qui disloque une société et permet à un individu d’en prendre les commandes. (Remplacez la loi par le caprice populaire ; sans guides, le peuple devient animal collectif, mû par des désirs primaires.) De même les révolutions culturelles de Mao sont la mise en mouvement de tout un peuple par une personne. 
Par rapport à ces techniques, celle des Anglo-saxons ne cherche pas à amener un individu à dominer durablement un groupe. L’erreur du héros de Kipling est d’avoir voulu être roi. Son objectif est de détruire le groupe afin de s’accaparer ses biens. A l’image des pionniers américains qui faisaient brûler leur maison, lorsqu’ils déménageaient, pour en extraire rapidement les clous. Pour l’Anglo-saxon, la matière compte plus que l’homme, apparemment. 

La philosophie comme manipulation de masses

En parlant de Michel Serres, je crois avoir compris comment certains philosophes pouvaient parvenir à manipuler l’humanité.
Il me semble que cela tient à un mélange de ridicule et de séduction. Le ridicule fait que les gens sérieux ne leur prêtent pas attention. Par exemple, Michel Foucault semble s’être fait ramasser à chaque fois qu’il s’est aventuré sur le terrain scientifique. De même on a tourné en ridicule le postmodernisme. Idem pour Hayek avec Keynes. Erreur. Le ridicule ne disqualifie pas, il tue. La menace qu’il constitue vient de la séduction qu’exerce sur nous, gens pas sérieux, une pensée incompréhensible. Elle attire des suiveurs. Ils mettent en œuvre la pensée du maître, comme un rite, sans percevoir les conséquences de ce qu’ils font. (Au fond, c’est le phénomène Hitler.)
Conclusion ? Il faut prendre au sérieux les gens ridicules. Et entrer dans la logique de leurs suiveurs, afin de leur montrer que ce qu’ils font aura des conséquences opposées à leurs attentes.