Rationalité et réfugiés

J’entends parler France Culture de la crise des réfugiés. Je me demande si son traitement du sujet ne dessert pas sa cause. Et ne crée pas un fâcheux précédent.
  1. La photo d’un petit mort susciterait un émoi mondial. Or, il y a partout au Moyen Orient des drames humains, et on n’en dit rien. L’émotion est-elle une bonne façon de régler des questions aussi graves ? A ce sujet, je m’interroge sur ce que signifie être un photographe : je ne pense pas que, rencontrant un enfant mort, j’aurais pour réflexe de le photographier. 
  2. J’entends qu’il est inconvenant de parler des causes de cet afflux de réfugiés. Or, elles semblent bien être liées à la gestion du monde par les élites occidentales. Il est, d’ailleurs, étrange que si peu de gens sentent leur conscience concernée par des décisions qui ont provoqué des drames humains effroyables.
  3. Etrangement, les peuples européens sont traités comme des coupables par leurs élites. Ne pas accueillir ces réfugiés est être sans cœur. Mais insulter une population est-elle une bonne façon de susciter sa solidarité ? Ne serait-il pas préférable 1) de commencer par reconnaître que les politiques de nos élites ont été, pour le moins, maladroites, 2) de compatir un rien avec les difficultés des Européens ?

Canons de beauté

On s’interroge souvent sur les raisons qui font que nous trouvons quelqu’un beau. La plupart des articles que je lis semblent vouloir démontrer que c’est une question de sélection naturelle. Le « beau » aurait un avantage. Par exemple il trahirait une bonne santé. 
En fait, il semblerait plutôt que la beauté soit une question de culture. Les faux cils, par exemple (voir dernier paragraphe de ce billet), sont mauvais pour la santé. Et un chercheur observe que la découverte de la statuaire grecque au 19ème siècle a eu une énorme influence sur l’évolution des canons de beauté modernes. (Article.)
Et si la caractéristique de la beauté était la mode ? Et si son principe était l’aléa, l’imprévisibilité, une sorte de « bon plaisir » d’on ne sait qui ? Et s’il ne s’agissait que de s’assurer de l’obéissance des individus à une société : ceux-ci exprimant par là le renoncement à leur libre arbitre ?

(« La liberté est obéissance à la loi qu’on s’est prescrite« . Rousseau.)

Capitalisme et changement

Mon billet concernant les lentilles de contact pose la question suivante : beaucoup d’inventions ne sont-elles pas inutiles ? Voire dangereuses ? Ne nous évitent-elles pas une adaptation que nous aurions été capables de réussir ? Et ce pour nous faire payer, au centuple (par une infection), notre faiblesse ? 
La raison d’être de la lentille est principalement esthétique. Et l’esthétique est imposée par la société. Or, quelle est la raison de ses choix ? Ne sommes-nous pas assez forts pour refuser un diktat infondé ? Pour accepter de porter des lunettes ? De suivre l’exemple du roi et des nobles d’ancien régime, qui affichaient leur mépris pour les conventions qu’ils n’avaient pas acceptées ? 
Et si un des moteurs du « capitalisme » (faute de terme plus exact) était de nous prendre par nos faiblesses ? De chercher à nous épargner des épreuves, des changements, qui constituent le parcours même de réalisation de l’être humain ? Et, en conséquence, s’il nous infantilisait ?

Plus curieux. Ce qui nous permet de passer les épreuves formatrices de la vie me semble essentiellement être l’aide de la société. La société semble donc à la fois l’exécuteur des basses œuvres du « capitalisme » et le remède à son action. Et si tout l’art du « capitalisme » était de manipuler la société pour qu’elle nous impose des normes que nous ne savons pas respecter sans ce que produisent nos entreprises ? (N’est-ce pas la fonction de la publicité de réaliser cette manipulation ?) Et s’il était temps de se demander quels intérêts la société doit servir ? Et de lui donner des principes « humanistes » ? Ce qui est le rôle de la politique. 

L'apprentissage comme phénomène de groupe

Depuis que j’enseigne, une chose me frappe. Dans une classe, je ne vois pas des individus, mais un comportement de groupe. Un exemple. Je donne des exercices à faire sur un blog. Cela inquiète. Quelqu’un finit par se lancer. En quelque sorte, il choisit une façon de faire l’exercice. Ce n’est jamais celle que j’attendais. Et il est immédiatement imité par le reste de la promotion. Si bien que, comme pour les meubles, chaque année l’exercice a un style nouveau. 
Illustration de théories bien connues ? Le changement est provoqué par un leader. On le suit. « Validation sociale » dit Robert Cialdini : nous tendons à calquer notre comportement sur celui des autres. 
Mais il y a plus subtil. Certains élèves, tout en suivant les règles que le groupe a fixées, parviennent à faire passer un message qui leur est propre. Une interrogation. Curieusement, c’est cette interrogation que j’attendais d’eux. Au fond, ils ont réussi à me parler sans pour autant sembler fausser compagnie au groupe. 
Je reconnais là ce que j’ai observé dans l’art. Et particulièrement dans les sociétés à fort ritualisme, comme la Chine. Le grand artiste, ou même le grand penseur ou le grand scientifique, parvient à utiliser les règles sociales pour nous dire ce qui le trouble. C’est une remise en cause de la société, supposée apporter une réponse définitive aux problèmes de l’homme. C’est l’expression de la liberté ?

Manipuler la mémoire, une introduction

J’avais entendu dire qu’il était possible d’implanter des souvenirs faux. Eh bien, ce n’est pas très compliqué de réussir :
  • Cela semble lié à un mélange de vrai et de faux, à de la persuasion et à de l’émotion. 
  • Il faut amener le patient à chercher à se remémorer l’histoire qu’on lui a racontée. 
  • Il se produit alors un phénomène curieux : l’homme enrichit ses faux souvenirs. 
Dans l’expérience dont il est question, la plupart des participants sont victimes de la manipulation. (Je me demande si l’éthique de l’expérience ne pourrait pas être discutée…) Mais pas tous. Pourquoi certains résistent-ils, d’autres pas ? Le phénomène est-il permanent, ou un genre de malaise fait-il découvrir que quelque-chose ne va pas dans ses souvenirs ?… En tout cas, il semblerait que la technique ait été beaucoup pratiquée, avant même que le scientifique ne s’y intéresse. Notamment par la police. 
De la fragilité de l’individu et d’un monde, dont rêvaient les Lumières, fondé sur sa « raison »?

L'art anglo-saxon du changement

Toutes les cultures semblent posséder une technique qui permet à l’individu de faire travailler pour lui un groupe humain. Celle des Anglo-saxons est originale :

The Man Who Would Be King.jpg


« The Man Who Would Be King » by Allied Artists – IMPAwards. Licensed under <a href="https://en.wikipedia.org/wiki/File:The_Man_Who_Would_Be_King.jpg&quot; title="Fair use of copyrighted material in the context of The Man Who Would Be King (film)« >Fair use via Wikipedia.

Kipling, dans L’homme qui voulut être roi : deux sous-officiers utilisent la technologie moderne (le fusil) pour provoquer une guerre fratricide au sein d’un Etat afghan, de façon à profiter du chaos pour le mettre à sac. Master of the Universe conte la même histoire, mais à notre époque. Et le sergent est remplacé par le trader. L’Afghanistan par le monde.
Le sergent et le trader sont des « suckers », terme financier technique qui identifie un gogo, avec peut-être un ascendant collabo (idiot utile ?). Il croit être le maître du monde, alors qu’il tire les marrons du feu pour un autre : les classes supérieures victoriennes ou Goldman Sachs. 
Maintenant, comparons cette approche à d’autres. Aristote décrit la « démagogie« , qui disloque une société et permet à un individu d’en prendre les commandes. (Remplacez la loi par le caprice populaire ; sans guides, le peuple devient animal collectif, mû par des désirs primaires.) De même les révolutions culturelles de Mao sont la mise en mouvement de tout un peuple par une personne. 
Par rapport à ces techniques, celle des Anglo-saxons ne cherche pas à amener un individu à dominer durablement un groupe. L’erreur du héros de Kipling est d’avoir voulu être roi. Son objectif est de détruire le groupe afin de s’accaparer ses biens. A l’image des pionniers américains qui faisaient brûler leur maison, lorsqu’ils déménageaient, pour en extraire rapidement les clous. Pour l’Anglo-saxon, la matière compte plus que l’homme, apparemment. 

La philosophie comme manipulation de masses

En parlant de Michel Serres, je crois avoir compris comment certains philosophes pouvaient parvenir à manipuler l’humanité.
Il me semble que cela tient à un mélange de ridicule et de séduction. Le ridicule fait que les gens sérieux ne leur prêtent pas attention. Par exemple, Michel Foucault semble s’être fait ramasser à chaque fois qu’il s’est aventuré sur le terrain scientifique. De même on a tourné en ridicule le postmodernisme. Idem pour Hayek avec Keynes. Erreur. Le ridicule ne disqualifie pas, il tue. La menace qu’il constitue vient de la séduction qu’exerce sur nous, gens pas sérieux, une pensée incompréhensible. Elle attire des suiveurs. Ils mettent en œuvre la pensée du maître, comme un rite, sans percevoir les conséquences de ce qu’ils font. (Au fond, c’est le phénomène Hitler.)
Conclusion ? Il faut prendre au sérieux les gens ridicules. Et entrer dans la logique de leurs suiveurs, afin de leur montrer que ce qu’ils font aura des conséquences opposées à leurs attentes.

Kahneman et Friedman

Daniel Kahneman a étudié l’irrationalité humaine. Il pensait ainsi torpiller les théories néoclassiques basées sur l’hypothèse d’un individu omniscient. Mais Friedman avait prévu le coup. Il avait dit qu’une théorie n’avait pas besoin de fondements justes pour l’être.
L’argument n’est peut-être pas aussi idiot qu’il y paraît. Friedman illustre la force de cette forme de libéralisme, qui n’arrête pas de renaître. Elle ne décrit peut être pas la société telle qu’elle est mais telle qu’elle doit être. Mieux, elle utilise la force de l’adversaire pour le détruire. Ainsi, les théories de Kahneman concernant l’irrationalité humaine, devenues techniques de manipulation, servent à dissoudre la société, et à la faire ressembler au modèle de Friedman. 

Jeux vidéo : l'apprentissage du meurtre ?

Le Monde dit :
Les jeunes Français impliqués dans le djihad suivis par le CPDSI ont tous regardé ces vidéos qualifiées d’« endoctrinantes », qui enchaînent « des images choc, une musique envoûtante, des rythmes entraînants et une ambiance hypnotique ». Des références aux films Matrix et Le Seigneur des anneaux sont présentes dans ces vidéos, faisant du jeune qui les regarde un « élu », incompris des autres, qui se bat pour une cause juste. Selon l’étude, la mise en scène des vidéos 19 HH fait également référence au jeu vidéo Assassin’s Creed, qui permet aux jeunes une meilleure identification et un conditionnement à la violence.
Et si, après tout, les jeux vidéos avaient une influence sur l’individu ? 

La statistique et le changement

il faut critiquer la quantification du monde, puis le requantifier pour le changer. C’est pourquoi la statistique doit être autant vue comme un instrument de la démocratie que comme une institution dont il faut débattre.

Comme tout, les statistiques peuvent être la meilleure et la pire des choses. Elles peuvent permettre de simplifier un problème, de nous montrer où agir. Mais elles peuvent tout aussi bien être outil de manipulation. Dernier exemple en date :

À l’ère néolibérale, le gouvernement cherche moins à protéger les travailleurs ou à se donner les moyens d’un pilotage macroéconomique de la société qu’à mettre en place un système d’incitation. Ce système s’appuie sur la modélisation micro-économétrique ou des techniques de benchmarking (les indicateurs de performance comme les classements ou les palmarès). La spécificité de ces techniques est celle de quantifier en rétroagissant directement sur les acteurs quantifiés.

Bilel Benbouzid, « Quantifier pour transformer », La Vie des idées, 3 octobre 2014. ISSN : 2105-3030. URL : http://www.laviedesidees.fr/Quantifier-pour-transformer.html (Recension d’un livre d’Alain Desrosières.)