Ethique de l'information ?

Un universitaire se disait choqué. Dans un différend qui l’avait opposé à quelqu’un qu’il considérait comme un charlatan, les journaux avaient donné autant de poids à sa parole, et aux travaux savants dont il n’était que le porte-voix, qu’à celle du charlatan.

Il me semble que c’est une tendance du moment. Par exemple France Culture annonce une mesure du gouvernement et interviewe ensuite, pour faire équilibre, le représentants d’un parti d’opposition, ou d’une association. Les deux opinions ont-elles le même poids ? Il est difficile de ne pas penser que l’on est là devant un procédé de manipulation.

France Culture répondrait probablement qu’il refuse la « parole d’autorité », qu’elle émane du savant octogénaire ou du président issu d’une élection. Seulement, il y a d’autres façons de procéder. Il ne faut opposer à la « parole d’autorité » un ensemble aussi significatif que possible d’opinions divergentes. C’est ainsi que l’on obtient une idée des dimensions du problème, et que l’on peut juger en son âme et conscience de ce qu’il faut en penser.

Qu'est-ce que la base ?

La base de FO veut en découdre avec le gouvernement. Le nouveau dirigeant du syndicat la représente. J’ai entendu cela, hier, chez France Culture.

Qu’est-ce qu’une base ? Souvent, c’est une minorité agissante. Est-elle représentative de la majorité ? La question n’a probablement pas beaucoup de sens. Tout ce qui compte, c’est, qu’effectivement, elle obtienne ce qu’elle veut. La majorité se trouvera devant le fait accompli. En fait, notre régime politique est probablement peu démocratique. Mais, dans certains cas, la majorité peut aussi faire entendre sa voix. En « creux ». Paradoxalement, par l’inaction. Car la minorité peut avoir besoin de la majorité. Et cela peut être le cas pour les syndicats. En effet, leur problème est qu’ils n’ont aucune représentativité. Leurs adhérents sont peu nombreux et en grande partie des professionnels du syndicalisme. S’ils veulent survivre, ils doivent étendre leur base…

M.Macron et la dispute

M.Macron semble avoir un talent rare. Il aime disputer avec ceux qui ne partagent pas son point de vue. « Vous avez vos questions, j’ai mes réponses », disait Georges Marchais. Presque toujours, la discussion politique est une confrontation de monologues. La raison en est que, sans une prudence de tous les instants, il est facile de faire des erreurs fatales. Mme Le Pen, lors du débat télévisé de la présidentielle, en donne l’exemple. Voilà pourquoi :

  • Le « framing ». C’est ce qu’a tenté Mme Le Pen. Il s’agit d’induire une réponse par la formulation de la question. Mme Le Pen a violemment attaqué M.Macron. Elle s’attendait à ce qu’il devienne agressif, et qu’il perde la face. Il a désamorcé l’attaque, en lui disant « pourquoi tant de haine ? ». Son procédé s’est retourné contre elle. Peu de gens seraient capables de cette manoeuvre. 
  • Le bien et le mal. Nous sommes si sûrs d’avoir raison que la contradiction est impossible. Du coup, nous perdons nos moyens lorsque l’on ne nous tient pas le discours attendu. Comme Condorcet, nous devenons des « moutons enragés ». Ce qui nous amène au point suivant :
  • La politesse. Nous sommes formés pour éviter le conflit. D’une part, cela nous amène à avaler des couleuvres. D’autre part, celui qui perd son sang froid perd la face. Mais la politesse n’excuse pas tout :
  • La paresse intellectuelle. Le psychologue Robert Cialdini dit que la seule chose que l’homme optimise, c’est son cerveau. Il l’utilise le moins possible. Nous ne sommes pas formés à décortiquer en temps réel la parole d’un interlocuteur. Retour au premier point, et sensibilité à la manipulation. 

D’ou, trois questions pratiques :

  • La force de M.Macron ? M.Macron est peut-être l’idéal de Socrate et des existentialistes : un homme qui a trouvé ce à quoi il croit. Comme Clémenceau, il a peut-être des principes chevillés au corps, et ces principes résistent à l’examen. Parmi eux se trouve, qui sait ?, celui selon lequel l’autre peut être convaincu par le raisonnement. 
  • Indestructible Macron ? Clémenceau, ne l’était pas. Par exemple, il lui est arrivé, dans un discours brillant, de faire sauter son propre gouvernement. (Mais c’était peut-être un acte manqué : il était épuisé par sa tâche.)
  • Comment devenir Macron ? Entraînement ? « Accouchement » à la grecque, façon Socrate ? Il faut se confronter au bain glacé de la contradiction, pour parvenir à ce qui est stable en soi ?

Science de l'influence

J’ai compris qu’il était un escroc lorsqu’il m’a offert un café, me disait un ami suédois.

La découverte de la science de l’influence est une conséquence de mon étude du changement. L’influence obtient notre consentement en court-circuitant notre esprit critique. La manipulation est histoire de « désinformation », bien sûr. Cette désinformation est peu une question de « fake news », mais plutôt de « framing », de formulation qui induit une conclusion incorrecte. Les Etats, les entreprises, les lobbys, les mieux pensants en premier,… nous soumettent à une intense manipulation. Mais elle est surtout dans la relation d’individu à individu. Tu n’auras pas de dessert, si tu ne fais pas tes devoirs, est une manipulation. Pourquoi fait-on aimer le dessert aux enfants, d’ailleurs ?

L’usage massif de la manipulation est-il causé par ce que Nietzsche a appelé « la volonté de puissance » ? Hier l’homme réglait ses comptes à coups de poing. Maintenant, le terrain de combat est psychologique. Mais l’objectif est le même : détruire l’autre, ou le réduire en esclavage ? « Mère, je suis idiot » auraient été les derniers mots de Nietzsche. Et s’il en était de même de nous ?

Mais, imaginons que, d’un seul coup, nous décidions d’utiliser l’intelligence de nos contemporains. Par exemple d’aimer nos enfants. Ne pourrait-on pas en attendre un miracle ?

Indépendance de la justice

Lula, au Brésil, est condamné par un juge qui s’est affiché avec des personnalités de droite, disait France Culture, ce matin.

Cela discréditerait-il la justice ? Imaginons, qu’en France par exemple, la justice se dise de gauche, faudrait-il refuser son jugement ? D’ailleurs, pourquoi ce type d’information n’est-il pas donné par France Culture lorsque l’on fait un procès à un homme politique, chez nous ?

Escroquerie

Le bon escroc est honnête. Sa victime croit faire un mauvais coup. Voilà ce que dit l’observateur scientifique que cite parfois ce blog. L’escroquerie est sous-estimée. Le phénomène est plus subtil qu’on ne le croit.

L’escroquerie semble reposer sur les mêmes bases que l’injonction paradoxale, ou la dissonance cognitive. Nous avons en nous quelque chose d’inconscient que nous n’avons pas la force de mettre en cause. L’escroquerie nous suggère, implicitement, de suivre notre pente naturelle.

Ce qui est inconscient est multiple, et rarement honteux. Ce peut être, par exemple, l’amour de notre métier. Il y a une histoire fameuse qui a vu toute une population construire une route pour quelqu’un qui ne représentait rien. C’était peut-être aussi de l’abus de faiblesse : ces gens n’avaient pas de travail, mais une famille à nourrir, probablement. Ils étaient prêts à suivre ceux qui leur proposaient un emploi. Les pauvres sont certainement les premières victimes de l’escroquerie.

Ce peut aussi être la peur des rats, comme dans 1984. Ou, « plutôt rouge que mort », la peur de la mort, qui vous rend lâche. Mais aussi la peur de la vie, qui vous fera choisir la mort (les jihadistes ?). Et l’escroc est, lui-même, sujet à ce phénomène. Il raconte souvent une histoire à laquelle il a intérêt de croire. Et c’est pour cela que l’on croit en lui : nous savons assez bien détecter les gens honnêtes… Voilà pourquoi les devins n’échangeaient pas de regard de complicité, mais, au contraire, se percevaient comme des ennemis.

Morale ? Voilà qui pourrait être une question de « vertu » : la capacité à ne pas céder à nos penchants naturels, inconscients. Toute la question de la liberté est là. Ce n’est pas une affaire de contrainte physique, mais d’emprise morale. Les anciens ont consacré beaucoup de textes à cette question. Peut-être faudrait-il les relire.

(Dans la série, les « sciences de l’influence ».)

Enfance de la morale

Je m’intéresse à la morale comme outil de manipulation. Mais d’où vient la morale ? De notre enfance. La morale, ce sont nos parents qui nous disent de faire ceci ou cela, sans nous expliquer pourquoi, sans s’adresser à notre libre arbitre.

Cause de 68 ? La génération des parents de 68 était, pour le peu que j’en ai vu, une génération de moralisateurs (insupportables). Cela a pu avoir deux conséquences, dont une paradoxale : la révolte contre un climat étouffant ; mais aussi le désir de faire comme ses parents : dominer le monde par la morale. Quand on est formé par la morale, on ne connaît que la morale. Et voilà pourquoi notre élite nous gouverne par la morale ?

(Et voici aussi pourquoi on conteste sa légitimité : elle est recrutée par des examens qui portent sur la raison, et elle ne l’emploie pas ?)

Morale, arme de manipulation massive

A un moment, j’ai publié des articles sur les techniques de manipulation. Une vulgarisation de travaux de psychologie. J’ai eu du succès, à tel point que l’on m’avait suggéré d’écrire un livre sur le sujet. Je ne l’ai pas fait. Ce qui est certainement bien, puisque il n’aurait pas été complet. J’étais passé à côté d’une technique puissante : la morale. La morale guide notre comportement, par pression sociale, c’est l’hypocrisie, ou, mieux, par intériorisation (je fais appel à la chirurgie esthétique pour obéir aux canons de la beauté). Vous connaissez le fameux « name and shame » ? Les Anglo-saxons ont poussé très loin les techniques de manipulation de groupe. Probablement avec plus de subtilité que les régimes totalitaires. En voici quelques-unes :

Thomas Shelling
Ce qui détermine la morale, c’est la pression du groupe. Robert Ciadini appelle cela « validation sociale ». Nous décidons comme les autres. D’où une première subtilité : ce qui compte n’est pas d’avoir le groupe avec soi, mais de faire croire que c’est le cas. C’est une raison pour laquelle le vote est secret ? S’il était public, on ne se demanderait pas ce que l’on a envie de voter, mais ce qu’il « faut » voter. Et le résultat n’est pas du tout le même. (Voir les travaux de Thomas Shelling.) C’est aussi une raison pour laquelle ceux qui veulent manipuler leurs congénères cherchent à provoquer une manifestation publique de leurs opinions : uniforme, badge, barbe, voile, tatouage, etc. ?

Aristote
On atteint au nirvana de la manipulation, lorsque l’on amène le groupe à aller contre son intérêt, et à démanteler ce qui faisait sa prospérité. A l’époque du scandale Madoff, j’ai reçu des mails me disant que la sécurité sociale était elle-même une pyramide de Ponzi. Faux, mais facile à croire. Et, si on l’avait cru, on aurait liquidé la sécurité sociale, qui est dans notre intérêt collectif. Beaucoup d’autres tentatives dans le même sens ont réussi, cependant. D’où un électeur qui se sent floué, et cherche à « dégager » sa classe dirigeante. Quelles sont les recettes de cette technique ? Profiter des petites médiocrités de l’être humain pour lui faire vendre son royaume pour un plat de lentilles. Dîtes lui qu’il est intelligent, alors que les autres sont idiots, par exemple, vous lui ferez faire n’importe quoi. Ou encore que la sécurité sociale coûte cher, parce qu’elle est pleine de tir au flanc et qu’elle subventionne des paresseux. C’est l’argument du « bon sens », l’arme de destruction massive, celle qui a produit le Brexit. Aristote en parlait déjà il y a deux mille cinq cents ans. Et il a montré qu’il conduisait à la dislocation de la cité (on dirait de la société aujourd’hui).

Serge Moscovici
Il y a plus fort. Serge Moscovici a prouvé, dans une expérience, qu’une personne déterminée pouvait faire changer les référentiels de jugement de tout un groupe. C’est à dire, recoder le cerveau de ses membres ! J’ai illustré sa théorie involontairement. Quand je suis entré chez mon premier employeur, contrairement à mes collègues, je n’ai pas abandonné la cravate après mon embauche. Je voulais montrer par là que je n’étais pas dupe de l’hypocrite fraternité du lieu. Curieusement, petit-à-petit, tout le monde s’est mis à porter la cravate. Y compris les deux niveaux de management qui étaient au dessus de moi. J’ai imposé ma morale.

C’est un puits sans fond, probablement. Il se peut que l’on trouvera toujours de nouvelles techniques pour faire disjoncter le raisonnement humain, et transformer l’homme en chose. A l’image du héros de 1984 d’Orwell. Seulement avec une perversité qu’il était loin de pouvoir concevoir. Puisque ce sont des méthodes totalitaires utilisées par un régime qui ne l’est pas. C’est d’ailleurs ce qui les rend particulièrement efficaces. On ne les voit pas venir. D’autant qu’elles ne s’appliquent pas que sur un adulte, qui pourrait se défendre, mais qu’elles nous déforment dès notre conception. Y a-t-il un espoir ? Peut-être chez Robert Merton, qui observe les « conséquences imprévues » des phénomènes sociaux. On fait le bien en voulant le mal (et inversement, malheureusement). Mais aussi de la « Révolte » de Camus. L’homme a quelque-chose en lui, qui finit par lui faire voir le jour. Mais c’est un travail à sans cesse recommencer. Et sans garantie de réussite.

Religion

Un jour, un élève m’a demandé s’il pouvait manquer un cours pour raison religieuse. Je lui ai répondu qu’il faisait ce qu’il voulait, le tout était qu’il remplisse la feuille d’absence, de façon à ce que je ne puisse être inquiété, s’il se faisait renverser par une voiture.

En y réfléchissant, je pense que cela en dit long sur moi.
Je considère mes étudiants (qui ont plus de vingt deux ans) comme je considère mes clients : je leur apporte mon expérience.
J’ai entendu la demande de l’étudiant comme un défi. Mon cours ne l’intéressait pas. Comme tous ses camarades qui arguaient d’un entretien d’embauche pour ne pas venir en classe, il avait un comportement irresponsable, de gamin (Msieu…), qui ne peut percevoir l’université que comme une contrainte.
Mais cela dit peut-être aussi que je ne suis pas dans la ligne du parti. Longtemps, l’Education nationale a cru de son devoir d’imposer une morale. C’était probablement cela que cherchait à défier l’étudiant. Dans ces conditions la religion n’est plus une religion, c’est une arme de combat totalitaire, qui a pour objet d’imposer sa volonté à l’autre. On ne peut pas entrer dans une institution et refuser ses lois.

Pouvoir

« On caractérise souvent les post modernistes, influencés par Nietzsche, par le fait qu’ils nient la vérité. ils considèrent que ce qui est tenu pour vrai, même les théories les plus certaines des sciences naturelles, comme étant le produit des relations de pouvoir sociales. (…) Le post moderniste est amené à s’affaiblir ou se contredire, parce que ses déclarations sur la vérité seront produites par son désir de pouvoir » (Si sa théorie est juste.)

Voilà ce que je lis dans un ouvrage sur la philosophie allemande. (German Philosophy, a very short introduction, Andrew Bowie.)

Ce qui m’a frappé. Car on parle beaucoup de « pouvoir » ces derniers temps. Or, le mouvement post moderniste a démarré aux USA, a été formalisé en France, et est le principe de pensée de 68 et de tout ce que l’on lui associe, y compris notre élite gouvernante et dirigeante. Et si le réel moteur de tous ces gens avait été la volonté de pouvoir ? Et si c’était pour cela qu’ils avaient vu partout des relations de pouvoir ?

(Et si c’était le résultat d’une société paternaliste, la société d’après guerre, qui ne pouvait générer que des gamins égoïstes ?)