Faut-il décider vite ?

Mon précédent billet dit que Mme Loiseau pense qu’il faut décider vite. Depuis plus de 30 ans que je côtoie l’entreprise, j’entends cela. Nous sommes en des temps de décision rapide.

Qu’est-ce que cela donne ? L’état actuel du monde.

Des modes de management et des crises. Les entreprises sont des moutons. Décider vite est synonyme d’encéphalogramme plat. Comme le dit le psychologue Robert Cialdini, l’homme économise son cerveau. Pour cela, il a recours à des courts-circuits, il copie, en particulier. Du coup, il ne voit pas les conséquences de ses décisions. Il échoue et il persévère dans l’erreur. Il a l’impression de travailler comme un fou. Mais, au mieux, il fait du surplace, quand il ne détruit pas son patrimoine.

Comment vivre dans la post vérité ?

Selon un précédent billet, notre lot est la post vérité. Comment vivre dans un monde de post vérité ? Nous ne savons plus ce qui est juste ou non. Qui dit post vérité, dit absurde.

Mais, qui dit absurde dit existentialisme. L’existentialisme est une réaction à l’absurde. Elle consiste à chercher en soi ce qui compte vraiment, son « identité ». Quand on l’a trouvé, on est indestructible. Et nos valeurs sont souvent partagées par d’autres. En faisant appel à elles, on peut mobiliser la société, puisqu’elle y est sensible.

L’existentialisme n’est pas réservé au virtuose de l’esprit. Les techniques de manipulation obéissent à des principes explicites. En les « déconstruisant », on comprend comment elles nous font aller « contre nous », et donc qui nous sommes. En particulier, elles jouent sur une caractéristique de l’homme : lorsqu’il se croit « individu » et « rationnel », il est pigeon. L’homme est, par nature, animal social.

La société de la post vérité

Que M.Trump ait inventé la post vérité est une post vérité.

Car la post vérité est partout, depuis longtemps. Elle n’a pas attendu M.Trump. L’Eglise a-t-elle dit tout ce qu’elle savait sur ce que l’homosexualité provoquait chez elle ? Dites vous toute la vérité à vos enfants ? Le gouvernement nous dit-il toute la vérité ? Si vous apprenez quelque-chose qui peut nuire à l’entreprise qui vous emploie, le direz-vous ? « Vous avez le droit de garder le silence » répète le feuilleton américain. La post vérité est faite de pieuses, et parfois légales, omissions.

Elle a une explication : on estime qu’il y a des « valeurs », qui méritent qu’on leur sacrifie la vérité. A commencer par soi. La vérité pourrait nous nuire définitivement, alors que nous avons beaucoup de choses à apporter à la société.

Mais il n’est pas certain que ce soit la meilleure façon de servir les dites valeurs. En  effet, la post vérité génère la « vérité alternative ». A partir du moment où la vérité n’en est plus une, on peut en inventer une autre. Et elle pourra d’autant moins être contredite que, pour ce faire, il faut dire la vérité, donc révéler ses omissions. Et une affirmation qui n’est pas contredite, n’est-ce pas une vérité ?

Biais cognitifs

Signal de SMS. Immédiatement une idée de l’expéditeur. Probablement fausse : personne dont il me plairait d’avoir un SMS. Pourquoi ne pas penser tout de suite au plus probable : réponse à mon dernier SMS ?

Ce type de biais explique peut-être pourquoi la « science » économique (ou une de ses branches dominantes), qui fait l’hypothèse d’un être omniscient est fausse à la base. Mais cela explique peut-être aussi comment fonctionne l’escroc : il nous laisse entendre que nos rêves vont se réaliser. C’est peut-être pour cela que je reçois tant de mail me disant que j’hérite d’un parent africain ou ai gagné au loto.

Le paradoxe du fonds d'investissement

Il paraît qu’en Turquie, il y a longtemps, un fabricant de polos s’est rendu compte qu’en leur ajoutant un crocodile, il en vendait beaucoup plus

On m’a raconté une histoire similaire en ce qui concerne les fonds et les start up. On propose aux fonds des projets qui ont un gros potentiel, seulement l’entrepreneur de l’a pas vu. Il a simplement trouvé que certains mots suscitaient des conséquences favorables. La méprise principale viendrait de ce qu’il ne veut pas faire fortune, comme s’y attend, implicitement, l’investisseur, mais trouver de l’argent.

Dans les deux cas, le danger ne vient pas de l’escroc, mais de nos biais de raisonnement ?

Tweet et validation sociale

Paradoxe d’Edgar Morin. Cent vingt mille personnes sont abonnées à ses tweets, mais, je l’entendais dire, à la radio, que ses travaux n’étaient pas compris. (Si je lis correctement son oeuvre, on fait même exactement ce qu’il dénonce !) Comment l’expliquer ?

Aime-t-on réellement ce que l’on aime ? Ou suit-on les recommandations de la société ? Phénomène que les psychologues appellent « validation sociale » ? Et, d’ailleurs, comment la société fait-elle pour décider de ce qu’il faut suivre ? Qu’est-ce qui compte le plus, le fond, ou la forme ? Vieux monsieur sympathique ou idées révolutionnaires ?

Illustre inconnu

Illustre inconnu, une des expressions de mon père. Il entendait probablement par là quelqu’un qui n’avait aucun titre de gloire mais qui était parvenu à se placer en position d’autorité.

L’expression peut être entendue différemment. Que savons-nous des travaux des gens illustres ? J’écoutais parler Alain Touraine. C’est un sociologue fameux. Probablement un scientifique important, puisque sa fille est ministre. Mais qui connaît ses idées (surtout pas moi, après l’avoir entendu parler) ? Et qui sait qu’il n’était pas du tout d’accord avec d’autres hommes illustres ? D’ailleurs qui sait que les hommes illustres ne sont pas d’accord entre eux ? Y aurait-il une forme de relativité dans la science ?

Comment devient-on illustre ? Cela obéit-il à la raison ? De même que « il n’y a pas de héros pour son valet de chambre », l’illustre doit-il être inconnu ?

Conséquences imprévues du féminisme

Pas possible d’ouvrir la radio, sans entendre parler de femme battue, ou maltraitée ou mal payée. Message : femme, martyr ; homme, criminel.

Mais qui dit que les femmes sont mieux éduquées que les hommes ? Que si vous êtes une fille vous avez 50% plus de chances d’avoir mention très bien au bac que si vous êtes un garçon ? (En 2015.)

Et si c’était ce type de manipulation des données qui faisait le lit de ce que l’on appelle « populisme » ?

Injonction paradoxale et éducation

Qu’est-ce que l’injonction paradoxale, et en quoi doit elle être prise en compte par un éducateur ? Une question que l’on me pose. Et ma réponse :

L’injonction paradoxale est un conflit entre des injonctions contradictoires, l’une consciente l’autre non.
A l’origine de l’expression, il y a l’anthropologue Gregory Bateson, qui pense que c’est une cause de la schizophrénie. L’enfant est soumis à une injonction paradoxale, par sa mère, et ne peut s’échapper.
Dans la vie courante on ne s’intéresse pas à la schizophrénie mais à l’injonction paradoxale comme technique de manipulation. Manipulation signifie que l’on obtient quelque chose d’un être humain sans avoir fait appel à son libre arbitre. Par exemple, si vous avez peur du chômage vous serez prêt à accepter beaucoup de votre employeur. Parfois l’impossible.
Bien sûr, il y a beaucoup de formes subtiles d’injonction. La société, en particulier, nous soumet à de nombreuses injonctions inconscientes : rendre ce que l’on a reçu, le respect pour ses parents, la défense du faible, etc. Cela nous rend faciles à manipuler.
En ce qui concerne l’éducation, la tentation est grande d’utiliser l’injonction paradoxale. L’éducateur pense généralement savoir ce qui est bon pour l’élève. Mais ce dernier semble résister à son intérêt. Il est alors tentant d’utiliser des techniques de manipulation, pour son bien. (« Si tu ne fais pas tes devoirs, tu n’auras pas de dessert » dit le parent.) En particulier, l’élève français subit un puissant conditionnement à la note.
La manipulation commence d’ailleurs par le conditionnement. On apprend à l’enfant à aimer le chocolat pour pouvoir ensuite l’en priver.
L’expérience montre que la manipulation ne marche pas parfaitement. Celui qui subit la manipulation finit par en être plus ou moins conscient et développe des tactiques de défense. Mais cela ne crée pas des individus et des sociétés très saines. La schizophrénie de Bateson n’est peut-être pas très loin.
L’injonction paradoxale nous pose la question du respect et de la responsabilité. Comment, en tant qu’être humain responsable, se comporter vis-à-vis d’un autre être humain, que l’on respecte ? Responsabilité signifie, comme dans la loi française, être prêt à payer pour les conséquences de ses actes.
Tout cela pose certainement beaucoup de questions à l’éducateur. Ma pratique ne contient-elle pas une dose d’injonction paradoxale ? Comment obtenir les résultats que je désire par d’autres moyens ? Comment former des êtres humains qui sachent détecter et réagir correctement à l’injonction paradoxale, et ne pas y avoir recours ? Etc.
A mon avis, il faut se méfier de la théorie. Ce qui compte est la pratique. Il me semble, en particulier, important d’examiner ce que l’on fait tous les jours, afin d’y chercher des situations où l’on a utilisé ou aurait pu utiliser ce type de techniques. En fait, il nous arrive, finalement assez souvent, de ne pas s’en servir alors que l’on aurait pu le faire. On peut se demander pourquoi, et comment le répéter systématiquement. Un exercice utile est aussi de se demander si l’on ne s’est pas trouvé déjà en situation d’injonction paradoxale, ce que l’on a fait, ce que l’on aurait dû faire, et ce que l’on fera la prochaine fois que ce sera le cas. 

Houellebecq et le changement

Je m’interroge depuis longtemps : pourquoi France Culture aime-t-elle Houellebecq ? Houellebecq n’est-il pas le pourfendeur des valeurs de France Culture ? Un genre de Grand Lucifer ? Nouvelle tentative d’explication :

Quand je tends l’oreille, j’entends les journalistes de France Culture demander : que faut-il penser de Houellebecq ? Et s’ils n’étaient pas capables de se faire, seuls, une opinion ?

Et si nous étions tous comme eux ? Nos idées sont reçues ? Cela expliquerait, alors, pourquoi on peut faire basculer aussi facilement l’opinion d’un côté ou de l’autre.

Reste le mouvement des Gilets jaunes : lorsqu’il y a souffrance, il y a opinion. Soudainement, on sait de quoi on parle.