Biais cognitifs

Signal de SMS. Immédiatement une idée de l’expéditeur. Probablement fausse : personne dont il me plairait d’avoir un SMS. Pourquoi ne pas penser tout de suite au plus probable : réponse à mon dernier SMS ?

Ce type de biais explique peut-être pourquoi la « science » économique (ou une de ses branches dominantes), qui fait l’hypothèse d’un être omniscient est fausse à la base. Mais cela explique peut-être aussi comment fonctionne l’escroc : il nous laisse entendre que nos rêves vont se réaliser. C’est peut-être pour cela que je reçois tant de mail me disant que j’hérite d’un parent africain ou ai gagné au loto.

Le paradoxe du fonds d'investissement

Il paraît qu’en Turquie, il y a longtemps, un fabricant de polos s’est rendu compte qu’en leur ajoutant un crocodile, il en vendait beaucoup plus

On m’a raconté une histoire similaire en ce qui concerne les fonds et les start up. On propose aux fonds des projets qui ont un gros potentiel, seulement l’entrepreneur de l’a pas vu. Il a simplement trouvé que certains mots suscitaient des conséquences favorables. La méprise principale viendrait de ce qu’il ne veut pas faire fortune, comme s’y attend, implicitement, l’investisseur, mais trouver de l’argent.

Dans les deux cas, le danger ne vient pas de l’escroc, mais de nos biais de raisonnement ?

Tweet et validation sociale

Paradoxe d’Edgar Morin. Cent vingt mille personnes sont abonnées à ses tweets, mais, je l’entendais dire, à la radio, que ses travaux n’étaient pas compris. (Si je lis correctement son oeuvre, on fait même exactement ce qu’il dénonce !) Comment l’expliquer ?

Aime-t-on réellement ce que l’on aime ? Ou suit-on les recommandations de la société ? Phénomène que les psychologues appellent « validation sociale » ? Et, d’ailleurs, comment la société fait-elle pour décider de ce qu’il faut suivre ? Qu’est-ce qui compte le plus, le fond, ou la forme ? Vieux monsieur sympathique ou idées révolutionnaires ?

Illustre inconnu

Illustre inconnu, une des expressions de mon père. Il entendait probablement par là quelqu’un qui n’avait aucun titre de gloire mais qui était parvenu à se placer en position d’autorité.

L’expression peut être entendue différemment. Que savons-nous des travaux des gens illustres ? J’écoutais parler Alain Touraine. C’est un sociologue fameux. Probablement un scientifique important, puisque sa fille est ministre. Mais qui connaît ses idées (surtout pas moi, après l’avoir entendu parler) ? Et qui sait qu’il n’était pas du tout d’accord avec d’autres hommes illustres ? D’ailleurs qui sait que les hommes illustres ne sont pas d’accord entre eux ? Y aurait-il une forme de relativité dans la science ?

Comment devient-on illustre ? Cela obéit-il à la raison ? De même que « il n’y a pas de héros pour son valet de chambre », l’illustre doit-il être inconnu ?

Conséquences imprévues du féminisme

Pas possible d’ouvrir la radio, sans entendre parler de femme battue, ou maltraitée ou mal payée. Message : femme, martyr ; homme, criminel.

Mais qui dit que les femmes sont mieux éduquées que les hommes ? Que si vous êtes une fille vous avez 50% plus de chances d’avoir mention très bien au bac que si vous êtes un garçon ? (En 2015.)

Et si c’était ce type de manipulation des données qui faisait le lit de ce que l’on appelle « populisme » ?

Injonction paradoxale et éducation

Qu’est-ce que l’injonction paradoxale, et en quoi doit elle être prise en compte par un éducateur ? Une question que l’on me pose. Et ma réponse :

L’injonction paradoxale est un conflit entre des injonctions contradictoires, l’une consciente l’autre non.
A l’origine de l’expression, il y a l’anthropologue Gregory Bateson, qui pense que c’est une cause de la schizophrénie. L’enfant est soumis à une injonction paradoxale, par sa mère, et ne peut s’échapper.
Dans la vie courante on ne s’intéresse pas à la schizophrénie mais à l’injonction paradoxale comme technique de manipulation. Manipulation signifie que l’on obtient quelque chose d’un être humain sans avoir fait appel à son libre arbitre. Par exemple, si vous avez peur du chômage vous serez prêt à accepter beaucoup de votre employeur. Parfois l’impossible.
Bien sûr, il y a beaucoup de formes subtiles d’injonction. La société, en particulier, nous soumet à de nombreuses injonctions inconscientes : rendre ce que l’on a reçu, le respect pour ses parents, la défense du faible, etc. Cela nous rend faciles à manipuler.
En ce qui concerne l’éducation, la tentation est grande d’utiliser l’injonction paradoxale. L’éducateur pense généralement savoir ce qui est bon pour l’élève. Mais ce dernier semble résister à son intérêt. Il est alors tentant d’utiliser des techniques de manipulation, pour son bien. (« Si tu ne fais pas tes devoirs, tu n’auras pas de dessert » dit le parent.) En particulier, l’élève français subit un puissant conditionnement à la note.
La manipulation commence d’ailleurs par le conditionnement. On apprend à l’enfant à aimer le chocolat pour pouvoir ensuite l’en priver.
L’expérience montre que la manipulation ne marche pas parfaitement. Celui qui subit la manipulation finit par en être plus ou moins conscient et développe des tactiques de défense. Mais cela ne crée pas des individus et des sociétés très saines. La schizophrénie de Bateson n’est peut-être pas très loin.
L’injonction paradoxale nous pose la question du respect et de la responsabilité. Comment, en tant qu’être humain responsable, se comporter vis-à-vis d’un autre être humain, que l’on respecte ? Responsabilité signifie, comme dans la loi française, être prêt à payer pour les conséquences de ses actes.
Tout cela pose certainement beaucoup de questions à l’éducateur. Ma pratique ne contient-elle pas une dose d’injonction paradoxale ? Comment obtenir les résultats que je désire par d’autres moyens ? Comment former des êtres humains qui sachent détecter et réagir correctement à l’injonction paradoxale, et ne pas y avoir recours ? Etc.
A mon avis, il faut se méfier de la théorie. Ce qui compte est la pratique. Il me semble, en particulier, important d’examiner ce que l’on fait tous les jours, afin d’y chercher des situations où l’on a utilisé ou aurait pu utiliser ce type de techniques. En fait, il nous arrive, finalement assez souvent, de ne pas s’en servir alors que l’on aurait pu le faire. On peut se demander pourquoi, et comment le répéter systématiquement. Un exercice utile est aussi de se demander si l’on ne s’est pas trouvé déjà en situation d’injonction paradoxale, ce que l’on a fait, ce que l’on aurait dû faire, et ce que l’on fera la prochaine fois que ce sera le cas. 

Houellebecq et le changement

Je m’interroge depuis longtemps : pourquoi France Culture aime-t-elle Houellebecq ? Houellebecq n’est-il pas le pourfendeur des valeurs de France Culture ? Un genre de Grand Lucifer ? Nouvelle tentative d’explication :

Quand je tends l’oreille, j’entends les journalistes de France Culture demander : que faut-il penser de Houellebecq ? Et s’ils n’étaient pas capables de se faire, seuls, une opinion ?

Et si nous étions tous comme eux ? Nos idées sont reçues ? Cela expliquerait, alors, pourquoi on peut faire basculer aussi facilement l’opinion d’un côté ou de l’autre.

Reste le mouvement des Gilets jaunes : lorsqu’il y a souffrance, il y a opinion. Soudainement, on sait de quoi on parle.

Changement de changement ?

Le glyphosate est-ce dangereux ou non ? On n’en sait rien, concluait La méthode scientifique de France Culture.

Comme d’habitude, il faut attendre qu’il y ait des morts pour que l’on ait quelques certitudes ? (Une autre émission parlait des « radium girls », qui peignaient des cadrans phosphorescents avec un composé de radium, et s’empoisonnaient en humectant leurs pinceaux avec leurs lèvres.)

Dans ma jeunesse, on était persuadé que la science démêlerait le vrai du faux. Le changement, le progrès, avait pour moteur la raison et la science. Ce n’est pas ce qui est arrivé. Aujourd’hui, les changements sociaux ressemblent à la mode. Ils résultent d’un affrontement entre idéologies, employant tous les moyens possibles pour manipuler l’opinion.

Entre la science qui fait la loi et les luttes idéologiques, n’y aurait-il pas une troisième voie ?

Dissonance cognitive

Dans ma série de billets traitant des sciences de l’influence, je n’ai pas parlé de la « dissonance cognitive ». Un tort ?

La dissonance cognitive, est une différence entre ce que l’on dit et ce que l’on pense. Ce qui fait l’intérêt de ce phénomène est que c’est un moyen de manipulation puissant.

Une bande dessinée montre comment procéder. Un consultant met un employé en état de dissonance cognitive. Pourquoi acceptez-vous un travail si idiot ? L’employé supprime la dissonance en se convainquant qu’il adore son travail.

Je me demande si la dissonance cognitive n’est pas plus que cela. Tartuffe est convaincu de tartufferie. Il ne renonce pas à ce que j’interprète comme une dissonance. Il fuit, et il se venge. Je me demande si, dans la plupart des cas, l’homme dissonant sait, quasi consciemment, que ce qu’il fait n’est pas bien. Mais, il n’a pas la force morale de changer. Il ressemble à l’homme aux prises avec une drogue. Alors, son moyen d’éviter un malaise est de supprimer ceux qui lui en parlent.

Questions complémentaires :

  1. Qu’arrive-t-il si c’est impossible ? Il change, ou il se détruit ? 
  2. Souffrons-nous tous de dissonance cognitive ? 

Respect et société

Un importun sonne à votre porte. Il vous propose des services dont vous ne voulez pas. Vous faites une triste mine, mais vous le traitez avec urbanité. Vous le remerciez même. Lois de la politesse obligent. Vous êtes gêné, et lui vexé, car il sent que vous le considérez en sous-homme. Il en profite pour vous faire entrer dans une discussion compliquée, dont vous ne pouvez pas vous tirer, sans être impoli. Cercle vicieux.

Qu’est-ce qui ne va pas ? Vous ne le traitez pas comme il le mérite, comme un être humain, avec respect. La politesse, c’est mécanique, cela ne fait pas fonctionner le libre arbitre. Considérer quelqu’un avec respect, demande de l’écouter et de lui expliquer pourquoi vous ne retenez pas sa proposition. Et que vous n’allez pas lui prendre plus de temps.

Il y a deux intérêts à rencontrer quelqu’un. Cela nous force à réfléchir à ce que nous devons lui dire, et à ses raisons. Cela nous permet de nous découvrir. Aussi, cela permet de le découvrir, et peut-être de réaliser quelque chose que l’on ne pouvait faire seul.

Curieusement, la société fait de nous des robots. Elle nous donne des règles de comportement. Elle nous rend paresseux du cerveau. Le psychologue Robert Cialdini en fait le principe de toute manipulation. On est toujours puni par là où on a pêché ?