D'où viennent nos illusions ?

Le coronavirus nous réveille. Nous découvrons que ce que nous pensions était faux. D’où cela vient-il ?

C’est la question que je me pose depuis au moins le début de ce blog (2008). Voici le moment de faire un point. Il semble que nous ayons été manipulés par deux idéologies soeurs-ennemies.

  • La plus évidente est celle du marché. Le monde doit être réglé par les lois du marché. Cette idée a été poussée non par les milieux d’affaires ou les entrepreneurs traditionnels, mais par les salariés-riches, les diplômés qui contrôlent l’économie. 
  • Moins évidente est l’idéologie de la domination. Celle-ci est poussée par des intellectuels-universitaires, au moins depuis la fin de la guerre, mais se retrouve probablement bien avant, chez Marx, et les Bohèmes. Elle définirait la société (occidentale ?) comme un système d’oppression de minorités par la majorité. 

Ces idées se sont diffusées par la « méthode Gramsci », en jouant sur notre « bon sens » (citoyen = contribuable, etc.) pour nous faire perdre le contact avec la réalité.

Peut-on aller plus loin ? Qu’est-ce qui motive ce type d’idée ? En tout cas, elles ont un point commun. Dans les deux cas c’est une pensée d’intellectuel et de privilégié. L’intellectuel tend à prendre ses rêves pour des réalités. Ce qui expliquerait que nous découvrions que nous vivons dans un monde d’illusions. Quant au privilégié, il tend, probablement, à vouloir conserver ses privilèges.

Une oeuvre est-elle disqualifiée par ses erreurs ?

J’entendais Georges Steiner dire qu’Hannah Arendt et Simone Weil n’étaient pas des philosophes, parce qu’il n’appréciait pas leurs prises de position. Curieusement, en revanche, il a étudié Heidegger, qu’il appréciait encore moins.

Nos erreurs disqualifient-elles notre oeuvre ? Faut-il renier les travaux de Newton parce que c’était un alchimiste, ou ceux de Pasteur parce que, d’après un de mes enseignants, c’était un nationaliste ?

Ou faut-il se dire que toutes les oeuvres ont un intérêt, parce qu’elles sont une expérience humaine ? Et qu’il est utile de se demander ce qui peut les influencer, et ce qui peut nous influencer, et comment bien penser ?

L'enfer de Joyce

Il y a un moment saisissant dans A portrait of the artist as a young man, de James Joyce. On est au début du siècle, en Irlande ultra catholique, lors d’une retraite d’étudiants. Un prêtre évoque l’enfer, ce qui tourmente l’artiste, qui est une grand pêcheur.

Ce qui est surprenant est la description qui est faite de l’enfer. C’est curieusement précis et terrestre. On y parle, à longueur de pages, de l’épaisseur des murs, de la température des flammes, de l’odeur. Comment a-t-on pu produire un tel délire ? Comment des gens particulièrement intelligents (on est chez les Jésuites) ont-ils pu croire à de telles fadaises, et les colporter avec le plus grand sérieux ?

Peut-être, à l’origine, y a-t-il une sorte de Dante. La fiction est peut-être bien plus souvent qu’on ne le croit, la source de notre réalité. D’ailleurs, peut-être que notre Dante anonyme s’est-il, simplement, demandé comment transmettre à son prochain l’horreur que doit susciter chez lui l’enfer ? Et il a trouvé les mots qu’il faut pour cela, comme le font les hommes de marketing, pour vous convaincre d’acheter leur quincaillerie ?

Mais pourquoi le croit-on ? Ne croit-on pas, nous aussi, des stupidités, sans pouvoir nous en détacher ? Il suffit d’aller à l’étranger pour comprendre que ce qui nous paraissait essentiel fait rire l’autre homme. Ce n’est pas pour autant que nous changeons d’avis. Nous subissons un méchant lavage de cerveau. Le propre de la raison, et de l’homme, est d’être propre à la manipulation ?

La célébrité

La célébrité a quelque-chose d’étrange. Dans un premier temps l’opinion publique décide que quelqu’un est célèbre. Cette célébrité éclaire soudainement son histoire, a posteriori : ses moindres gestes, y compris ceux qui pour quelqu’un d’autre seraient ridicules (la mine ahurie d’Einstein, par exemple), deviennent des manifestations de génie.

A qui profite le crime ? Dans le show biz, c’est clair : la célébrité fait vendre. Ailleurs, l’homme célèbre est une autorité morale qui nous indique comment penser ? La célébrité comme moyen de manipulation ?

Gramsci trahi ?

Gramsci a eu un gros succès posthume, on s’est revendiqué de lui d’abord à gauche, puis à l’extrême droite. Ce qui nous permet de comprendre ce que l’on nous a raconté ces dernières années. Notamment ce fameux « bon sens » qui m’était si désagréable durant l’ère Sarkozy.

On a interprété la pensée de Gramsci ainsi, si j’ai bien compris. Le peuple ne peut pas comprendre son intérêt. Si l’on veut le faire changer (pour son bien, cela va sans dire), il faut donc instrumentaliser son « bon sens » pour le faire aller, sans qu’il s’en rende compte, là où il ne veut pas aller. Autrement dit, masquons nos intentions. C’est la post vérité.

Il est difficile de savoir ce que pensait Gramsci. Cette pensée était subtile, c’était un dirigeant du parti communiste italien opposé aux Bolchéviques, et en évolution permanente. Il a même refusé de laisser une synthèse de son oeuvre. Mais, je crois que c’était le contraire de ce qu’on lui a fait dire :

J’ai l’impression qu’il était proche de Proudhon. Tout d’abord, il estimait peu les intellectuels, qui n’avaient jamais rien apporté au peuple. Il espérait faire sortir du peuple, par l’éducation, d’autres intellectuels, qui défendraient les intérêts des leurs.

Les Gilets Jaunes seraient une application de ses idées  : une prise de conscience par le peuple qu’il s’est fait flouer. Ainsi que la réaction de l’intellectuel : il a dénoncé le Gilet Jaune comme un fasciste.

(France Culture : avoir raison avec Antonio Gramsci.)

Sommes-nous des escrocs ?

L’escroquerie n’escroque que des escrocs. J’ai l’impression que la psychologie n’est pas loin de dire cela. Ce qui rejoint la « victime coupable », que l’on retrouve dans beaucoup de théories.

Où se trouve la culpabilité ? Dans le fameux « hybris », le manque de rigueur intellectuelle. Nous croyons à ce qui est trop beau pour être vrai. Seulement, ce qui atténue notre faute et fait qu’un escroc peut être un escroc, est que, pour lui, le procédé est conscient, alors que, pour nous, il est inconscient.

Comment éviter l’escroquerie ?

  • En creusant notre inconscient. Qu’est-ce qui nous fait prendre une décision ? Est-ce un critère rigoureux ou fantaisiste ? C’est un travail sur soi à long terme.
  • En décidant lentement. Nous vivons dans la société de l’escroquerie. En conséquence, nos réflexes inconscients sont systématiquement exploités. Par définition, nos réactions épidémiques sont fausses, et nous amènent à faire le contraire de nos intérêts. 
  • En écoutant nos émotions, recommandation usuelle du psychologue. L’émotion signale que « quelque chose ne va pas ». Cela indique qu’il ne faut pas réagir immédiatement (ce que l’on appelle « suspension ».)

Les entreprises sont elles sensibles au "populisme" ?

« Management fad », mode de management. J’ai découvert cette expression quand je me suis plongé dans la littérature du management.

Les entreprises suivent des modes. Les entreprises sont des moutons. Il y a la mode du reengineering (diviser par deux les effectifs), de la qualité (emploi à vie), de l’intelligence artificielle, de la block chain, des délocalisations, du développement durable, de la croissance externe, puis de la croissance interne…

Ces modes, contradictoires les unes des autres, ne coûtent-elles pas cher aux entreprises et à l’économie ?

Mais elles ont une logique : la pression sociale. Le dirigeant de multinationale, qui est un salarié, subit la pression de la bourse et des actionnaires « activistes », autrement dit une forme « d’opinion ». Il s’agit peut-être de celle de gens qui ont une haute opinion d’eux-mêmes, mais il n’en demeure pas moins qu’ils sont soumis à des phénomènes qui ressemblent à ce que l’on appelle, ailleurs, « populisme ». D’ailleurs la mode a un intérêt : elle évite de penser.

A côté des girouettes, il y a aussi ce que la théorie du management appelle les « leaders ». Le leader est, probablement, plus souvent un entrepreneur qu’un dirigeant salarié. Paradoxalement être un leader n’est pas compatible avec une carrière ?

Jack Welsh

Jack Welsh, légende du management anglo-saxon, est décédé. Etrange. Car, pour ce type de démiurge, la mort n’est pas possible.

Il a tellement impressionné ses contemporains qu’il a épousé la rédactrice en chef de la Harvard Business Review (de loin la plus respectée des revues mondiales de management), elle-même en pleine folie de la bulle Internet !

Le propre de la littérature du management est de nous dire d’imiter des entreprises qui, le lendemain, disparaissent. Eh bien, c’est ce qui est arrivé à GE. General Electric, durant son règne, fut la plus belle entreprise américaine. Puis, tout s’est dégonflé. Avait-il un talent exceptionnel de manager, ou d’illusionniste ?

J.Welsh a dirigé GE de 1981 à 2001

Science et démocratie

Il y a une grande frustration chez les scientifiques. Ils nous annoncent le réchauffement climatique mais les populations ne bougent pas. De même, certains d’entre-eux nous ont dit que les OGM étaient une avancée de la science, mais elles nous ont fait peur. Et les vaccins, dont on se méfie de plus en plus ?

Il en est de même pour les nanotechnologies, dont je parlais récemment. S’il y en a partout, c’est parce que nous ne le savons pas. Si on nous avait demandé notre avis, il est probable qu’elles n’auraient pas connu un tel succès. Aurions-nous eu raison ?

Le scientifique, hyperspécialisé, ne comprend pas que des gens qui ne le sont pas veuillent juger son travail, et, qu’en plus, ils le fassent avec un bon sens aussi facilement influençable. Il ne comprend pas qu’il n’échappe pas à cette règle : il est incompétent par rapport à ce qui ne concerne pas sa spécialité, ce qui ne l’empêche pas de s’en mêler.

C’est la rançon de la démocratie. La science doit la prendre en compte. Voix du peuple, voix de Dieu. Et, surtout, la science ne doit pas céder à la tentation de manipuler l’opinion publique (par exemple, en expliquant le moindre incendie par l’effet du réchauffement climatique), sous peine de perdre toute crédibilité.

Petit traité de manipulation : le bien et le mal

Occident et colonialisme. L’Université de Cambridge m’a fait découvrir un sujet mystérieux. Le bien et le mal y jouent un rôle central.

C’est au nom du bien que l’on colonise. Et que les dernières décennies ont été une nouvelle phase de colonialisme. J’ai rencontré ainsi une universitaire allemande, qui enseignait à Singapour, et qui allait jouer au polo en Thaïlande, dans la propriété d’un ami de ses parents, les week-ends. Elle est à l’image de la jet set occidentale qui dirige le monde, et qui l’asperge de ses bons sentiments.

Le bien est une arme formidable. Je suis le bien, mes adversaires, les autres Occidentaux, sont le mal. Ceux que je veux exploiter, chez qui je veux m’installer sans leur demander leur avis, « les perdants », sont le bien.

Mais n’y a-t-il que des mauvais côtés à l’idéologie occidentale ? J’entendais un cours du collège de France parler du concept de « nature », et dire que, partout, il avait (maintenant) le même sens. La culture occidentale a gagné le monde. Il faut faire avec ? Et, surtout, bien la connaître, de façon à en éviter les pièges ?