La France des donneurs de leçon

Pas possible d’ouvrir la radio sans entendre quelqu’un parler de réchauffement climatique. Rien de neuf, son opinion ne résulte pas de trois ans d’un travail de thèse, mais simplement du bruit ambiant. Et pourtant la personne se prend évidemment pour une autorité. C’est pour cela qu’elle se croit autorisée à nous donner des leçons. A nous avertir du malheur qui nous attend, nous dangereux esprits enténébrés. Sans comprendre qu’elle s’adresse à plus de soixante millions d’autorités climatiques. 

C’est certainement le même phénomène qui fait que le prénom d’une personne dévoile son âge. Nous pensons tous la même chose au même moment. La société, en quelque sorte, pense pour nous. 

A cela s’ajoute, probablement, un phénomène propre à notre société, dont parlait le précédent billet : du fait de nos diplômes, nous nous prenons tous pour « l’élite », et, au moins en France, l’élite sait tout.

Cela peut-il changer ? 

Le nudge est un nudge

Il y a très longtemps, une dirigeant m’a raconté qu’elle avait constaté que ses collègues passaient beaucoup de temps en pause cigarette. Alors, elle a décrété des pauses cigarettes officielles. Ce que tout le monde a trouvé très généreux. Et ce qui lui a fait gagner trente minutes de travail par jour et par personne. 

C’était du nudge avant le nudge. L’intérêt d’avoir mis un nom sur cette pratique est que, maintenant, on peut en être spécialiste, et cela rapporte. Il y a des cabinets de conseil en nudge. 

C’est, une fois de plus, l’histoire de Monsieur Jourdain. Mettre un mot sur quelque chose lui donne de la valeur. La mère de tous les nudge. 

Nudge

Les autorisations de sorties, l’information chaque soir, c’était du « nudge » ! Une émission de France Culture le disait. 

Ce qu’il y a de curieux en France, c’est que l’on a toujours une guerre de retard. Le gouvernement découvre cette technique après tout le monde. Et, bien sûr, y voit une panacée. Si les Américains le font, cela ne peut être que bien. 

L’intérêt de l’émission était de dire le bon et le mauvais nudge. Les deux étant aussi vieux que le monde, rappelait un invité. 

Le bon consiste à étudier les comportements humains pour comprendre leur logique, avant d’agir. A l’envers de ce que font nos gouvernements, depuis, là aussi, la nuit des temps. Bonne nouvelle, donc ! Ensuite il s’agit de trouver des « petits trucs » pour prendre des bonnes décisions. (C’est ce qu’un temps les Japonais appelaient « poka yoke », typiquement : un noeud à son mouchoir pour ne pas oublier de faire quelque-chose, ou ne pas ranger ses chaussettes en vrac.)

Le mauvais (qui s’appellerait « smudge ») cherche à influencer nos comportements à notre insu (un des sujets d’intérêt de ce blog), en profitant de nos « biais comportementaux », et ce, en particulier, dans les situations d’urgence, où nous sommes particulièrement sans défense. 

Un de mes exemples de nudge préféré est celui de Parmentier. Voyant que le peuple ne veut pas de ses pommes de terre, il fait entourer un champ par l’armée, ce qui provoque un réflexe pavlovien chez le Français : le vol. 

D’où la question que posait l’émission : le nudge prétend nous faire aller dans le sens de notre intérêt, ou dans celui de l’intérêt général. Mais qui les définit ?

Intelligence et mathématiques

Le hasard m’a amené à regarder la fiche wikepedia d’un criminel, qui a terrorisé l’Amérique, à coups de colis piégés, durant plusieurs décennies. On apprend qu’il a un QI exceptionnel (167), et qu’il a été un mathématicien hors pair. Mais il semble n’avoir jamais réussi à s’adapter à la société. 

Son comportement m’a fait penser à celui d’Alexandre Grothendieck, un mathématicien admiré, et qui, lui aussi, ne semblait pas très bien comprendre la société. Et même paraître particulièrement idiot lorsqu’il exprimait une opinion qui ne concernait pas les mathématiques.

Qu’est-ce qu’être intelligent ? Est-ce comprendre ce que personne ne comprend, mais ne pas comprendre ce que tout le monde comprend ? 

Je me souviens avoir disserté sur la question, dans une sorte de prémisse du « grand oral », en seconde. Alors, j’étais parti de l’idée que l’intelligence était la capacité à comprendre (ce qui est la définition du dictionnaire). Il me semble avoir dit que j’eusse préféré qu’intelligence soit entendue comme capacité à décider, correctement. 

En tout cas, j’avais tenu trente minute sur le sujet, sans que mon professeur ne pense à me rappeler que l’exercice ne devait durer que dix minutes. 

En tout cas, comme pour le terme « mérite », on voit ici le danger de la dérive des mots. Certains mots acquièrent une connotation favorable, puis, ils dérivent jusqu’à faire porter cette connotation à une caractéristique qui ne la mérite pas. Voilà qui explique pourquoi Confucius accordait de l’importance au sens des mots, et que l’on ferait peut-être bien de suivre son exemple ? 

Mérite et dignité

On entend beaucoup parler du professeur Michael Sandel, de Harvard. Il réfléchit à un sujet du moment : le mérite (interview). 

Ce spécialiste de la justice a mis un nom sur un changement hautement injuste : la méritocratie. Comme souvent le terme « mérite » cache un sens très particulier. Le mérite c’est le diplôme. Ce n’est pas le mérite de « l’ordre du mérite », ou même du « mérite agricole ». D’ailleurs, ce n’est pas n’importe quel diplôme : c’est le diplôme des « meilleures écoles ». Quelqu’un comme M.Biden, le président américain, qui n’a pas reçu leur formation, n’a pas de mérite…

Ce qui produit « mécaniquement » une énorme inégalité. Puisque, par définition, l’immense masse de la société n’aura jamais de mérite. Voilà qui va bien au delà de la façon actuelle de traiter le problème en France, puisqu’il est vu seulement sous l’angle de la reproduction des élites. (Seuls les enfants issus de certains milieux privilégiés pouvant faire les « meilleures études » donc avoir du mérite, installons des quotas et le problème est réglé.)

Comment résoudre la question ? En remplaçant mérite du diplôme par dignité du travail. Il n’y a pas de sot métier disait-on dans ma jeunesse. Paradoxalement, dignité était peut-être ce que l’on entendait par « mérite », en ces temps éloignés. 

Marketing artificiel

Je lisais quelque part que l’Intelligence Artificielle avait fait faire une découverte capitale aux sciences bibliques. Ce qui m’a semblé ridicule, au temps du coronavirus. 

Le marketing de l’IA semble avoir utilisé un biais cognitif humain : notre tendance à généraliser des faits marquants. On nous a dit que l’IA battait les champions d’échec et de go, qu’elle démontrait que Shakespeare n’était pas Shakespeare, etc. Tout cela pour nous faire croire que l’IA pouvait tout faire. (Les pro Brexit utilisaient les mêmes techniques : ils faisaient courir le bruit que l’UE réglementait les cornemuses…)

Mais le miracle, c’est maintenant qu’il faut le faire ! 

C’est ce qu’un de mes collègues appelait une « crash stratégie ». Va-t-on lire demain : « le coronavirus démontre que l’IA est du vent » ? 

Disruption : fake news ?

Un temps, on a dit que le numérique était le facteur de « disruption » de l’économie traditionnelle. Le patron de PME, en particulier, était un méchant résistant au changement. 

L’enquête que je mène montre que l’on ne peut pas avoir plus tort. Le patron de PME subit régulièrement des tsunamis infiniment plus méchants que le numérique. Un exemple ?

« Ce marché, qui est monté progressivement à 55% de notre chiffre d’affaires !, s’est éteint en quelques mois, à cause d’une innovation technologique qui a permis de supprimer l’emballage ! Il fallait réagir. Nous avons travaillé sur différentes pistes et en analysant le marché du médical, que nous connaissions peu, nous avons constaté que la fabrication de blisters médicaux, nettoyés un par un ou dans des laves vaisselle, se faisait dans des conditions d’hygiène plus que douteuses. D’où l’idée de les fabriquer dans une salle blanche à empoussièrement contrôlé en maîtrisant la propreté du début à la fin de la chaîne. Après quelques avis positifs parmi la centaine de prospects sollicités, nous avons franchi le pas en investissant 50% de notre CA de l’époque dans une machine de thermoformage et une salle blanche. 

On peut citer quelques domaines qui nous ont fait vivre pendant des périodes plus ou moins longues et qui ont disparu, victimes d’aléas indépendants de notre volonté : Boîtes de rasoirs à mains, remplacés par les rasoirs électriques, boîtes pour règles à calcul, remplacées par les calculatrices, boîtes à fromage en carton embouti, remplacées progressivement par le papier alu dans les années 80. Emballages de munitions pour l’armée Française, secteur exsangue aujourd’hui, qui a représenté dans les années 90 jusqu’à 40% de notre chiffre d’affaires. » (Article.)

Décidément, nous aurons vécu un grand moment de manipulation. Espérons qu’il a fait son temps. 

Plancher de verre

Tout le programme d’Hilary Clinton aurait été de montrer qu’il n’y avait plus de plafond de verre. 

Lorsque l’on regarde le plafond, on ne pense pas au plancher ? Et s’il y avait aussi un « plancher de verre » ? Cela ressemblerait à ce que disent les statistiques : lorsque l’on a des éléments exceptionnellement hauts, on en a aussi d’exceptionnellement bas. 

Les dangers du militantisme

Les pathologies du militantisme. « Quelle que soit leur obédience, les organisations d’extrême gauche ont en commun d’être des « institutions voraces » ou « dévoreuses » (greedy institutions), d’exiger un engagement total » 

On découvre que les organisations plus ou moins humanitaires qui font l’opinion maltraitent leurs membres : « Deux éléments constitutifs les orientent vers la « voracité » et l’engagement total : leur aspiration à aller « à la racine » des maux qu’ils prennent en charge pour un changement en profondeur de la société les incline à l’intransigeance ; leur position en marges, qui les désigne comme subversifs pour l’ordre (social, politique ou sexuel), favorise sentiment d’adversité et repli sur soi déjà en germe dans leur volonté de rupture. La dynamique s’est vérifiée pour les groupes d’extrême gauche des années 1970 ; elle pourrait aujourd’hui se cristalliser avec la montée des polémiques stériles tout autant que caricaturales portées contre certaines causes. « 

On n’est pas loin de la secte. La société devrait-elle s’inquiéter dès qu’elle voit apparaître de tels phénomènes ? 

Société : jungle pour l'homme ?

On demande à des spécialistes du cancer de faire un diagnostic de tumeurs sur un cliché de poumons. L’individu ordinaire (moi) voit immédiatement un singe. Mais pas le spécialiste !

Dans certains cas, le super spécialiste prend des décisions bien plus mauvaises que celles d’un homme normal. Ainsi, on m’a parlé de quelqu’un à qui l’on cherche une maladie tropicale parce qu’il vient des tropiques, alors qu’il a l’appendicite. (Ce qui a failli lui être fatal.) La formation déforme ? Elle nous aliène en nous donnant des obsessions ? Le spécialiste de la tumeur ne voit que des tumeurs. Celui des marteaux, que des clous. 

Pourtant, notre cerveau est génial : le monde est effroyablement complexe, or, il voit quasi instantanément ce qui compte. Pensons au Pygmée dans la forêt vierge, ou à l’alpiniste à mains nues… Je me souviens d’un chercheur en psychologie qui raconte l’histoire d’une personne qui sort d’un déjeuner au bord de la mer, et qui se retrouve, sans savoir pourquoi, dans l’eau, toute habillée. Quand elle reprend ses esprits, elle voit à côté d’elle un enfant qui se noie, qu’elle sauve. 

Mais, dans certains cas, ce tri présente des effets pervers. L’expérience des tumeurs montre bien la nature de ces effets : dans la nature les expériences qui nous trompent ne se présentent pas. D’où une conclusion immédiate : on a créé un monde qui est fait pour abuser notre cerveau ! Ainsi, le GAFA and co, consacre énormément d’argent aux techniques de manipulation. Et, d’après un article ancien de The Economist, c’est une tradition : les premières utilisations des travaux de Freud ont été faites par des entreprises américaines. Une autre grande technique qu’ont utilisée les états majors de gauche et de droite est attribuée à Gramsci : pour qu’un régime politique se maintienne il suffit que le peuple y croit. Pour cela il faut encourager son « bon sens « , lorsqu’il va dans le sens du changement désiré (par exemple : citoyen = contribuable, donc éliminons l’Etat). 

Notre monde est plus dangereux que la forêt vierge des Pygmées parce que la société déforme l’homme, puis exploite cette déformation ?