La Grèce au siècle de Périclès

Livre de Robert Flacelière, Hachette Littératures, 2008.

Grèce peu reluisante. Pitoyable Athènes quasi insalubre, avec ses rues tortueuses et sales, et ses maisons en torchis, dont il est plus facile de percer les murs que les portes. Rien de bien admirable dans sa justice, ou son armée. C’était d’ailleurs plus une aristocratie qu’une démocratie, tant était faible la proportion de citoyens libres. Et elle ne se sera pas comportée de façon très loyale avec ses colonies ou avec ses alliés grecs, qu’elle rançonnait, et massacrait à l’occasion. Sa fortune semble avoir tenu à un coup de chance. Elle a trouvé un filon d’argent, qui lui a permis de bâtir une flotte, qui lui a donné la maîtrise des mers. Le reste de la Grèce est moins bien connue qu’Athènes, mais encore moins remarquable. Dans cette histoire, le plus étonnant est peut-être que cette banalité, médiocrité ?, ait créé les conditions d’une créativité intellectuelle et artistique sans équivalent depuis. 

Changement, enfants, crise et systémique

Je lis un livre sur la société grecque au temps de Périclès. A cette époque, l’amour est entre hommes. Parler d’amour entre un homme et une femme est suspect. A Athènes, la fillette vit cloîtrée dans la maison de ses parents, jusqu’à sa puberté, elle est alors mariée, et vivra cloîtrée chez son mari. Il y a d’ailleurs une sorte de division des tâches entre femmes. L’épouse pour tenir la maison et produire des enfants – l’homme la voit d’autant moins qu’il est préférable d’avoir peu d’héritiers ; les concubines pour les soins ; les prostituées pour le plaisir. Quant aux enfants, ils n’ont aucun droits, ils peuvent être déposés sur les ordures à leur naissance (ils meurent ou sont récupérés pour devenir esclaves), ou vendus comme esclaves. (Les esclaves sont assimilés à des biens mobiliers.)

Cela peut paraître bizarre. Mais c’est une illustration de ce que le système fait l’individu. Nous sommes conditionnés par notre environnement. Il en est de même aujourd’hui pour la génération Y. Elle appartient à un système qui n’est pas celui de ses parents. C’est parce qu’ils lui appliquent les règles qui avaient cours de leur temps que ceux-ci n’arrivent pas à la comprendre. Parents et enfants sont des étrangers ? (L’affection étant hors système, heureusement ?)

Quand il y a changement de système, il y a rupture de continuité entre règles de vie. Pour vivre et agir dans le nouveau système, il faut adopter les méthodes de l’ethnologue. Il faut observer les natifs du système, et déduire de leur comportement leurs règles de vie, puis s’y conformer. Voilà peut-être les raisons de notre crise et sa solution. Notre système-monde a changé. Nous devons apprendre ses nouvelles règles. Mais nous nous acharnons à appliquer les anciennes. 

Rêve en Chine et déprime ailleurs

Le nouveau gouvernement chinois parle de « rêve chinois ». Pas moyen de savoir ce qu’il sous entend par là. (Mais peut-être est-ce un reflet du « rêve américain » ? Celui de la Chine étant de redonner la place qu’elle mérite à sa culture, plutôt qu’une bagnole à chaque citoyen, comme aux USA.) Mme Merkel et M.Hollande ne s’aiment pas trop. Mais ça ne change rien, ils sont condamnés à s’entendre. L’Islande change de gouvernement. Ce n’est apparemment pas une question de programme. Juste un usage de crise. L’humeur de l’UE n’est plus à la rigueur. The Economist l’encourage à continuer son effort de libéralisation, cependant. Et la zone euro est de nouveau menacée. Ce coup-ci ce sont les banques espagnoles et italiennes qui ne prêtent pas à leurs PME. Scénario habituel : elles pourraient entraîner leurs pays et la zone euro dans leur chute. La Grèce, après avoir réduit de 20% son PIB, pourrait repartir. Mais son moral est si bas que l’on peut en douter (60% des jeunes sont au chômage). En France, M.Hollande se montre amical vis-à-vis de l’entrepreneur : baisse des taxes sur les plus-values de cession. L’Angleterre est soulagée : le gouvernement français demande des économies à son armée, mais ne renonce pas à son rôle mondial. D’autant qu’il faudra faire sans les USA. Et, effectivement, M.Obama n’intervient pas en Syrie, alors qu’il le devrait. (Curieusement, l’article n’envisage pas les conséquences d’une telle intervention.) D’ailleurs, la Syrie, facilement accessible, est devenue la destination préférée du tourisme terroriste, actuellement en plein boom. L’Angleterre est inquiète : que feront ceux de ses nationaux qui font la guerre en Syrie, lorsqu’ils reviendront à la maison ?

Djibouti semble béni des dieux. Le trafic de son port ne fait qu’augmenter. C’est le point de passage obligé de l’approvisionnement de l’Ethiopie, arrêt pratique pour les cargos naviguant entre l’Europe et l’Asie et toutes les grandes armées mondiales y sont installées. Mais sa population n’a pas accès à ces revenus. Elle est la « plus pauvre d’Afrique ». À Ho Chi Minh Ville, menacée par la montée des eaux, les autorités locales préfèrent un projet hasardeux de digues à 2,6md$ plutôt qu’un, plus efficace, à 1,4m$ ! Question d’intérêt. Au Bangladesh, un immeuble s’est effondré sur des ouvriers du textile. Ce qui obéit à une logique certaine. Main d’œuvre excessivement bon marché, pas de droit de l’environnement, et boom de la demande suscitée par une ouverture des marchés de l’UE. Dans ces conditions, il faut produire à tous prix.
Défaillance du marché. Les compagnies pétrolières sont évaluées en fonction de leurs réserves. Or, si l’on veut limiter le réchauffement climatique, une partie de ces réserves ne pourra pas être exploitée. Le gouvernement américain demande au commerce en ligne de collecter la TVA. Ce qui pourrait être bénéfique pour Amazon qui, jusque-là, plaçait ses entrepôts dans les zones hors taxes. La société va optimiser sa logistique, multiplier ses dépôts et acquérir une flotte de camions. Avantage concurrentiel important : apparemment pouvoir disposer immédiatement de ses acquisitions compte beaucoup pour le consommateur américain. (Ce qui explique pourquoi Amazon France insiste autant sur la livraison dans la journée ?) Pourquoi les banquiers anglo-saxons ne sont pas en prison ? Parce que l’incompétence n’est pas un crime. En Allemagne, en revanche, on ne transige pas avec la confiance.
On est parvenu à faire voler des robots-insectes. Mais il leur manque encore une alimentation autonome. La pollinisation pourrait être un de leurs emplois ! L’Amérique veut replanter ses forêts de châtaigniers génétiquement modifiés. Les anciennes populations de ces arbres ont été victimes de maladies. 

Les grands sophistes de Jacqueline de Romilly

Sophiste, notre frère ? (Jacqueline de Romilly Les grands sophistes dans l’Athènes de Périclès, Le Livre de Poche, 2004.)
« l’individu en ce temps là, pouvait se faire entendre directement et toutes les grandes décisions résultaient de débats publics ; la parole était donc un moyen d’action privilégié. Elle le devint d’autant plus que progressait la démocratie. » Les sophistes, « professionnels de l’intelligence », émergent au moment où la Grèce découvre la raison (qui est aussi la parole, logos, pour les Grecs). Et cela lui donne une sorte de coup de folie. Cette innovation semble tout rendre possible (« pouvoir de persuasion que plus rien n’arrête »).
Mais les sophistes dignes de ce nom, tels Protagoras, Gorgias ou Critias, en font un sage emploi. S’ils sont « relativistes », s’ils font « table rase » des anciens usages, des croyances religieuses ou de l’existence d’une vérité objective, c’est pour reconstruire le monde sur des bases rationnelles. Principe ? « l’homme est la mesure de toutes choses ». Le monde doit être fait pour l’homme et son bonheur. Vient alors « l’utilité », le bien commun. En effet, les sophistes démontrent qu’aucun homme ne peut être supérieur à la société (le mythe du surhomme est un leurre). C’est pourquoi l’homme crée des sociétés, et les lois qui permettent d’y vivre. Forme de « contrat social », donc, et rôle essentiel de la justice. Ce qui est bon pour la cité est bon pour l’homme. D’ailleurs, la cité crée l’homme, du fait de l’ « action morale qu’exerce un milieu donné, et la façon dont peu à peu il modèle le cœur de chacun. » Les sophistes n’étaient pas des individualistes, comme on le pense ! « La gloire a cédé la place à des sentiments d’estime, d’affection, et d’union (…) importance donnée depuis peu aux relations humaines, au sein de la cité. »
Partant de ces fondations, ils constituent une morale « lucide et exigeante ». Au passage, ils inventent beaucoup de choses. L’éducation de l’intelligence (dont l’objet est de « faire de chacun une sorte d’expert, capable d’y voir clair. ») tout d’abord. Ils estimaient que « le mérite s’apprenait », il n’était plus héréditaire. Ils créent aussi la grammaire, la logique, un début de médecine, les sciences humaines, et politiques. L’intérêt de l’homme étant de suivre les lois de la cité, ils sont législateurs et constitutionnalistes. « Ils étaient engagés, prêts à agir et à prendre des risques ». Ils marquent leur époque, qui parle comme eux, et ses arts. Jusqu’à la pensée de Platon, qui serait leur négatif. « Cette démarche est empirique et réaliste. Elle constitue l’inverse de celle de Platon, pour qui tout est commandé par des principes, correspondant à des exigences intellectuelles et morales. »
S’ils ont mauvaise presse aujourd’hui, c’est peut-être qu’ils ont vécu à une période égoïste (« L’ambition d’Athènes, apparemment, libérait les ambitions privées. »), où des individus mal intentionnés, pour promouvoir leurs intérêts personnels, se sont servis de l’enseignement des sophistes contre son esprit. 

Démocratie athénienne

Mossé, Claude, Histoire d’une démocratie : Athènes, Seuil, 1971. Finalement, la démocratie athénienne a été un feu de paille. A peine deux siècles. Et son histoire me semble ressembler à celle de l’Angleterre. (Une opinion discutable.)

Athènes devient une démocratie et sort de l’anonymat au moment de la guerre contre les Mèdes dans laquelle elle s’illustre. Elle jouit alors d’un grand prestige. Et elle conquiert un empire, dont elle vit. Mais les conditions qu’elle impose à ses colonies leur deviennent insupportables. Démarre alors la guerre du Péloponnèse, que Périclès croit gagner rapidement. Elle dure 25 ans. Athènes est vaincue. L’empire perdu, Athènes va chercher à devenir une puissance économique. Comme l’Angleterre moderne elle ne semble pas avoir voulu y parvenir à la sueur du front de ses citoyens. Elle a cherché, au contraire, à attirer des « métèques », à qui elle louait ses mines et ses esclaves, et offrait, probablement comme la City moderne, un environnement bien adapté aux affaires. A-t-elle voulu vivre des rentes accumulées par l’empire ? Embellie de courte durée. Elle est vite déchirée par des querelles fratricides. Puis arrivent Philippe de Macédoine et Alexandre. Ils conquièrent la Grèce. Athènes livrera une dernière bataille à Antipatros, général d’Alexandre qui s’est emparé de cette partie de son héritage. Mais elle est défaite. Elle deviendra bientôt une dépendance de Rome.

Difficile de savoir comment fonctionnait la démocratie athénienne. Comme le dit Hannah Arendt, l’Athénien se définissait avant tout comme un citoyen. Mais il y avait peu de citoyens et beaucoup d’esclaves. Et, parmi ces citoyens, beaucoup de pauvres. Des pauvres des villes et des champs, ces derniers participant de moins en moins à la vie de la cité, au fur et à mesure de son histoire. Les hommes politiques ne venaient pas de leurs rangs, ils n’avaient pas l’éducation nécessaire. Mais ils semblent avoir eu un poids important dans les décisions de la cité. En particulier, ils avaient intérêt à la guerre et à l’empire. Ils avaient besoin de revenus. 

Hannah Arendt ou la haine de l’humanité ?

C’est Alain Finkielkraut qui m’a fait lire Hannah Arendt (billet précédent). J’avais été frappé par une discussion qu’il a eue avec Michel Serres. Et, comme il ne peut pas faire une phrase sans citer Hannah Arendt, j’ai voulu connaître celle qui l’inspirait. Voici  des questions que je me suis posées en lisant Hannah Arendt. (PS. Une analyse complémentaire montre que je suis hors sujet, à 180°. La raison d’une erreur aussi complète est une question extrêmement intéressante…)

La philosophie comme rationalisation ?
Depuis que je m’intéresse à la philosophie, elle me paraît une rationalisation des conditions de vie de ceux qui la conçoivent. N’est-ce pas le cas pour Hannah Arendt ? Ne crée-t-elle pas une théorie à l’image de la communauté d’intellectuels dans laquelle elle a vécu en Allemagne ?

Héritage de la pensée allemande ?
L’Allemagne d’alors refuse le progrès et les Lumières. Et Heidegger, le maître d’Hannah Arendt, recherche l’âge d’or dans une Grèce fantasmée, dont l’Allemagne serait l’héritière.

Apologie d’une élite irresponsable ?
Si je lis correctement, seul un petit nombre peut porter le titre d’homme. Le reste n’est que bêtes de somme. Et cette élite me paraît avoir tendance à l’irresponsabilité. Les conséquences de son action ne sont-elles pas imprévisibles ? Face à cette imprévisibilité Hannah Arendt parle de « pardon » et de « promesse ». Le pardon (comme celui qu’elle a donné à Heidegger ?) casse apparemment la chaîne des conséquences que pourraient avoir, pour son auteur, un acte malencontreux. Quant à la promesse, il ne semble pas que ce soit un engagement de limiter les externalités négatives de ses actes, une forme de responsabilité, mais un pacte entre élus, qui les rendent solidaires. Ainsi, peut-être, ne peuvent-ils pas se plaindre de ce qu’engendrent leurs actes ? Quant au reste de l’humanité, bestiale, elle n’a rien à dire ?

Justification du néoconservatisme américain ?
J’ai lu que les élèves d’Heidegger, notamment Léo Strauss, ont été les maîtres à penser des neocon américains. L’œuvre d’Hannah Arendt dit effectivement, comme le neocon, qu’il faut croire en la vérité qui est en nous, qu’il faut nier le relativisme.
Je ne suis pas certain qu’elle ait prévu les conséquences de ses idées. Car ce que nous avons au fond de nous est différent d’une personne à l’autre (il est conditionné par notre environnement social). C’est donc la recette de l’intolérance et de l’affrontement. D’ailleurs, le Dieu du neocon n’était-il pas le marché, l’ennemi d’Hannah Arendt ?

Et si la condition de l’être humain était le progrès ?
Avant de lire Hannah Arendt, je n’étais pas loin d’être d’accord avec elle. L’espèce menaçait d’asservir l’homme. J’en suis moins sûr maintenant.
La Grèce à laquelle fait référence Hannah Arendt ne me semble pas avoir existé. Au mieux elle correspond à un bref épisode au temps de Périclès. Ce fut la victoire de l’individualisme et de la raison, le chaos, et l’amorce du déclin pour Athènes. D’où la réaction socialiste de Socrate et Platon. Je me demande, d’ailleurs, si notre histoire n’est pas là. Des moments de révolte individualiste, qui menace d’extinction le groupe. Puis la réaction de celui-ci, qui remet l’individu au pas.
Je me demande aussi si la pensée allemande d’avant guerre et celle d’Hannah Arendt n’expriment pas une forme de haine de l’humanité. En effet, il me semble, avec les Chinois, que ce que nous appelons « progrès » n’est autre qu’une évolution naturelle et inéluctable. Pour autant ce mouvement ne contredit pas ce qui fait l’originalité de l’homme selon Hannah Arendt. En effet, comme un nageur dans un courant, l’homme doit utiliser ses capacités « supérieures » pour se diriger, et tirer parti de la force qui l’entraîne. 

L’Europe de la carpe et du lapin ?

Un article de The Economist sur l’Italie me fait penser que l’Europe du Nord et l’Europe du Sud obéissent à des principes opposés. Mon hypothèse du moment :

  • Le régime italien semble proche du français et du grec, il est clientéliste. Le pays se nourrit de lui-même. Le système est équilibré par l’inflation et la dévaluation. Elles prennent d’une main ce qui a été cédé, aux intérêts locaux, de l’autre…
  • Quant aux régimes du nord, ils paraissent plutôt pirates. Leurs habitants tendent à la solidarité et à être tournés vers l’extérieur. Ils gagnent plus qu’ils ne dépensent. Dans un système basé sur l’échange, c’est instable.
  • L’euro semble mieux adapté aux pirates qu’aux clientélistes, qui se sont fait piéger. En outre, la dernière décennie a probablement vu le sud s’engager dans une bulle spéculative, qui a alimenté la vertueuse économie du nord.
Où cela nous mène-t-il ? Pour le moment, la fourmi veut contraindre la cigale à lui ressembler. Mission impossible. Mais si le sud coule, il risque d’entraîner le nord avec lui. Par conséquent, il est probable qu’il va falloir que chacun fasse un pas vers l’autre. En outre, pour éviter que certains pays ne s’enfoncent dans le déficit alors que d’autres amassent des fortunes, il faut un système d’équilibrage entre nations européennes. C’est comme cela, d’ailleurs, que semble fonctionner la Fédération allemande

Contre histoire de la philosophie grecque

Je me demandais quelle était l’opinion des anciens Grecs sur le changement. Mais, en lisant, l’Histoire de la pensée de Lucien Jerphagnon, l’envie de raconter l’histoire suivante m’est venue. Attention : elle n’a rien de scientifique et va à l’exact envers du message de l’auteur : la pensée grecque doit être replacée dans sa culture.

L’histoire de la philosophie racontée par un ignare
Les philosophes modernes ont-ils innové ? Les philosophes grecs me semblent avoir tout dit. La philosophie grecque n’est-elle pas une sorte de Bible, d’ailleurs ? Les fondements écrits d’une forme de religion ? Celle de la raison ?

A l’origine, il y a le mythe. Peut-être parce que le mythe va avec une société tribale. Puis les 7 sages, qui sont en fait des organisateurs, des bâtisseurs. La raison apparaît avec la cité ? En conséquence, la perception du monde par le Grec se transforme : du chaos, elle passe au cosmos. La philosophie présocratique culmine avec les sophistes. Comme nos libéraux, ils mettent la raison au service de l’intérêt individuel. La fin justifie les moyens. Sous la force centrifuge de l’intérêt individuel la cité grecque explose. Socrate, Platon et Aristote seront les penseurs de la décadence, des Proust du 5ème avant JC. Socrate, curieusement, ressemble beaucoup à Jésus-Christ. Il met sa société en face de son hypocrisie. Et sa mort est une leçon : il fait passer son intérêt personnel après celui de la société. Prenant le contre-pied de la pensée libérale, Platon veut construire l’édifice social idéal. C’est le champion de la raison pure. Ou le prototype de l’intellectuel totalitaire, qui croit trouver les lois naturelles dans sa tête et nous les imposer ? Père, aussi, des bureaucrates ? En tout cas, sa cité idéale est à l’inverse de la nôtre : les professions libérales et leurs appétits sont tout en bas de la pyramide sociale. Survient alors Aristote, champion de la raison pratique, une sorte de Kant avant l’heure. Le patron des scientifiques. Mais c’est trop tard. La Grèce ne compte plus. Ne pouvant plus agir sur les événements, sa philosophie va aider l’homme à les subir. En fonction de leur caractère, les Grecs choisiront de se contenter de peu, de vivre cachés, ou de se réjouir de leurs malheurs, autrement dit, ils seront sceptiques, épicuriens ou stoïques.
C’est alors que commence l’âge d’or de la Grèce. Rome va lui apporter sa protection, la délivrer de son irresponsabilité, acheter sa culture à prix d’or, et fournir des emplois à ses penseurs. La philosophie, bien de consommation pour parvenus ? Elle devient surtout une justification rassurante de l’édifice social. La philosophie aurait-elle été plus un opium qu’une boussole ?
Le déclin de l’Empire américain
Il est aussi tentant de croire que les USA ont repris le rôle de Rome, pragmatique et inculte, et l’Europe de la Grèce, irresponsable et raffinée. Mais notre Rome moderne paraît vacillante. Comme la première, elle est peut-être arrivée au bout d’un modèle de développement qui repose sur l’exploitation de son environnement. Quant à la raison et la science, elles paraissent toujours aussi incapables de guider nos décisions. Quelle forme pourraient prendre les invasions barbares ? Retour du moyen-âge et du mythe ? 

2013, crises, cycles et modèles

Quelques idées reviennent régulièrement depuis le début de ce blog. Tout d’abord, c’est un blog de crise. Et la crise est un changement subi qui demande un « dégel » douloureux de nos certitudes. Ensuite, que le monde passe régulièrement du Yang au Yin, et inversement. Autrement dit après une phase macho et libérale, la société et ses valeurs reviennent en force. Enfin, que j’ai toujours tort. Petit à petit ce blog en arrive à des modélisations simples de l’évolution des choses.

  • Notre cycle libéral ressemble à celui qu’a connu le 19ème siècle. Un afflux de main d’œuvre permet à certains une accumulation de capital. Ce capital concentré permet d’innover. Jusqu’à ce que le déséquilibre d’accumulation provoque une crise (un demi-siècle de guerres, la dernière fois). D’où replâtrage = systèmes de solidarité. Le plus amusant, peut-être, est de voir apparaître régulièrement les mêmes idées. Comme au 19ème, nous découvrons que ce qui nous semblait simple bon sens était manipulation, qui voulait donner une preuve « scientifique » de ce que le riche devait être riche. Pour connaître la réussite littéraire, il suffit de dépoussiérer les succès de la fin du 19ème.
  • Le modèle anglo-saxon pourrait être celui de la piraterie. Un groupe d’hommes se met d’accord, par un contrat plus ou moins explicite, pour exploiter un filon. Organisation naturellement démocratique. Une fois le filon mis à jour, il peut-être exploité par un monopole bureaucratique. D’où une dialectique adhocracie (pirate) / monopole, bien connue des livres de management. Ce dispositif conduirait, comme en Grèce, à deux classes : hommes libres (philosophes) / esclaves.
  • Le modèle naturel de la France, serait-ce la République ? L’économie sociale ? La République n’a rien à voir avec la démocratie, qui est une assemblée libertaire refusant l’existence même de la société. La République, au contraire, est dirigée par l’intérêt général. C’est un dispositif qui permet à des individus égaux de vivre libres. Notre histoire depuis les Lumières pourrait être le changement que réclame ce modèle. C’est-à-dire une répartition égalitaire de lacapacité de penser. Le changement aura réussi, lorsque les institutions de la 3èmeRépublique pourront fonctionner, sans instabilités. Et que l’on pourra jeter le despotisme éclairé de la 5ème.
  • N’est-ce pas la capacité de fascination que suscitent ces modèles qui leur fournit leur énergie ? L’esclave anglo-saxon veut devenir maître, et ses efforts démesurés font fonctionner la société, et permettent l’oisiveté de la classe dominante. (Cf. l’histoire de la City.) De même, en France, c’est le provincial (avant guerre) et l’immigré qui veulent s’intégrer à l’élite nationale qui donnent à celle-ci les moyens de ses désirs. Mais, un modèle social qui repose sur l’exploitation de l’homme par l’homme est-il durable ? 
  • Un modèle qui pourrait expliquer tous les autres… La vie serait le triomphe de la complexité sur la concurrence parfaite, qui ne laisse émerger que des clones identiques. Cette complexité serait forcée à l’innovation par l’attaque de parasites simplistes (virus notamment). Retour au Yin et au Yang ? A la lutte éternelle entre la société, raffinée et sophistiquée, et l’individualisme, à intellect restreint ?

Sauvetage à la grecque

La Grèce ne peut pas payer ses dettes. Mais l’Europe veut qu’elle le fasse. Alors elle en modifie les termes, ce qui les allège de 20% du PIB grec (au nez et à la barbe du contribuable européen ?), et repousse de possibles nouvelles difficultés au-delà des élections allemandes. L’art du politique est l’impossible. Max Weber aurait parlé d’éthique de la responsabilité.

Le Grec a-t-il jamais eu les moyens de ses ambitions ?