Retour au référendum grec

Beaucoup de Grecs semblent en vouloir à M.Tsipras d’avoir appelé à voter non lors d’un référendum, puis d’avoir fait le contraire de ce qu’il avait dit. Tsipras, démission !
Une des idées que je répète souvent est que, dans une négociation, le négociateur s’intéresse moins à son adversaire qu’à son camp. J’ai observé cela chez les avocats : impressionner le client compte plus qu’influencer le juge… C’est une question de rapport de forces. Je me demande si cela n’a pas été le cas ici. Avec ce référendum, M.Tsipras a peut-être muselé son opposition. Ce qui lui a laissé les mains libres pour accepter un accord vital. 
Mon idée du moment est qu’il pourrait dire, dans un second temps, aux Européens : j’ai prouvé ma bonne volonté, mais maintenant mon pays est exsangue, il ne fonctionne plus, aidez-moi en abandonnant une partie de ma dette. 

Conseil et action

La crise grecque me semble illustrer un enseignement que je tire de mon expérience. Le conseilleur n’est d’aucune utilité. En effet, il donne ses conseils en fonction de ce qu’il voit de la réalité (par exemple de la Grèce et de l’Europe). Mais la réalité est très différente des apparences. Et surtout, elle se révèle dans l’action, et dans la réaction. Elle est même ignorée de celui, pays ou personne, qu’elle concerne. Elle est inconsciente. 
Il n’y a que l’action qui vaille. J’ai constaté qu’il arrive que, lorsque l’on est au cœur du mouvement, on ait l’impression soudainement de comprendre ce qui se passe, et de savoir comment agir. Et ça marche. Nous avons en nous, me semble-t-il, des mécanismes qui nous permettent de saisir ce qui est inconscient, et d’en tirer des règles de comportement. 

Crise grecque et art de la négociation

J’ai cru avoir tort, et j’ai peut-être eu raison. Je pensais que la crise grecque allait illustrer les caractéristiques, irrationnelles, de toute négociation. Eh puis, il m’a semblé que les Grecs étaient des amateurs qui allaient disparaître sans avoir même combattu. Mais j’en reviens à ma première hypothèse. 
C’est le roman de Francis Walder, Saint Germain ou la négociation, qui me paraît expliquer le mieux ce qu’est une négociation. C’est une succession de coups de théâtre irrationnels. Ils sont suscités par un sentiment d’injustice, qui provoque la révolte. A chaque fois, un camp prend l’avantage, du fait de l’effet de surprise et de l’énergie que lui donne le désespoir. Mais l’autre, revenu de son étonnement, découvre qu’il s’est fait posséder. Il s’indigne… Et ainsi de suite, jusqu’à ce qu’un équilibre s’établisse. C’est l’inconscient qui est aux commandes. 
Dans le cas Grec ? On a eu le référendum ; puis les concessions grecques ; puis l’Allemagne et la Finlande qui se mettent à dire qu’on ne peut pas faire confiance à la Grèce…

PS. Il semble bien que les choses aient continué sur ce même mode : la Grèce démarre ses réformes, sans contrepartie. Elle veut prouver qu’elle n’est pas telle qu’on la dit. La réduction de sa dette fera l’objet de discussions ultérieures… (Article de Jean Quatremer.) 

Déchet toxique grec

Si les négociation sur la dette grecque ne vont pas c’est qu’elles sont victimes d’un « déchet toxique ». Les Grecs, semblent-ils, ne pourront jamais repayer leurs dettes
Si la Grèce était une ville ou une région française, l’Etat prendrait probablement en charge ses dettes. Si c’était une ville américaine (comme Detroit), elle ferait faillite. Y a-t-il d’autres solutions pour une zone géographique ayant une même monnaie ? En tout cas peu de pays européens semblent prêts à aider les Grecs. Alors, faut-il attendre suffisamment pour qu’ils se fassent une raison, et qu’ils comprennent que le cas de la Grèce n’est pas aberrent, qu’une union économique va devoir faire face à beaucoup d’autres aléas et que le cas grec est un exercice d’apprentissage ?

(En fait, il est possible qu’il y ait un second déchet toxique. Beaucoup craignent peut-être que, dette ou pas dette, la Grèce, mais aussi la France et l’Italie, soit incapable de vivre autrement qu’en parasite de la zone…)

PS. En appui de ma parenthèse : histoire de l’irresponsabilité grecque

Fallait-il élargir l'Europe ?

Crise grecque. Un invité de France Culture disait l’autre jour qu’il n’aurait pas fallu étendre l’Europe à des pays aussi pauvres que la Grèce, les pays de l’Est. Et dire que l’on a même envisagé la Turquie ! 
Je soupçonne qu’il y avait d’autres motivations qu’économiques dans cette affaire. L’élargissement a été mené par les Anglo-saxons. Il avait probablement pour objet de s’assurer que le plus possible de pays seraient dans le camp du bien (en particulier la Turquie, rempart contre l’islamisme, et les pays de l’Est, barrage à la Russie), et que l’Europe continentale deviendrait un marché, divisé et impuissant, et pas une nation, unie et fermée. 
Cependant, que l’élargissement produise une bulle spéculative n’allait pas de soi. Il y a eu d’autres injections de capitaux, plan Marshall, Chine actuelle…, qui n’ont pas eu cet effet, me semble-t-il. Au contraire, même : que les pays pauvres deviennent riches aurait pu faire notre fortune. Pourquoi cela n’a-t-il pas réussi ? Deux facteurs sont peut-être importants dans la réussite d’une telle opération :
  • Un besoin de l’économie, et, peut-être plus encore, de la population. 
  • Une forme de planification. L’argent est canalisé vers des emplois utiles. 

En tout cas, il est curieux que l’économie n’étudie pas ces phénomènes, et demeure victime du fantasme de l’équation mathématique.

(Sur les freins à l’élargissement. Sur l’intégration de l’Ukraine.)

Grèce : changement contrôlé ?

Nouveauté dans la crise grecque. On envisage maintenant une « séparation à l’amiable« . L’UE aiderait la Grèce à sortir de l’euro, en limitant les dommages. 
C’est une bonne nouvelle. Ce que disent mes livres est que la conduite du changement doit être un processus contrôlé. Mais je me suis heurté à un mur d’incompréhension : nous pensons que le changement est une décision. Une fois prise, le changement ne peut que réussir. J’étais découragé.
Que faut-il pour contrôler le changement ? Avant tout, un mécanisme qui permette de corriger le tir lorsqu’il s’écarte de ce qui était prévu. Il faut donc un système de mesure, et un autre de réaction rapide. Tout ceci doit être « correctement dimensionné » pour être efficace. Pour pouvoir mesurer, il faut un objectif. Par exemple, du côté de la zone euro, il est possible que ce soit les taux d’emprunt des Etats. Si c’est le cas, le système de contrôle doit réagir efficacement dès que ces taux menacent de s’élever. 
Y a-t-il un mécanisme de ce type dans le projet européen ? Je n’en sais rien. Ce qui veut peut-être dire que cette idée est plus une manœuvre de négociation (nous n’avons pas peur de votre départ) qu’une stratégie bien ferme. 

La politique, les politiques et la Grèce

Les Grecs ont inventé la politique. Et ils donnent un exemple de son usage. Quelle va être la conséquence de leur référendum ? Sortie de la Grèce de la zone euro ? Ce qui ne tue pas renforce (l’UE) ? Ou crise mondiale ? Mais ce référendum compte-t-il pour quelque-chose ? Dans un référendum, la France a refusé la constitution européenne. Et pourtant cette constitution est revenue par une voie détournée. La voix du peuple compte pour du beurre ? 
Je lis la vie de Talleyrand. Il me semble être l’exemple même de ce qui fait la différence entre le politique et le peuple. Le peuple veut des solutions tranchées. Or, personne n’est capable de connaître les conséquences de ces solutions. Le politique fait tout pour les éviter. Et ce, probablement, pour au moins deux raisons. Il sait que le changement est incertain. Il préfère l’équilibre. Il a aussi tout à perdre du changement. Ce qui a une contrepartie. Parce qu’il croit que la crise est évitable, il accumule les petites combinaisons douteuses qui finissent par rendre la situation intenable
(D’ailleurs, on ne sait même pas ce que signifie le dit référendum. Que le Grec veut garder l’euro, mais qu’il appuie ses négociateurs ? Rien de plus ? – Je note par ailleurs qu’une fois de plus les sondages étaient grossièrement faux.)

Raté grec ?

Crise grecque : pourquoi n’y a-t-il pas eu d’intermédiation ? Pourquoi a-t-on laissé les négociateurs s’affronter ? Le hasard fait que j’ai beaucoup joué les intermédiaires, entre dirigeants et employés, acquéreur et acquis…, sans le faire exprès… J’ai observé les phénomènes suivants :
  • Systématiquement, il y avait incompréhension. Et cette incompréhension conduisait à une prédiction auto réalisatrice destructrice. Curieusement, cette incompréhension était toujours extraordinairement banale et stupide. Exemple : l’entreprise était deux fois trop grosse du fait d’un terme, « plate-forme », dont personne ne savait ce qu’il signifiait. Mais que chaque unité essayait de construire, en concurrence avec les autres. Autre exemple : un dirigeant parlait de mesures d’économies, ses employés dépensaient à plein tube. D’ailleurs, quasiment nulle part, je n’ai rencontré d’entreprise connaissant la stratégie de son dirigeant. Cela m’a fourni longtemps un exercice amusant : je disais à mon client : voici ce que votre entreprise pense qu’est votre stratégie. Voilà ce qu’elle fait pour la mettre en oeuvre. Mine déconfite.
  • L’intermédiaire est un confident. On lui dit ce que l’on croit honteux. Le « déchet toxique ». (Par exemple, je ne sais pas ce que je devrais savoir, où je suis incompétent, mais, vus mes énormes diplômes, je perdrais la face si j’occupais une autre place.) Là aussi, il s’agit d’une forme d’incompréhension. Souvent avec soi. Car nos erreurs sont humaines, alors que nous les croyons diaboliques. (Mais ça pourrait devenir de moins en moins vrai : la prédiction est auto réalisatrice, là aussi…)
  • L’intermédiaire est un catalyseur. J’ai appelé, dans mon livre 1, sa technique la « méthode navette ». Il discute avec tous indépendamment. Il voit le dessous des cartes. Mais, surtout, il révèle à chacun que l’autre n’est pas tel qu’il le croit. Il est bien plus amical qu’on ne le pense. Ou, plus exactement, il a des intérêts qui sont complémentaires aux siens, pas antagonistes. Une fois que l’humeur n’est plus au conflit, il peut réunir les uns et les autres autour d’une table. Il leur propose une formulation rationnelle de leur problème collectif. Ils travaillent à sa résolution comme s’il ne s’agissait plus d’eux, mais d’un problème qui leur est extérieur. Le problème de la collectivité. 
Tout ceci ne semble-t-il pas bien correspondre à la crise grecque ? 

Grèce : rien ne va plus ?

Cette fois-ci, c’est la bonne ? Crise grecque ? Lors de l’élection du gouvernement grec, j’avais prévu que les prochains mois seraient un drame, avec des coups de théâtre, comme dans toute négociation. Puis, j’ai cru, avec quelques autres, que le gouvernement grec était fait « d’amateurs ». Je n’ai pas la prétention de savoir ce qui s’est passé. Mais mon intuition me fait dire que j’ai eu à la fois raison et tort. 
J’aurais tendance à croire que les négociateurs grecs ont commis des erreurs. Ils se sont crus supérieurement intelligents. Je soupçonne qu’ils avaient une tactique. Ils ont voulu jouer la crise. Et, aussi, au bon (Tsipras) et au mauvais (Varoufakis). Mais le problème des tactiques, c’est qu’elles rendent sourd. Le bon négociateur doit avoir un sixième sens. Il doit savoir comprendre quand il ne doit pas aller trop loin. Or, en face d’eux il y avait peut-être des gens qui auraient pu les appuyer pour peu qu’ils aient fait une proposition un tant soit peu crédible. En outre ils semblent s’être comportés de manière insupportable, autrement dit grecque. Or, la logique de la vie en groupe est de respecter les règles communes. Même la France commence à le comprendre. 

La Grèce facteur d'unité européenne ?

« La Grèce est le seul exemple connu d’un pays vivant en pleine banqueroute depuis le jour de sa naissance« . (La Grèce contemporaine, Edmond About, 1858.)

Présentation du contenu d’un chapitre :

Observations générales sur la situation financière de la Grèce. – La Grèce vit en pleine banqueroute depuis sa naissance. – Les impôts sont payés en nature. – Les contribuables ne payent point l’Etat, qui ne paye point ses créancier. – Budget d’exercice et budget de gestion. – Les ressources du pays ne se sont pas accrues en vingt ans. 

L’incurie grecque serait-elle culturelle ? La Grèce, ayant été incapable de se suffire à elle même, vit aux crochets de la puissance qui la domine, depuis l’empire romain ? Si oui, faut-il protéger cette culture si particulière et si ancienne, et créer une zone protégée, un parc naturel, une réserve ?
En tout cas, France Culture semble avoir trouvé un intérêt à conserver la Grèce dans l’euro. Payer ses dettes force la zone à toujours plus de solidarité. La Grèce nous contraint à l’altruisme.

(Texte transmis par un ami : édition plus récente sur Gallica.)

PS. Article de Jean Quatremer allant dans la même direction : la Grèce était déjà en faillite à son entrée dans l’UE ; aujourd’hui, c’est un handicap facteur de cohésion.