L’homme grec

Je pense donc je suis aurait été impensable pour un Grec ancien. Les Grecs avaient une conception du monde incompatible avec ce qui nous paraît évident. Voilà ce que disait Jean-Pierre Vernant. Pour le Grec, ce serait le regard de la société qui ferait de l’homme un homme. Lorsqu’Ulysse est seul et perdu, il n’est plus personne (aurait-il été puni pour la ruse qu’il a utilisé avec le cyclope ?). Il ne redevient quelqu’un que lorsqu’il est reconnu par les siens.

Et voilà l’intérêt de l’anthropologie (historique dans ce cas). Elle révèle que chaque société bâti une sorte de modélisation du monde, qu’elle croit la vérité même.

Emission de France culture.

Heureux Ulysse

Jean-Pierre Vernant racontait l’histoire d’Ulysse à des enfants. Je pensais l’avoir oubliée, mais j’ai surtout constaté qu’il avait omis de leur parler du Cheval de Troie, de Nausicaa et des Sirènes. Faute de temps ? J’ai appris toutefois qu’Ulysse avait voyagé dans un monde parallèle, qui n’était pas celui des hommes.

En utilisant wikipedia pour remettre en marche ma mémoire, j’ai aussi découvert que l’Odyssée, comme l’Iliade, n’était pas un récit linéaire. Il ne durait que quelques-jours, et utilisait le « flash back » pour raconter l’ensemble de l’histoire. Et que l’Odyssée, comme l’Iliade, a connu de nombreuses versions. La nôtre est le résultat de choix. Dans ces conditions, il semble faux de parler d’un auteur. Et cela pose une question : beaucoup de gens y ayant apporté leur fantaisie, les préoccupations de leur temps… peut-on dire qu’elles sont porteuses d’un message ? d’une sagesse antique ? A moins que l’homme soit le porte-parole de la culture de son temps ?

(Pourquoi s’est-on intéressé à Ulysse, d’ailleurs ? L’Iliade est fondée sur un fait réel. Quel intérêt pouvait présenter un voyage ? A moins que, comme les navigateurs de ce temps, Ulysse n’ait été un beau parleur qui a connu quelques aventures mouvementées qu’il a enjolivées et qui ont enflammé l’imagination des poètes ?)

Ostracisme

Lorsqu’un nombre important d’Athéniens trouvaient qu’une personne était un risque pour leur démocratie, ils pouvaient décider de l’exclure de la ville pour dix ans. Contrairement à ce que je pensais, ce procédé a été peu utilisé, et, apparemment, à bon escient.

Cela aurait été vu comme un moyen doux de faire accepter la démocratie par l’élite, de contrôler ses instincts.

Une bonne idée ?

Concordance des temps.

Sophocle

Comment peut-on être Sophocle ? Sophocle vivait dans un monde quasi inconcevable pour nous. Tout l’intérêt de l’étude de son oeuvre serait-il dans la remise en cause qu’il impose à nos idées reçues ?

Si je comprends bien Toute une vie, ses tragédies étaient des sortes de spectacles de rue, assourdissants et bigarrés. Ils provoquaient une transe collective. Pas question d’y voir, avec les penseurs allemands, la moindre intention philosophique. En outre, sa langue semblerait faussement simple. (Eternel mystère de l’interprétation des langues mortes dont on a gardé peu de traces !)

Je me suis demandé si une fonction primitive du spectacle n’était pas un entraînement collectif à l’affrontement de la « fatalité », l’irrationalité qui est le propre de la vie. Quelque chose que n’aurait peut être pas perçu Spinoza : l’homme est passions, mais la passion peut être folie magnifique. Oeuvre d’art.

Paul Veyne

Paul Veyne ou la « contre-histoire » de l’antiquité ? (Ce qui m’apporte une certaine satisfaction : mes opinions ne sont pas aussi isolées que je le pensais.)

Socrate était, au fond, un pauvre type. Il croyait dur comme fer aux superstitions de son temps. Il a seulement essayé de faire des dieux à son image. Comme souvent, « c’est celui qui le dit qui l’est » : il ne se connaissait pas lui-même, il était prisonnier d’idées reçues. C’est pourquoi il a bu la cigüe. Quant à Platon, il s’est trompé sur toute la ligne. Mais il a eu le mérite de poser de bonnes questions.

Et les Grecs se sont emparés de l’empire romain. Revanche de l’intellectuel sur le rustre.

Paul Veyne ou l’histoire de « l’aliénation » ? L’homme est entre les mains d’a priori dont il n’a aucune conscience ? Ou encore de la séduction trompeuse de l’idée ?

Scénario grec

L’autre jour, la BBC disait que Mme Le Pen aurait peut-être intérêt à faire tomber le gouvernement avant que le procès dans lequel elle se trouve ne la rende inéligible.

Entre-temps, je me suis renseigné sur le scénario grec. J’avais oublié que cela avait été une crise financière. Des banques en difficultés, plus d’argent, des salaires de fonctionnaires et des retraites qui n’étaient plus payés…

D’après wikipedia les conséquences ont été effrayantes.

Selon une étude britannique, on constate depuis le début de la crise « des tendances très inquiétantes, un doublement des cas de suicides, une hausse des homicides, une augmentation de 50 % des infections au virus HIV et des gens qui nous disent que leur santé a empiré mais qu’ils ne peuvent plus consulter de médecins même s’ils devraient le faire ». Faute de moyens de subsistance, le recours à la prostitution est également en augmentation. Selon les chiffres compilés par le site Okeanews, de 2008 à 2014, la mortalité infantile a augmenté de 42,8 %, les suicides de 44 % et les dépressions de 272,7 %.

Les « plus modestes » auraient subi le gros du choc.

Selon un rapport de l’institut Hans Böckler, depuis le début de la crise les impôts ont augmenté de 337 % pour les plus pauvres contre seulement 9 % pour les plus riches, et les 10 % les plus pauvres ont perdu en moyenne 86 % de leurs revenus, contre 17 à 20 % pour les 30 % les plus riches.

Eternelle Grèce ?

Aristote disait que la classe moyenne était essentielle à l’équilibre d’une nation. Il se trouve que beaucoup estiment que la classe moyenne a connu quelques difficultés, et que cela pourrait expliquer M.Trump, le Brexit, les Gilets jaunes, etc.

D’où cela est-il venu ? Apparemment, comme dans l’histoire grecque : de la prise de pouvoir par une « oligarchie ». Oligarchie qui a essoré la société à son profit. On n’est pas loin de Platon. Lui aussi dit que les « gardiens » de sa République idéale, qui ressemblent tant à nos hauts fonctionnaires, tels qu’on aurait aimé qu’ils fussent, ont tendance à devenir des oligarques.

Le banquet de Platon

Il ne faut pas parler de banquet, mais de « beuverie ». Le dîner grec se déroulait en deux temps, durant le premier, on mangeait, sans boire. Et dans le second, on buvait sans manger. Cette partie du repas nous a donné, par l’intermédiaire de l’anglais, le terme « symposium ».

Miracle de l’écriture. Le lecteur se retrouve en Grèce, il y a 2500 ans. Les convives causent, agréablement, de la nature d’Eros.

Cela se révèle un ouvrage à la gloire de Platon. Car tout être désire être immortel, et la seule façon correcte de l’être est de transmettre ses idées à des âmes bien nées. Avec 2500 ans d’avance, Platon a torpillé la thèse de « the selfish gene ».

Mais il n’avait pas prévu le féminisme. Il n’y est question que d’hommes. Le véritable amour, qui est transmission donc, est entre adolescent et homme mûr. La femme n’a pas d’existence.

Et, justement, l’ouvrage se termine par une déclaration d’amour d’Alcibiade à Socrate, sur-homme.

Pourtant, ce que l’on entend de Socrate n’est guère à son avantage. Certes, c’est son jeu d’imiter Colombo, mais, pour un lecteur moderne, il paraît ridicule. Son savoir lui serait venu d’une femme d’une telle sagesse, donc non humaine ?, qu’elle aurait repoussé de 10 ans la peste !

En tous cas, un agréable jeu pour l’esprit.

Périclès

Le jugement de l’histoire n’est probablement pas tel que le pense M.Hollande : il a des hésitations. Périclès a souffert de 2000 ans d’oubli. Jusqu’à être redécouvert lorsque la démocratie est redevenue à la mode. (Il ne faut pas la confondre avec la « république ».) Voilà ce que j’ai entendu dire à In our time, de BBC 4.

Pour moi, Périclès, à tort ou à raison, évoque trois idées :

  • Le dangereux pouvoir du charisme sur la démocratie. Périclès était une sorte de Bill Clinton, je soupçonne.
  • La tentation impérialiste de la démocratie. Athènes avait asservi ses alliés, ce qui a provoqué la guerre du Péloponnèse.
  • Le danger de la raison pur. Périclès engage Athènes dans la guerre du Péloponnèse, cause de la fin de la puissance grecque, sur un beau raisonnement : nous dominons la mer, enfermons-nous dans nos murs : les Spartiates ne peuvent rien contre nous.

L'origine de la pensée grecque

France Culture rediffusait une ancienne émission, dans laquelle Jean-Pierre Vernant expliquait sa théorie concernant l’émergence de la pensée grecque. Elle serait liée à la cité et à la démocratie, une invention sans précédent. 

Pour gérer ce que je nomme la « copropriété », il a fallu recourir au débat d’idées, et au raisonnement. Dans un second temps, le Grec aurait appliqué à la nature le mode de pensée qui lui avait servi à organiser la vie collective. 

Ingénieuse idée. Il semble effectivement que nous tirions de notre expérience une « modélisation » du monde. Nous dressons des parallèles entre ce à quoi nous sommes habitués et la nouveauté. 

Mais, ce que je vois comme l’invention grecque est, plutôt, l’individualisme. Et s’il y avait eu co évolution entre cet individualisme et la seule organisation qui lui permettait d’exister ?