Scénario

Dans un précédent billet, je disais que mon art de la stratégie en environnement incertain était en défaut.

En fait, un scénario d’avenir possible semble se dégager. « L’enfoncement du centre ». M.Macron avait absorbé les forces politiques du centre. La dissolution a fait renaître les extrêmes. Nous en sommes revenus aux affrontements d’avant-guerre ! La période la plus glorieuse de notre histoire ! (Heureusement que l’Ukraine s’interpose entre nous et les Panzerdivisionen de M.Poutine ?) La victoire de l’individualisme sur l’intérêt général.

Il y a certainement un sujet à étudier pour les historiens. En un mouvement, tout l’édifice qu’a créé de Gaulle s’est effondré. Et toutes les théories des beaux esprits des Lumières se sont révélées d’une invraisemblable stupidité : ce que l’élection démocratique nous offre n’est pas le choix entre le meilleur, mais entre le pire.

Et ce pire n’est même pas ce que l’on entend par ce mot. Le citoyen avait élu un innocent, afin qu’il fasse le contraire des projets pour lesquels ce dernier pensait avoir été choisi. Le jour où il a pris conscience de sa méprise, il a fait exploser le système.

Les spécialistes de la complexité ou de la systémique n’imaginaient certainement pas à quel point leurs théories sont justes ! Notre esprit organisateur produit naturellement le chaos.

Grande illusion ?

The unseen dangers of lead contamination in the UK
As floods intensify, the threat of the toxic metal seeping into the food chain is as big a problem as sewage in rivers or air pollution.

Financial Times du 6 juin

Tout le battage que l’on fait pour le réchauffement climatique, et ses illusoires solutions, ne nous fait-il pas oublier la nature réelle du monde qui nous entoure ?

Economie sociale

Je lisais un débat entre universitaires portant sur les théories économiques. Cela m’a fait réfléchir à mes propres constats, que l’on trouve, d’ailleurs, dans ce blog.

Il y a eu un grand mouvement, qui a peut-être commencé avec la chute du mur de Berlin. Aux USA on a parlé de « nouvelle économie », de « consensus de Washington », etc. La littérature du management a expliqué que le marché était optimal et qu’il fallait organiser l’entreprise comme un marché. Il en a résulté ENRON, qui a été une super star, qui alimentait les articles de la Harvard Business Review, avant de se révéler une escroquerie. Mais cela n’a pas calmé les ardeurs. Les entreprises (Boeing, les constructeurs automobiles, etc.) se sont débarrassées d’une grande partie de leur activité de fabrication. C’est ainsi qu’est né Faurecia. Et que Boeing a tant de mal, depuis des années, à fabriquer des avions. D’où, aussi, une délocalisation massive.

Délocalisation qui a cassé les liens étroits entre donneurs d’ordre et fournisseurs, qui avaient été établis dans la période précédente, en réaction à l’offensive japonaise (« mode projet », qui a divisé par deux les temps de conception des nouveaux modèles). La logique du marché a consisté à vider au maximum l’entreprise de sa « valeur » pour la rendre au « marché » supposé l’allouer de manière optimale. Dans les faits, le « marché » était constitué par les dirigeants salariés qui se sont décrétés « entrepreneurs » et se sont octroyé de généreuses parts de l’entreprise. Les fonds de capital-risque, eux aussi dirigés par des salariés, en ont fait de même.

Ces changements sont liés à une prise de pouvoir par une nouvelle « élite » de diplômés en gestion, qu’un ouvrage publié à la fin des années 90 a qualifiés de « Bobos ». Déjà, Trump s’affirmait leur antithèse. 

Comme il apparaît dans une étude traitant de la « métropolisation » du pays, cette élite a été fascinée par le modèle américain de la finance et de la Silicon Valley, et a jugé que l’industrie, avec toute sa complexité, ses usines et ses ingénieurs et techniciens incompréhensibles, n’avait pas d’avenir. 

Je soupçonne aussi que la mode des « start-up » est sortie de là. Le « marché » ne sait pas évaluer la RetD. Il vaut mieux l’externaliser. (Sans compter que le manager-diplômé n’est pas un entrepreneur : il ne sait pas innover, ce qui lui demanderait de connaître intimement le métier de l’entreprise.) En outre, les banques centrales ayant décidé, à contre-courant des théories économiques traditionnelles, de mettre de l’argent dans l’économie à chaque éclatement de bulle, elles alimentent un mouvement de spéculation sans fin. Tout le jeu est d’inventer de nouvelles idées qui puissent séduire les investisseurs. Ce qui, d’ailleurs, n’est pas nécessairement un mal : cela emploie un monde fou, et il n’est pas interdit de penser que, de temps à autres, il en sorte une bonne idée. 

La morale de l’histoire est que, si l’on me croit ! il n’y a pas de bons et de mauvais, mais des évolutions de la société. Tolstoï le disait déjà des guerres napoléoniennes. Quant aux théories économiques, essentiellement statiques, elles ne prennent pas en compte ces mouvements tectoniques. Je pense, avec J.K.Galbraith (L’économie en perspective), que celles qui ont le vent en poupe ne sont que rationalisation des intérêts de tel ou tel groupe au pouvoir, ou qui veut le prendre.

OGM qui mal y pense

Les OGM auraient connu une nouvelle mutation : les NGT (New Genomic Technics). La science cqfd.

Je retiens de l’émission que l’on faisait des OGM sans le savoir. Avant les OGM à proprement parler, on soumettait les plantes à des traitements terribles (irradiation, chimie…) en espérant produire des mutations favorables. Avec les OGM on a tapé sur le génome, mais à l’aveugle. Avec les NGT, la frappe est chirurgicale.

Seulement, on ne sait toujours pas ce que cela peut donner à long terme.

En tous cas, les OGM n’auraient pas été un désastre écologique, disait aussi l’émission. Pour ma part, je note que cela ne paraît pas avoir donné un avantage extraordinaire aux agriculteurs qui les utilisaient. Il se pourrait, laissait entendre l’émission, que ce soit surtout la répartition des revenus entre agriculteur et semencier qui ait été modifiée. Pour autant, me dis-je, il ne faut pas nécessairement y voir la main invisible du grand capital : la recherche coûte cher, et elle ne semble pas donner grand chose ; les multinationales se sont peut-être lancées dans une course en avant quelque-peu suicidaire.

Plus intéressant, il serait possible de faire ce que prétendent faire les OGM par d’autres moyens (jouer sur la biodiversité), et sans conséquences imprévues. Seulement, tout le budget de recherche est absorbé par eux.

Morale et complexité

Drôle de De Gaulle. Je lis ses mémoires et je le découvre telle qu’on ne l’imagine pas.

Les Américains lui expliquent qu’il doit choisir son camp. Il y a le bien et le mal. Les communistes, d’un côté, et eux, de l’autre. Il leur répond qu’il ne faut pas se fier aux apparences. Sous l’URSS, il y a la Russie. Elle est éternelle. Et elle n’a aucun intérêt à attaquer l’Occident. Il veut donc favoriser la détente. C’est ce qu’il dit, d’ailleurs, aux dirigeants russes.

Curieusement, il est très proches des thèses de la jeunesse gauchiste. Non seulement, il veut la détente, et, en conséquence, il critique la guerre du Vietnam ! mais il milite pour éliminer les matériels lanceurs d’armes nucléaires, le meilleur moyen, selon lui, d’éliminer la production de celles-ci. (Effectivement, si on ne peut plus les lancer, elles ne sont plus utiles qu’au suicide.)

De Gaulle me semble illustrer les travaux d’Edgar Morin. La pensée de l’Américain et de l’intellectuel est « morale », elle est « simplifiante » : il y a le bien et le mal. Les deux étant précisément connus. La pensée de De Gaulle est « complexe ». Il n’a pas d’ennemi. Il n’y a que des gens qui ont leurs propres intérêts. Ce qui est tout à fait respectable. Mais ce qui exige aussi de se faire respecter.

Lois du marché

Depuis quelques-temps on entend parler de la « naïveté » de l’Europe. Elle a cru, du moins son élite, aux théories de l’économie de marché, du libre échange. Elle s’est voulue « ouverte ». Elle découvre qu’elle est le dindon de la farce.

Elle ? L’Allemagne semble continuer à y croire.

Une Europe moins naïve et moins ouverte, ce n’est pas forcément bon pour les exportations du made in Deutschland, pense-t-on outre-Rhin

L’oeil de l’écho de la Tribune, 28 avril

Et ce, peut-être bien, parce que c’est son avantage. D’une part elle a construit son économie comme le rouage essentiel des impérialismes russes et chinois (c’est peu poli de le dire, mais n’est-ce pas juste ?). D’autre part parce qu’elle a un formidable avantage. Elle a construit une marque nationale. Et elle a imposé Allemagne = qualité. Et elle l’a imposé, en particulier, à sa zone d’influence, l’Europe de l’Est. A l’envers, l’hostilité qui est le propre de notre culture dit France = méfiance. (Un témoignage.)

Un autre exemple de « complexité » au sens d’Edgar Morin ? Notre bon sens nous fait croire que le marché et le libre échange sont une question d’individus, alors que c’est une affaire de société, de « chasse en meute ».

Marge et changement

Ce qui me frappe dans la pensée scientifique, c’est son déterminisme.

Elle explique l’avenir en disant qu’il découle de phénomènes qu’elle étudie.

Mais ces phénomènes correspondent à des moyennes. Or, ce sont des marges que viennent les changements.

C’est ce que je retiens de mes années d’études de marché. Et même ces marges ne sont pas suffisantes. Elles ne sont que la seconde étape du changement, le moment où il commence à être visible. A son origine est un individu isolé, et des circonstances fortuites.

Je lis actuellement les mémoires du général de Gaulle. Elles illustrent cette idée. De Gaulle n’était rien. Mais il s’agite, il se fait connaître. Il rencontre des hommes politiques. (Il semble particulièrement apprécier les socialistes, en particulier Blum et Mandel.) On lui confie une division blindée, alors qu’il n’est que colonel. Puis il est sous-secrétaire d’Etat. Puis il se retrouve en Angleterre, tout seul. Mais, petit à petit, tout un groupe se constitue autour de lui, jusqu’à des généraux d’armée qui lui font allégeance. Et Churchill décide de le soutenir.

En fait, le changement n’est compréhensible qu’a posteriori ?

La loi de la raison

Curieux. On voit Edgar Morin comme un vieux monsieur sympathique, mais on n’entend pas ce qu’il dit.

Or, il dit quelque-chose de très simple : notre raison déraye. Le monde est « complexe », ce qui la fait disjoncter. Seulement, nous avons mis la société sous le contrôle de la dite raison… Cela va-t-il nous être fatal ? Il est vraisemblable que si un Martien avait à parier sur notre avenir, il ne jouerait pas un kopeck sur nos chances.

A moins que ce ne soit une nouvelle expérimentation de la nature ? Ce qui ne tue pas renforce.

Tout, tout de suite

On me parle de gens qui « veulent tout tout de suite », qui font de tout une question de vie ou de mort. Par exemple de la transition climatique. Et qui ne sont pas loin d’être malades de leurs échecs. Ce qui rend difficile la vie de leurs proches, de surcroît.

La solution à leur mal me semble être de comprendre la nature du changement. Ou, plutôt, la nature du monde. Le monde est « complexe », au sens d’Edgar Morin. Ce qui signifie que le changement ne peut se faire en un claquement de doigts (ce que semble avoir oublié Edgar Morin).

Pourquoi est-il complexe ? Parce que le monde est fait de beaucoup d’hommes qui ont leurs propres problèmes. Tous ont un rôle important dans la marche de l’humanité. Et s’ils ne décident pas d’adopter le changement, il ne se fera pas.

Pour le réussir, il faut donc commencer par les comprendre. Et c’est en travaillant avec eux que l’on peut avoir l’idée d’un projet qui va mettre en marche la société.

Pathologie de l’individualisme ? L’enfer, ce n’est pas l’autre, comme le pensent ces gens. Au contraire. Ils doivent se réconcilier avec l’humanité. Aime et fais ce que tu veux ! Une bonne nouvelle.

Les illusions de Condorcet

Condorcet a inventé la « mathématique sociale », qui a été redécouverte par les économistes d’après guerre.

Il pensait que la justice était une question d’équations. Il est passé à côté de la complexité de la vie. Mais, en dépit de cela, il s’est cassé les dents sur des problèmes extrêmement simples. En particulier en ce qui concerne la théorie du vote. Il pensait que, pour faire le bonheur des peuples, il fallait trouver un moyen pour que le candidat élu soit celui qui aurait été préféré à tous les autres en combat singulier. Seulement, il n’y a pas toujours un tel candidat ! Il existe des cas, et on le voit dans nos élections, où l’on préfère a à b et b à c, mais c à a.

Surtout, il n’avait pas observé les phénomènes consubstantiels à la politique. Les politiques ne sont pas des virtuoses du gouvernement, mais des élections. Arrivés au pouvoir, ils découvrent qu’il ne donne pas le pouvoir sur la réalité. Gros Jean comme devant. Et c’est un milieu à part, qui tend à éliminer le plus dangereux, qui est généralement le plus compétent. La complexité se niche d’ailleurs dans des recoins inattendus : le politique honnête peut être le pire des incendiaires, quand il est prêt à couler un gouvernement qui ne fait pas exactement ce qu’il pense juste. (Clémenceau a été fatal à moult gouvernements et Mendès-France a été victime d’un fanatique.) Ce qui fait que ce qui émerge généralement est le pire, et non le meilleur. Et que le peuple adopte un « vote sanction ». Comme c’est actuellement le cas. Mais quelqu’un qui s’annonçait comme un « sale type » peut aussi se transformer et faire des miracles, comme ce fut le cas de Stresemann, qui aurait peut-être pu éviter à l’Allemagne le nazisme, s’il n’était pas mort prématurément.

Heureusement, le gouvernement ne fait pas le bonheur. Comme un orchestre, un pays peut vivre sans chef. Leçon ? La démocratie n’est pas une question d’élections, mais de vertu, comme le disait Montesquieu, à qui l’on attribue l’invention de la sociologie ?

Etudions la sociologie, plutôt que les mathématiques ?