Je lisais un débat entre universitaires portant sur les théories économiques. Cela m’a fait réfléchir à mes propres constats, que l’on trouve, d’ailleurs, dans ce blog.
Il y a eu un grand mouvement, qui a peut-être commencé avec la chute du mur de Berlin. Aux USA on a parlé de « nouvelle économie », de « consensus de Washington », etc. La littérature du management a expliqué que le marché était optimal et qu’il fallait organiser l’entreprise comme un marché. Il en a résulté ENRON, qui a été une super star, qui alimentait les articles de la Harvard Business Review, avant de se révéler une escroquerie. Mais cela n’a pas calmé les ardeurs. Les entreprises (Boeing, les constructeurs automobiles, etc.) se sont débarrassées d’une grande partie de leur activité de fabrication. C’est ainsi qu’est né Faurecia. Et que Boeing a tant de mal, depuis des années, à fabriquer des avions. D’où, aussi, une délocalisation massive.
Délocalisation qui a cassé les liens étroits entre donneurs d’ordre et fournisseurs, qui avaient été établis dans la période précédente, en réaction à l’offensive japonaise (« mode projet », qui a divisé par deux les temps de conception des nouveaux modèles). La logique du marché a consisté à vider au maximum l’entreprise de sa « valeur » pour la rendre au « marché » supposé l’allouer de manière optimale. Dans les faits, le « marché » était constitué par les dirigeants salariés qui se sont décrétés « entrepreneurs » et se sont octroyé de généreuses parts de l’entreprise. Les fonds de capital-risque, eux aussi dirigés par des salariés, en ont fait de même.
Ces changements sont liés à une prise de pouvoir par une nouvelle « élite » de diplômés en gestion, qu’un ouvrage publié à la fin des années 90 a qualifiés de « Bobos ». Déjà, Trump s’affirmait leur antithèse.
Comme il apparaît dans une étude traitant de la « métropolisation » du pays, cette élite a été fascinée par le modèle américain de la finance et de la Silicon Valley, et a jugé que l’industrie, avec toute sa complexité, ses usines et ses ingénieurs et techniciens incompréhensibles, n’avait pas d’avenir.
Je soupçonne aussi que la mode des « start-up » est sortie de là. Le « marché » ne sait pas évaluer la RetD. Il vaut mieux l’externaliser. (Sans compter que le manager-diplômé n’est pas un entrepreneur : il ne sait pas innover, ce qui lui demanderait de connaître intimement le métier de l’entreprise.) En outre, les banques centrales ayant décidé, à contre-courant des théories économiques traditionnelles, de mettre de l’argent dans l’économie à chaque éclatement de bulle, elles alimentent un mouvement de spéculation sans fin. Tout le jeu est d’inventer de nouvelles idées qui puissent séduire les investisseurs. Ce qui, d’ailleurs, n’est pas nécessairement un mal : cela emploie un monde fou, et il n’est pas interdit de penser que, de temps à autres, il en sorte une bonne idée.
La morale de l’histoire est que, si l’on me croit ! il n’y a pas de bons et de mauvais, mais des évolutions de la société. Tolstoï le disait déjà des guerres napoléoniennes. Quant aux théories économiques, essentiellement statiques, elles ne prennent pas en compte ces mouvements tectoniques. Je pense, avec J.K.Galbraith (L’économie en perspective), que celles qui ont le vent en poupe ne sont que rationalisation des intérêts de tel ou tel groupe au pouvoir, ou qui veut le prendre.