Michel Serres et la bombe

Hiroshima a fait du marin Michel Serres un philosophe. Je l’entendais dire ce matin.

Cette bombe a été une prise de conscience pour beaucoup de gens de l’époque. Et en particulier les scientifiques. Nous allions vers la catastrophe. Et cela parce que, fascinés par les succès de la physique, nous avions fondé le progrès sur les présupposés, anti naturels et humains, de la physique. Prédiction auto réalisatrice qui nous annonçait la liquidation de l’espèce humaine.

Il fallait remettre la pensée humaine sur des bases saines. Il fallait prendre le contre-pied de la physique. Il fallait étudier système et complexité.

Qu’en reste-il aujourd’hui ? Le confort des Trente glorieuses a endormi les craintes. Même les écologistes ne rêvent plus que d’éoliennes, autrement dit de géo ingénierie. Tout le combat de la Silicon Valley, dont notre start up nation est une pale suiveuse, est celui de la technologie contre l’homme. Avec pour conséquence le triomphe de l’artificiel ! Et l’on n’a plus de Michel Serres que l’image d’un aimable papy.

Changer les principes du développement humain

En écrivant ceci je me suis dit qu’il y avait quelque-chose de faux dans la façon dont nous abordons le développement durable. Nous nous auto agressons. Ne devrions-nous pas en revenir à la nature ? Les espèces ne bidouillent pas l’ADN de leurs contemporains, elles ne les considèrent pas comme des machines, elles cherchent à tirer parti du monde dans toute la puissance de sa complexité. Comment y parvenir ?

Si l’on parle de « science » de la complexité, avec Edgar Morin, le ver n’est-il pas déjà dans le fruit ? Car la science n’est-elle pas réductionniste, mécaniste, contre nature, par nature ? Que signifierait suivre des principes autres que ceux de la science ?

  • Plutôt que des recettes ou des algorithmes, un apprentissage par l’expérience ? 
  • Commencer, donc, petit. Peut-être avec ce qui est le plus facile d’accès : l’homme ? (Tirer parti de sa complexité, qu’est-ce que ça signifie ? premier exercice ?) 
  • Que doit-on chercher à obtenir ? Pas une formule, pas un résultat, mais les « bonnes » conditions qui permettent à quelqu’un d’autre, à une société… d’apprendre ? 

Dieu comme hypothèse

A quelqu’un qui me demandait si je croyais, j’ai dit que je n’avais pas besoin de Dieu. La théorie de l’émergence (ou, plutôt, de la complexité), selon laquelle les individus génèrent les règles qui les gouvernent, me suffit.

Une métaphore pour m’expliquer. La ruche. C’est le battement d’ailes des abeilles qui maintient la ruche à température constante.

Cela a des conséquences…

  • Cela signifie la responsabilité. Le « Dieu » de l’émergence n’est que le résultat de notre action collective. Il ne fait pas notre bien contre notre volonté. 
  • Cela nie aussi le laisser-faire libéral. C’est parce que nous agissons que ce qui devait arriver arrive. 

Croissance et complexité

Le potentiel créatif d’un pays serait lié à la diversité de ses connaissances. The buidling blocks of economic growth: Complexity matters | The Economist
Cette idée semble être peu favorable à la globalisation : la prospérité d’un pays tiendrait beaucoup à son savoir propre. En outre, il ne serait peut-être pas judicieux de tuer des industries au motif qu’il y a moins cher ailleurs… 

Kant pour les nuls

Quelques idées issues de : SCRUTON, Roger, Kant A Very Short Introduction. Oxford University Press, 2001.

  • J’ai l’impression qu’une des grandes idées des Lumières a été de donner une validation scientifique à la culture de son milieu. Adam Smith a voulu montrer que l’idéal était l’univers du commerçant et que l’on pouvait organiser le monde suivant ce modèle. Pour Hegel, c’était la société prussienne. Quant à Kant, il me semble qu’il nous a dit qu’il fallait chercher l’inspiration dans la mécanique classique.
  • Le monde est tel que le voit la physique. La connaissance résulte de l’interaction entre raison et expérience. L’homme ne peut rien déduire du seul travail de la raison, s’il n’est validé par l’expérience. (Critique du philosophe qui échafaude des empilages de raisonnements ?)
  • Pour que ce monde soit tel que le voit la physique, il faut que les hypothèses implicites qu’elle fait soient justes. Elles sont vraies, a priori. (Déduction transcendantale.)
  • En fait, il existe deux univers : l’un est celui de l’expérience, de ce que nous voyons ; l’autre est transcendantal, il abrite les lois qui font que le monde est tel qu’il est. Il nous est inaccessible.
    La médiation de l’esthétique (spectacle de la nature, art) nous amène à sa limite. L’esthétique résonne avec la nature humaine ; l’artiste, en recréant le sentiment que l’on éprouve en face de la nature, passe au plus près de ce monde transcendantal.
  • Étrangement, la morale de Kant ressemble à celle de Confucius. C’est une morale du devoir, de la décision judicieuse. L’homme libre doit être guidé par sa raison, non par son instinct ou une pression extérieure. Le progrès est là : c’est la raison de l’homme qui s’éveille et qui transforme le monde.
  • Cette « raison pratique », elle-même, doit suivre des lois (impératif catégorique) : décisions universelles (et si tout le monde prenait à l’envers un sens interdit ?) ; respecter la liberté des autres, ne pas les considérer comme des moyens, mais comme des fins ; être guidé par la volonté de construire un monde idéal. Par le travail de sa raison, l’homme fait œuvre de législateur. Ses décisions sont des précédents.
    Dans ce monde, rien n’est caché, toute décision peut être rendue publique.
  • Tout détruire, pour le remplacer par un univers rationnel idéal (le rêve de la révolution française), n’est pas possible. Le monde doit se rationaliser progressivement.

Commentaires

  • Je me demande si un argument de Kant ne se retrouve pas chez beaucoup de physiciens modernes : le monde est tel qu’il est parce qu’un être comme nous ne pourrait pas être concevable dans un autre univers.
  • Comme pour Durkheim, je me demande s’il n’y a pas quelque chose de commun entre la pensée de Kant et la théorie de la complexité : les groupes d’individus génèrent spontanément (émergence) des lois qui les guident. Le monde transcendantal inaccessible à l’esprit humain serait celui de ces règles.
  • L’impératif catégorique me semble être exactement le critère de jugement d’une stratégie (« stretch goal »). C’est une question d’efficacité, plus que de bons sentiments. En particulier, si elle a quelque chose à cacher elle n’est pas efficace.
  • L’impératif catégorique me semble aller à l’inverse d’un pilotage de l’homme par son seul intérêt (modèle d’Adam Smith et de la théorie économique dominante). Il semble résoudre le dilemme du prisonnier, qui fait que l’homme lorsqu’il joue perso, joue contre le groupe, et, finalement, contre son intérêt. Par contre, si tout le monde suivait Kant, il serait facile pour un parasite (l’égoïste du modèle d’Adam Smith) d’exploiter des lois aussi prévisibles à son profit. La société doit développer des mécanismes de défense.
  • Les Lumière n’ont-elles pas surestimé le pouvoir de la raison individuelle ? Seul dans sa chambre, l’homme n’est pas capable de résoudre des problèmes bien compliqués. Il a besoin de l’aide des autres hommes pour cela.

Compléments :

Sarkozy en leader du changement

The Economist de cette semaine sous-titre son article The president who loved summits : Comment le président français a renversé les règles normales de la diplomatie. Nicolas Sarkozy nous dit qu’il faut un gouvernement européen, mondial. Mais il n’en a pas besoin : il obtient tout ce qu’il veut !

  • Leçon de changement 1. Le modèle hiérarchique ne fonctionne pas : trop lent. Les organisations (entreprises, pays, familles…) n’obéissent pas à ce modèle. Ce n’est pas pour autant qu’elles ne peuvent pas bouger. Au contraire. C’est parce qu’une organisation est un « système complexe » qu’elle évolue à « effet de levier ». Le Président de la République aurait-il démontré que le monde est déjà un tout ? Qu’il peut bouger comme un seul homme ?
  • Sa tactique ? Celle de la mouche contre la vitre. Il est persuadé d’avoir raison. Il sait où il veut aller. Et il y va par essais / erreurs. Mais en marche forcée. L’Allemagne est mécontente de son plan d’Union méditerranéenne ? Nouveau plan. Échec d’une tentative de résolution, à 4, de la crise européenne ? Une semaine plus tard, nouvelle formule. Et la fin justifie les moyens. Il ne s’embarrasse pas du protocole. Il saisit les commandes du G8, alors que le Japon en assure la présidence. Et il sait trouver les solutions là où elles sont. Pour remettre à flot la zone Euro, il utilise les idées des coupables anglais.
  • Nicolas Sarkozy possède les caractéristiques du leader du changement : il est probablement stimulé par l’échec. C’est ce qui le rend indestructible. Il a une telle force que peu de résistances lui résistent. Or la Résistance au changement est utile : elle dit que quelque chose d’important pour la société est menacé. Ce qui fait que Nicolas Sarkozy est efficace aujourd’hui, c’est qu’il est face à une résistance à sa taille. Elle le force à la prendre en compte.

Compléments :

L'éventail du vivant, de Jay Gould

GOULD, Stephen, Jay, L’Eventail du vivant, Seuil 2001.
La nature a une tendance à la complexité « à la marge », mais pas « en moyenne ». Le monde pris dans sa globalité ne devient pas de plus en plus complexe : à chaque étape de sa progression, la nature tente, en même temps, des versions complexes et simplifiées des modèles existants, et le hasard retient celui qui continuera sa carrière. De temps à autre une catastrophe balaie les modèles les moins rustiques, qui sont les plus fragiles. La complexité n’a donc pas de véritable avantage concurrentiel. L’évolution ne tend pas vers l’homme, qui serait son couronnement, elle l’a plutôt laissé apparaître par distraction. D’ailleurs s’il disparaissait elle lui substituerait sûrement un autre être complexe, mais qui ne lui ressemblerait en rien.