Boris Souvarine

Homme remarquable, que ce Boris Souvarine.

D’origine russe, mais ayant vécu depuis son enfance en France, il avait fait peu d’études, ce qui ne l’a pas empêché de devenir un brillant intellectuel et un penseur lucide et intègre, ce qui est quasi unique.

Fondateur du parti communiste français (une organisation d’amateurs), il s’entretenait avec Lénine en égal, faisait des remontrances à Trotsky, lisait dans le jeu de Staline, et prévoyait ses purges. Pendant la guerre civile espagnole, il a compris que l’URSS stalinienne avait pris le contrôle des Républicains. (Et les avait condamnés ? il avait demandé une paix sans vainqueur.) Lors des grands procès staliniens, il a renvoyé dos à dos accusés et accusateurs : c’était un règlement de comptes entre bandits.

Il avait vécu deux traumatismes, Verdun, le massacre de centaine de milliers de jeunes gens, et la honteuse défaite de la France en 1940.

Vie de Cassandre ?

Communisme

Ne sommes-nous pas en train de réaliser la fusion de l’humanité ? Le cours de l’histoire serait-il déterminé ? L’analyse de Hegel a quelque-chose de fascinant, car elle est d’une logique « infernale ».

Mais alors, comment éviter la pensée unique, la culture unique, un monde qui se recroqueville sur lui-même et se trouve fort dépourvu au moindre incident, faute de pratique ? Vers la paix perpétuelle de Kant ? Maintenir des cultures combattantes ?

Comment ? Par le « communisme » ? Mais pas au sens de Marx, au sens d’Elinor Ostrom ? C’est-à-dire, un auto-contrôle par l’humanité de quelques règles communes nécessaires au bon fonctionnement de l’humanité ?

Vive le communisme ?

Il y a quelque temps j’écoutais une émission des années 60. Il y était dit que l’économie américaine avait une santé insolente. Pourtant, en y regardant de près, elle était en déficit. Cela tenait à son armée et à sa politique d’aide.

C’était déjà la question qu’essaie de résoudre Trump.

Seulement, si elle se posait alors, c’est que les USA craignaient la menace rouge. Pour que le monde ne bascule pas du côté soviétique, ils avaient intérêt à ce que leur modèle de société se répande. Donc à financer les nations en difficulté. D’où problème posé par Mancur Olson : fatalement cela produit une forme de parasitisme.

Lorsque l’URSS a chu, le problème semblait réglé. Le capitalisme avait gagné. L’avenir serait prospère et pacifique, la croissance économique serait ininterrompue. Seulement les crises qui s’en sont suivies ont torpillé cet espoir. Maintenant M.Trump explore l’option du splendide isolement.

Qu’est-ce qui coince ? Les USA veulent imposer leur façon de voir, sans écouter l’avis de leurs contemporains.

Y a-t-il une autre option ? Celle du communisme : que devant l’ampleur des dangers, les nations se mettent d’accord sur un même système politique et la façon de le réglementer, en en partageant le coût de maintenance. Voir les travaux d’Elinor Ostrom ?

(On raconte que Moïse a demandé à Dieu : le conflit entre les Israéliens et les Palestiniens cessera-t-il un jour ? Oui, certainement… mais pas de mon vivant. Voilà qui s’applique à mon scénario ?)

Kafka

Au temps du communisme, Kafka était interdit dans son pays. Suppôt du capitalisme, apparemment. Mais surtout, peut-être, il en fut un étonnant précurseur.

Et ce qu’il décrit est bien plus effrayant que ce que l’on croit. Dans son monde, comme dans les pays totalitaires, ce n’est pas la police qui fait la police, mais le voisin. Il suffit au pouvoir de laisser entendre que quelqu’un n’est plus en odeur de sainteté, pour qu’il ne puisse plus rien faire. Il ne peut pas se révolter : il n’a aucune preuve d’une condamnation.

Pire encore ? Kafka n’a pas été prescient, son modèle était la famille ! (Famille totalitaire ?)

Voilà ce que disait Milan Kundera, dans une vieille émission de France culture entendue récemment.

(Curieusement, Kafka avait demandé que l’on détruise son oeuvre. C’est la désobéissance d’un ami qui nous a valu de connaître un des chefs d’oeuvre du vingtième siècle. En a-t-on perdu beaucoup d’autres ?)

Nouveau PC

Le Parti communiste aurait le vent en poupe.

Révélation existentielle ? Le PC n’a plus l’image qu’il avait dans mon enfance (passée dans une ville communiste). Jadis c’était la 5ème colonne du totalitarisme soviétique. Maintenant que celui-ci a disparu, il révèle peut-être sa véritable nature : la défense de la dignité du « petit peuple ». Et celle-ci passe, avant tout, par des « bons emplois » ?

L’étude que je mène m’a fait découvrir de remarquables initiatives, qui précèdent souvent de beaucoup les efforts de réindustrialisation du gouvernement. A chaque fois, à leur origine étaient d’anciens élus communistes.

Au fond, le FN s’est installé sur les terres communistes.

Printemps nucléaire

Créons un prix Nobel de l’innovation sociale ? Cette année, on aurait pu le donner à M.Poutine.

Il a certainement beaucoup appris de l’Américain, qui sait qu’aucun engagement n’est définitif, et qui, par exemple, met une entreprise en faillite pour liquider la dette contractée auprès des retraités. L’innovation de M.Poutine est bien plus remarquable : elle est nucléaire.

Il envisage d’utiliser la bombe atomique, et bombarde les centrales nucléaires.

Comment éviter les conséquences imprévues de l’innovation sociale ? Relire Elinor Ostrom ? Le nucléaire pourrait être décrété « bien commun » et contrôlé par l’humanité, et non par M.Poutine.

Il devrait en être heureux : cela se nomme le « communisme ».

La plaisanterie

J’ai achevé ma pile (petite) de Kundera. Cette fois, il s’agit de son premier roman. 

Kundera a un style efficace, économe en mots et précis. Ici, le début est relativement conventionnel, et même un rien pesant. Cela s’allège sur la fin. Mais ce peut être une question de traduction : Kundera dit s’être rendu compte que son traducteur de l’époque trahissait ses textes ; il a repris la traduction, mais peut-être pas totalement ? 

Toujours est-il que l’on retrouve les thèmes usuels de ses livres. Ronde de personnages, qui, déjà ne se comprennent pas. Histoires parallèles qui préparent un dénouement final, en quelques heures. Mais pas de drame. Rien n’est sérieux chez Kundera. 

Cette fois, nous commençons dans l’immédiat après guerre. La Tchécoslovaquie adhère avec enthousiasme au communisme. L’université est aux mains des étudiants. Ils jouent à la comédie de la révolution. Ridicules et terrifiants. Un des leurs commet ce qui, dans un monde communiste, est le pêché originel : une plaisanterie. Dans une parodie de procès stalinien, il est chassé du paradis par ses amis. Plus d’études et cinq ans de travail dans une mine. Années certes difficiles, mais, une fois de plus, avec Kundera la vie n’est pas sérieuse. Bien loin de « l’Histoire » hégélienne et marxiste, elle est une « plaisanterie ». « L’univers est né d’un éclat de rire de l’infini », disait Proudhon. 

Quinze ans après, une nouvelle génération de jeunes est là. Elle ne comprend plus rien au communisme et à ses purges, et ne s’intéresse qu’au jazz et à l’auto stop. Même la vengeance n’a pas de sens : le Torquemada d’hier est devenu sympathique. 

De livre en livre, l’absurde de Kundera change de nuance ? Après guerre, c’est le bonheur fou des jeunesses communistes, ensuite les années folles du printemps de Prague, et puis un naufrage progressif dans la grisaille, avec, pour purgatoire final, la France ?

La crise de la démocratie

Pourquoi la démocratie est-elle en crise un peu partout ? Parce qu’elle est retombée sur son point faible : la légitimité de sa représentation. Voilà ce que l’on entend.

Depuis la Révolution, on se casse les dents sur le problème suivant : le peuple est souverain, comment déléguer sa souveraineté sans qu’elle se retourne contre lui ?

En économie, on appelle cela le « problème de l’agence ». Je confie mon argent à quelqu’un pour qu’il en fasse quelque chose, comment puis-je m’assurer qu’il ne m’escroquera pas ?

Eh bien, s’il y a, régulièrement, du « dégagisme » dans l’histoire des démocraties, c’est que, justement, les « représentants » se transforment en « souverains ». Le dégagisme, qui existe aussi bien en démocratie que dans l’entreprise est la façon, peu élégante certes, et pas très efficace, de faire régner la démocratie.

Comment souvent, il est probable que le problème soit mal posé. Une souveraineté ne peut pas se déléguer. La souveraineté est un « bien commun », elle doit être contrôlée et exercée par tous… C’est le véritable communisme.

Berlin défait le mur

Faut-il se réjouir de la chute du mur de Berlin ?

Ne doit-on pas à la terreur qu’inspirait la menace soviétique une prospérité, un confort et une égalité que l’on n’aurait pas eus, à l’Ouest, si l’on n’avait pas craint que les pauvres ne soient tentés de devenir rouges, le fameux « effet domino » ? Depuis, les démons sont de retour ? Le « désenchantement de la démocratie », dont parle un précédent billet, ne vient-il pas de là ? Encore pourrait-on se dire que l’on a libéré les gens de l’Est, mais, à les entendre, ils regrettent le passé…

Ce que nous dit le mur de Berlin est peut-être, finalement, que notre système mondial possède un vice constitutif, que le théoricien produit la catastrophe, et que Berlin n’est pas une solution, mais un problème à résoudre.

Fin de l'histoire ?

Le progrès pourrait-il s’arrêter ? Les dix mille ans passés sont étranges. Peut-on continuer à ce rythme encore dix mille ans ? Je soupçonne ce qui suit, que j’aurais bien du mal à justifier :

Le moteur du changement, durant cette période, fut la « raison ». La caractéristique première de cette raison, c’est la communication à longue distance. Elle donne donc à l’homme un atout social : l’espèce humaine peut se coordonner. Mais, il semble qu’elle ait aussi provoqué l’illusion de l’individualisme. Illusion qui a conduit à la « destruction créatrice ». Elle débouche aujourd’hui, paradoxe apparent ?, sur Internet, le réseau de communication universel par excellence. La société d’individus est devenue totalement interdépendante ! Il est possible que l’on soit en train de prendre conscience de la course folle qu’a été le progrès. Et que cela nous conduise à l’arrêter. L’état stable serait le communisme. Pas au sens URSS, mais à celui d’Elinor Ostrom. C’est-à-dire d’une gestion collective de ce qui est nécessaire à la collectivité (cf. le code de la route).

De tels états stables auraient existé pendant quelques siècles ou quelques millénaires chez certaines collectivités humaines plus ou moins isolées. (Les pygmées, par exemple, peut-être les Egyptiens anciens ou encore les Chinois, à certaines périodes.) Par ailleurs, il n’est pas sûr que nos dix mille ans aient été une durée de changement rapide. On peut imaginer que c’est le temps qu’il faut à une espèce pour s’adapter à la niche écologique qu’elle vient de découvrir. (Cf. le dinosaure « devenant » oiseau.)