Berlin défait le mur

Faut-il se réjouir de la chute du mur de Berlin ?

Ne doit-on pas à la terreur qu’inspirait la menace soviétique une prospérité, un confort et une égalité que l’on n’aurait pas eus, à l’Ouest, si l’on n’avait pas craint que les pauvres ne soient tentés de devenir rouges, le fameux « effet domino » ? Depuis, les démons sont de retour ? Le « désenchantement de la démocratie », dont parle un précédent billet, ne vient-il pas de là ? Encore pourrait-on se dire que l’on a libéré les gens de l’Est, mais, à les entendre, ils regrettent le passé…

Ce que nous dit le mur de Berlin est peut-être, finalement, que notre système mondial possède un vice constitutif, que le théoricien produit la catastrophe, et que Berlin n’est pas une solution, mais un problème à résoudre.

Fin de l'histoire ?

Le progrès pourrait-il s’arrêter ? Les dix mille ans passés sont étranges. Peut-on continuer à ce rythme encore dix mille ans ? Je soupçonne ce qui suit, que j’aurais bien du mal à justifier :

Le moteur du changement, durant cette période, fut la « raison ». La caractéristique première de cette raison, c’est la communication à longue distance. Elle donne donc à l’homme un atout social : l’espèce humaine peut se coordonner. Mais, il semble qu’elle ait aussi provoqué l’illusion de l’individualisme. Illusion qui a conduit à la « destruction créatrice ». Elle débouche aujourd’hui, paradoxe apparent ?, sur Internet, le réseau de communication universel par excellence. La société d’individus est devenue totalement interdépendante ! Il est possible que l’on soit en train de prendre conscience de la course folle qu’a été le progrès. Et que cela nous conduise à l’arrêter. L’état stable serait le communisme. Pas au sens URSS, mais à celui d’Elinor Ostrom. C’est-à-dire d’une gestion collective de ce qui est nécessaire à la collectivité (cf. le code de la route).

De tels états stables auraient existé pendant quelques siècles ou quelques millénaires chez certaines collectivités humaines plus ou moins isolées. (Les pygmées, par exemple, peut-être les Egyptiens anciens ou encore les Chinois, à certaines périodes.) Par ailleurs, il n’est pas sûr que nos dix mille ans aient été une durée de changement rapide. On peut imaginer que c’est le temps qu’il faut à une espèce pour s’adapter à la niche écologique qu’elle vient de découvrir. (Cf. le dinosaure « devenant » oiseau.)

70 et 68

La biographie de George Sand rappelle une vérité que l’on a peut-être oublié : en ces temps là, l’existence de l’ouvrier était abjecte. L’enfant travaillait dès qu’il le pouvait, dans des conditions déplorables, ce qui nuisait gravement à sa santé, à sa croissance, et à sa vie. Ce qu’a montré 70 et la Commune, c’est qu’il n’y avait pas que cette France là, qui était essentiellement parisienne. La France de l’époque était rurale, et pas fondamentalement mécontente de son sort. 
Problème de changement, qui s’est produit à répétition depuis, notamment en 68 ? Pour qu’il réussisse, il ne doit pas considérer uniquement certaines parties de la population, mais son intégralité.

Qu'est-ce que le communisme ?

Toutes les théories compliquées concernant les transformations sociales peuvent peut-être s’exprimer simplement… Appelons « superstructure », ou chose publique, tout ce qui permet à l’individu de vivre en société. Exemples : le code de la route, ou la politesse. Alors, cette superstructure peut être soit contrôlée par en bas, comme c’est le cas de Wikipédia, soit par en haut, comme pour beaucoup d’entreprises. Dans le premier cas, il s’agit du « communisme », au sens réel du terme (non soviétique), dans le second, c’est « l’oligarchie ». 
En fait, ce qui est en jeu est la définition « d’homme ». Dans le premier cas tous les hommes sont des êtres humains (droits de l’homme), dans le second il y a deux races d’hommes. Le communisme est l’état naturel d’une société, mais il ne se fait qu’entre égaux. Liberté, égalité, fraternité…

Marx : mauvais génie du communisme ?

Le libéralisme actuel repose sur un argument ultime. Sans marché pas de liberté. C’est une idée de nos philosophes des Lumières (les physiocrates et Condorcet). Le raisonnement est le suivant, l’Etat est l’ennemi de la liberté. L’économie fournit des lois « naturelles », qui permettent de s’en dispenser. « Laisser faire ». (Voir ROSANVALLON, Pierre, Le modèle politique français, Seuil, 2004.) 
Aujourd’hui, le laisser-faire s’appelle monétarisme. Friedman, qui disait que ses hypothèses pouvaient être fausses, ses théories étaient justes, nous a convaincus qu’il suffisait de jouer sur la création de monnaie pour éviter le bain de sang révolutionnaire. Voilà pourquoi les banques centrales sont les Maîtresses de l’Univers.
Parce qu’elle prétend libérer l’homme sans marché, la politique est l’ennemie de cette forme de libéralisme. La politique, au sens grec, c’est le citoyen qui décide du sort de la cité. Et qui produit des lois. Et ces lois, si elles sont bien conçues, fonctionnent par autocontrôle. C’est ainsi que l’on conduit à droite, de crainte d’un accident. En fait, grecques ou pas, il se trouve que, depuis toujours, les communautés humaines ont géré leurs « biens communs » (ou « républiques ») par autocontrôle (Voir, OSTROM, Elinor, Governing the Commons : The Evolution of Institutions for Collective Action, Cambridge UniversityPress, 1990.)

On en arrive donc au communisme. Pourquoi associons-nous à ce mot l’image terrifiante du totalitarisme ? La Faute de Marx, probablement. Il a été l’idiot utile du capitalisme. (Peut-être pas aussi idiot que cela : il a connu une célébrité de rock star.) En disant aux exploités qu’ils prendraient l’argent des riches il leur a permis de vivre d’utopies, de se bercer d’illusions et de ne rien faire d’intelligent pour réformer un système qui leur était défavorable. En dévastant l’Europe de l’Est, sa théorie a créé pour l’Ouest un ennemi effrayant. Ce qui a amené ses populations à protéger le statu quo
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5ème colonne ?

Qu’est-ce que notre changement a de nouveau ?

Petit à petit, je me suis intéressé à ce que nos ancêtres pensaient du changement. Le concept est présent partout. Et les ethnologues disent que le propre des sociétés humaines est de changer, et même de changer étonnamment vite.

Mais je crois qu’il y a quand même quelque chose de nouveau dans ce domaine. Le changement étudié jadis était celui de la nature, des saisons, des cycles économiques. Il était subi par l’homme. Depuis la Renaissance, il me semble que l’homme cherche, explicitement, à changer le monde. Dans un premier temps, il a conçu des utopies (cf. Thomas More), puis il a essayé de les réaliser par une sorte de tour de passe-passe (despotisme éclairé et bureaucratie, Révolution de 89, Nazisme, Communisme soviétique, Thatchérisme). Maintenant, on commence à se dire qu’il ne suffit pas de vouloir pour pouvoir. Il existe des techniques pour faire bouger les sociétés…

Du licenciement boursier

Hier, j’entendais un avocat communiste parler (France Culture). Apparemment, il combat les licenciements pour raison économique. Faire respecter le droit me semble une bonne idée. Mais je doute que ce soit efficace pour éviter les licenciements. Leur cause est généralement la mauvaise gestion de l’entreprise combinée à un environnement difficile. Et, lorsqu’ils surviennent, il est trop tard.

Dans une entreprise, l’employé joue beaucoup plus gros que l’actionnaire. Il risque sa vie, au moins qu’une partie soit bousillée. Le meilleur service que pourraient lui rendre les syndicats serait probablement d’aider le dirigeant d’entreprise à ne pas faire d’erreurs. A mon avis.

Un livre sur ce que sont devenus les syndicats.

A qui appartient l’entreprise ?

Une théorie qui a eu beaucoup de succès dit que l’entreprise appartient à quelqu’un. Les communistes pensaient qu’elle appartenait aux travailleurs, les néoconservateurs aux propriétaires. Même démonstration dans les deux cas : si je pars, la société coule.

Ce qui ne prouve rien, sinon que tout le monde est utile.
Mais, si l’on veut à tout prix un critère de propriété, pourquoi ne pas adopter celui de Salomon, dans le jugement du même nom : l’entreprise appartient à celui qui se sacrifie pour elle ? Pas à celui qui menace de la quitter.

Capitalisme et destruction créatrice

Heureusement que ni notre peuple, ni nos journalistes ne lisent la presse anglo-saxonne. Ils seraient effrayés, et, vraisemblablement, planteraient les têtes du patronat et des économistes sur leurs piques.

En effet, pour cette presse, le bien, le moteur de l’économie, c’est la « destruction créatrice ». Autrement dit les transformations qui renouvellent le capitalisme, par l’innovation. Mais si elles profitent à une poignée d’entrepreneurs et aux élites qui s’allient avec eux, elles forcent le reste de la population à des transformations féroces. L’individu ordinaire doit être capable de se muer, après un licenciement sauvage, de terrassier en biologiste, s’il ne veut pas finir dans une poubelle.

J’ai constaté que ce type de changement est comme la médecine : dangereux. Il est préférable de ne l’utiliser qu’en dernière extrémité. D’où ma question : peut-on construire l’avenir de notre espèce sur une succession accélérée de transformations, dont chacune peut mal finir ?

Curieusement, on oublie que Schumpeter, à qui l’on doit la fameuse destruction créatrice, pensait que l’humanité la trouverait inacceptable, et qu’elle finirait par mettre au point une forme de communisme.

Compléments :

Le port de la drogue

Film de Samuel Fuller, 1953.

Jean Peters arpente les taudis de New York en fourreau blanc, et sert de punching ball aux hommes du coin.
L’amour et la lutte contre le communisme sauvent un petit escroc, sur le point de prendre perpète.
Mais pourquoi ce titre ? D’après Jean Tulard (Guide des films), la VF du film parlait de drogue, et pas de communistes. Diaboliser le rouge ne devait pas faire recette en France, alors.