Cinéma

Le cinéma semble obéir à des conventions. Dès le début, on sait comment le film va finir. Toute la complexité de l’intrigue cherche simplement à augmenter la satisfaction du spectateur d’avoir eu raison. 
Mais il y a un autre niveau de lecture. Sans cette convention, l’histoire aurait pu mal tourner. Et ce qui aurait pu la faire échouer, c’est « la banalité du mal ». C’est à dire nous et nos impulsions ordinaires. Qu’il n’en ait pas été ainsi tient à un miracle, à un moment de grâce. C’est là que l’homme est devenu héros : il a été capable de sortir d’un comportement mécanique. 

The lady vanishes

The lady vanishes, d’Hitchcock (1938). Un film sur le changement ? Une personne disparaît. On dit à celle avec qui elle voyageait qu’elle n’a jamais existé. Les gens honnêtes entrent dans la combine. Les uns parce qu’ils ne veulent pas rater un match de cricket, les autres parce qu’ils font un voyage extra marital. Explication de la banalité du mal, dirait Hannah Arendt. Plus prosaïquement, on comprend pourquoi les organisations et les sociétés résistent au changement. Parce qu’il menace de révéler nos médiocres turpitudes. Pire : la personne enlevée n’est pas l’innocente vielle dame que l’on croyait, mais un espion. 
Cela en dit peut être aussi long sur ce qui fait réussir le changement. Ce sont deux innocents. (Voilà pourquoi les innocents finissent en martyrs ? On comprend vite qu’ils sont au dessus de nos petites combines, et qu’ils risquent de les dévoiler ?) Mais aussi une réaction collective. Une fois que la crise éclate, il n’y a plus de place pour le calcul mesquin. 
Film prémonitoire, en ce qui concerne l’Angleterre ? 
(Et pour la France ? Elle a été terrassée avant d’avoir réalisé qu’elle était en crise ?)

La métamorphose des cloportes

La bonne société serait-elle faite de cloportes métamorphosés ? Y aurait-il un ancien malfrat derrière chaque citoyen ? Très bon dialogues, très bons acteurs, mais vraiment très très noir. A commencer par la pellicule. Kafkaïen, comme son titre, même. 
Portrait de la France d’après-guerre ? On y avait beaucoup trafiqué, et fait beaucoup d’actions que la morale réprouve. C’est certainement ce qu’Alphonse Boudard, d’un livre de qui est tiré le film, avait constaté.
Film de Pierre Granier-Deferre de 1965.

Les grandes gueules

Un film sur l’amitié, c’est rare. Un film, dans lequel on gagne les batailles, mais on perd la guerre, encore plus. On veut réinsérer des prisonniers en liberté conditionnelle dans la société. Au début, il faut faire leur bien contre eux. Au moment où l’on croit avoir réussi, c’est l’échec. L’équilibre était trop instable. C’est aussi un film sur les principes. Bourvil, en particulier, tient tête à la société, oligarques locaux ou mafieux parisiens, au péril de sa vie, par révolte contre l’injustice. 
Morale de l’histoire ? Peut-être, comme dans certains films de Clint Eastwood, la vie est une lutte, le bonheur est d’être « droit dans ses bottes ». Cela permet de se faire quelques amis.
(Film de Robert Enrico, 1965.)

Mille milliards de dollars

Film précurseur ! C’est la théorie des 0,1% avant les 0,1%. 30 entreprises contrôlent 10% de la richesse mondiale. C’est le thème de ce film d’Henri Verneuil. Il date de 1982. 
Une multinationale, qui, par ailleurs, a collaboré activement avec le régime nazi, tente d’acquérir une entreprise française pour faire du commerce avec un pays fâché avec les USA, puis utilise les services secrets de ce pays pour liquider les gêneurs. (Dont Patrick Dewaere.) On la montre optimiser ses impôts, par le prix de transfert. On y voit un dirigeant, Mel Ferrer, demander que l’on écrive sur sa tombe la valeur de l’action de son entreprise. Pour inspirer ses successeurs. 
Tout s’explique
Caricatural ? Imaginons que le dirigeant ait un Dieu : la valeur boursière.  Alors ? Elémentaire… La collaboration avec les Nazis ?(cf. Opel et GM.) Comme l’explique le film, les dictatures sont prêtes à payer cher pour acheter la technologie dont se nourrissent leurs guerres. Deuxième exemple : respecter les lois nationales coûte cher. On les contourne en jouant les intérêts des uns contre les autres. C’est ainsi que l’on peut éliminer quelqu’un quasiment légalement. Il suffit de faire savoir à un pays que telle personne empêche un accord pour que celui-ci fasse ce qu’il faut pour s’en débarrasser. L’entreprise n’est pas responsable du résultat final. Dernière conséquence : ce que vaut un homme est sa fortune. Le riche compte infiniment plus que les autres. Alors, en perdre quelques-uns… 
Autre thème : le journaliste contre la multinationale. C’est très américain. Mais, ici, le journaliste en appelle aux Etats, pour qu’ils régulent les multinationales. Aux USA, le film aurait été à la gloire de l’individu, capable de tout. De construire des multinationales, ou de les faire tomber. Du mal, ou du bien. Il aurait été une leçon de morale. 

Adieu poulet

Qu’est-ce qu’un film dit de notre société ? 
Que le flic est un héros, ici. Evident ? Pas pour nos médias : ils ne parlent que de « violences policières ». Pour eux, la police, c’est le mal. Et si, pour le peuple, elle était le bien ? Plus curieux : pourquoi les deux héros du film sont-ils entrés dans la police ? Parce qu’ils étaient des incapables ! Elite de la police, mais échec de la société (de l’Education nationale ?) ! Un portrait dans lequel le Français se reconnaît ?
Qui sont les mauvais ? Le juge. Un avatar de l’inquisition qui sait, d’instinct, que le flic est pourri. Et qui met en oeuvre tout son pouvoir de nuisance pour l’empêcher de travailler. Et, surtout, l’homme politique. Le flic, d’instinct, sait qu’il est pourri. Et il a raison. 
Et s’il ne fallait pas chercher plus loin les conflits qui agitent notre société ? 
(Film de Pierre Granier-Deferre de 1975.)

Le déclin de la critique de film

La critique de film, phénomène très français : émission de France Culture, dimanche dernier. J’en retiens que la critique est quasiment aussi vieille que le film, qu’elle a été particulièrement forte en temps de guerre. Mais qu’elle s’est séparée de l’opinion quand elle a désavoué La grande vadrouille. Depuis, c’est le déclin. Il n’y a plus de grands critiques que l’on écoute religieusement. Tout le monde est devenu critique, et c’est consternant. 
Je me suis demandé si cela ne ressortissait pas à la fameuse « crise de l’autorité« , dont on parle tant, et si ce n’était pas liée à la « massification de l’enseignement supérieur ». Justification : l’intellectuel a perdu son monopole de la pensée ; on s’est peut-être rendu compte que ce qu’il disait souffrait de biais idéologiques.
Comment reconstituer cette autorité ? Peut-être en deux temps : 1) il faut retrouver des bases de jugement séduisantes, travail de recherche ; 2) il faut être connu. Tout cela peut demander beaucoup de temps. Cela signifie peut-être qu’une condition nécessaire pour se constituer une autorité est de posséder une fortune personnelle. L’autorité aux héritiers ?

Fidelio

Film de Lucie Borleteau. Une femme au milieu d’un équipage d’hommes. 
Déception. J’aime les bateaux, mêmes vieux, et la mer. On ne voit pas grand chose de tout cela. Sinon que les conditions de vie sont apparemment agréables, et qu’être Français c’est être un aristocrate de la mondialisation.

Pour le reste, cela me semble le retournement des valeurs traditionnelles. L’homme cherche le grand amour, la femme est volage, elle change d’homme dans chaque port. Y avait-il matière à un film ? 

Master of the universe, tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur la finance…

Film de Marc Bauder. J’ai vécu en parallèle du monde dont il parle. J’ai entendu tout ce qu’on dit ici. Mais je ne l’avais pas rassemblé. Bref, voilà le film par excellence qui vous expliquera, simplement, comment fonctionne une banque depuis que la finance innove. 
Ça commence dans les années 80. Des Américains bizarrement accoutrés viennent expliquer aux natifs les innovations financières, les options. Au début, il n’y a qu’une poignée de convertis. Car seuls les jeunes s’adaptent aux ordinateurs. Mais, petit à petit, tous sont contaminés. Jusqu’aux collectivités locales, qui se jettent, comme des moutons, dans la spéculation.
Film anthropologique. Intimité des banquiers, qui vivent nuit et jour, vacances comprises, entre eux. Ils ont leurs crèches, où leurs enfants sont élevés par la banque. Et leur personnel de maison. Personnel sans lequel ils ne pourraient pas passer leurs nuits à travailler et leurs jours loin de leurs foyers. Oui, ils ont vendu leur âme à la banque ! Ils sont sa chose. Ils ont un signé un pacte avec elle : fidélité totale, critique inconcevable. Faust au petit pied ? 
Et leçon de lavage de cerveau totalitaire ! Les individus sont coupés, totalement, des réalités. Ils ne voient de l’extérieur que des écrans d’ordinateur. Et, ils sont hyper spécialisés. Et sous la menace permanente du licenciement. On élimine 10% des effectifs chaque année. (Une technique très en faveur chez les consultants dès les années 90.) Dans ce monde on ne fait pas de vieux os. Mais on finit riche. Grande différence avec l’URSS.  
Et ça marche. Tout ces gens se transcendent. Ils se sentent les « maîtres de l’univers« . Et ils le sont. Car ils abattent les nations, l’Europe et pourquoi pas le monde. Ce n’est pas sorcier. Vous achetez un emprunt d’Etat qui n’a plus de valeur. Et vous forcez son émetteur à payer le principal, plein pot. (L’Argentine vient de faire les frais de ce procédé, remarquera-t-on.) Vous commencez par la Grèce, puis le Portugal, l’Espagne, l’Italie… arrivé à la France, l’euro, c’est fini ! Car c’est cela qu’est devenu le métier du financier. C’est la fameuse innovation qui l’a transformé. Les options permettent « d’assurer la maison du voisin » dit le film. La finance c’est assurance-mort : vous-vous enrichissez du malheur des autres ! Dans ces conditions, peut-on résister à la tentation de le provoquer ?

Eh oui, la finance, création de l’homme, s’est retournée contre l’homme. Pourtant, il serait facile de l’arrêter. Elle est contrôlée par une poignée d’individus est-il expliqué. Mais ce sont des irresponsables. Pas de chance.

Le blog est fatal au cinéma

Je ne vais plus au cinéma. Pourtant, il n’y a pas encore longtemps, la chronique cinéma était la plus fournie de ce blog. C’est une question d’arbitrage, selon l’expression des financiers anglo-saxons : mon temps est rare. Mais ce n’est pas tout. Ce blog a enlevé au cinéma son mystère.

En recherchant les règles de nos comportements, il m’a montré que ce qui me plaisait dans les films était des sentiments bêtes, des questions immémoriales telles que les mystères de l’amitié ou du respect de ses convictions en environnement hostile. Mais, et c’est là où tout le beau du spectacle s’est évanoui, j’ai aussi compris qu’il est un moyen de manipulation de masse. Le réalisateur veut influencer nos comportements, nous dire ce qui est bien. 
L’artiste serait-il complexé ? Son art ne lui suffit plus ? En France, il n’y en a que pour l’intello, et il trouve son intellect un peu court ? C’est pourquoi, il a cherché à l’agrandir en empruntant des idées à d’autres ? Il n’a pas aimé ce qu’a dit de lui Oscar Wilde ? me suis-je demandé. En tout cas, l’artiste n’est pas un penseur de haute volée. C’est pourquoi je ne vais plus au cinéma.