L'empereur de Paris

On exhume Vidocq. Occasion de réfléchir sur l’évolution du cinéma populaire français.

Premier paradoxe. Cela se veut une reconstitution historique, brutale, mais on y trouve aussi une romance digne des films de mon enfance. Le pire de tout ? Du cinéma français avant nouvelle vague et du cinéma américain à effets spéciaux pour grand spectacle, mais sans son talent. Ou, il faut bien sacrifier aux goûts de son temps ?

Heureusement qu’il y a Patrick Chesnais. Un grand acteur peut sauver le plus mauvais film, me suis-je dis. Bien sûr, il y a d’autres grands acteurs. Mais ils ne sont que des caricatures d’eux-mêmes.

Reste le message du film. On a oublié qu’il y a eu une France, « land of opportunity », qui vainquait et qui secouait la vieille Europe, où tout le monde disait « vive Napoléon », où l’on gagnait sa dignité dans les batailles, où la société, quelle que soit son origine et ses haines, s’unissait dans un même combat, et où le bagnard évadé devenait, grâce à son talent et à son courage, le chef de la police.

Papa, maman, la bonne et moi

Les films sont la mémoire du passé ? La France de 1954. Un professeur de terminale avait une femme au foyer, et une bonne. Mais le reste de la population, y compris l’agent de la RATP, était dans une situation précaire. Et les fils de famille amorçaient le parcours qui les amenait à 1968. Etudiants attardés n’ayant pas envie de grand chose, sinon de s’amuser, et chahutant leurs parents.

Mais tout rentre dans l’ordre, après une leçon de morale bien sentie. C’est aussi ce que l’on demande à un film. Le spectateur a horreur du changement.

Protectionnisme

La France produit pas loin d’un film par jour. L’industrie cinématographique française est étonnamment forte, compte tenu de la taille du pays. (Derniers chiffres.) Elle n’est pas écrasée par celle des USA.

Cela ne résulte-t-il pas d’une forme de protectionnisme ? En particulier, d’un mécanisme de financement généreux (distribué par le CNC). Mais peut-être aussi du système des intermittents.

Le protectionnisme aurait donc une forme d’efficacité. Mais, celui-ci est-il efficient ? Est-ce une dépense dont nous avons les moyens ? D’autres secteurs de l’économie ne mériteraient-ils pas de l’aide ?

Cinéma

J’entendais le réalisateur du Jeune Marx dire, en substance, que le cinéma Hollywoodien nous manipulait pour nous faire aimer le capitalisme (France Culture, vendredi dernier). Son film combattait le mal par le mal : il nous manipulait pour nous faire haïr le capitalisme.

C’est ennuyeux toute cette manipulation. Cela montre assez peu de considération pour l’homme. Et cela ne donne pas envie d’aller au cinéma. Socrate, pour sa part, cherchait à créer les conditions qui feraient que l’homme pense par lui même. Il ne prétendait pas lui dire ce qu’il devait penser. Car, il croyait que la diversité était une richesse. Seulement, il fallait mettre en marche son cerveau…

C’est une idée qui mériterait d’être creusée.

Marie Octobre

Film de Julien Duvivier, de 1959. Huis clos. Un réseau de résistants se retrouve 15 ans après la fin de la guerre. L’un d’entre-eux est un traitre. Mais qui ? 
Comme souvent, un film est l’occasion de faire passer des messages subliminaux. Ce réseau est un échantillon représentatif de la société française. Du tenancier de maison semi-ouverte au financier, en passant par l’avocat ou le fonctionnaire… La guerre a uni ce que la société oppose. Mais, ces résistants ne sont peut-être pas si bien que cela. Y compris leur chef, mort en martyr. Ne serait-ce que, pour pouvoir résister, il fallait être accepté par la société, donc, au moins un peu, collaborer. Et ils étaient tous fauchés, comment se fait-il qu’ils soient riches, maintenant ? Où ont-ils trouvé leur argent ? Comment se fait-il, aussi, qu’ils se déchirent, alors qu’ils étaient prêts au sacrifice ? 

Jamaica Inn

L’auberge de la Jamaïque de Hitchcock : un film de brigands ou de femmes ? Ou, de la complexité de l’âme humaine qui complique tout ? 
D’un côté, il y a les hommes, qui ne sont concernés que par eux-mêmes, par leur bon plaisir, y compris, peut-être, lorsqu’il s’agit de la gloire qu’il y a à servir la justice. De l’autre la femme est amour, de son homme ou de l’humanité ou de sa famille. Tout cela lui fait faire des choses contradictoires, et pas toujours bonnes. Tour à tour, elle sauve ou compromet la justice. L’enfer est souvent pavé de bonnes intentions. 
Peut-être est-ce le jeu de ces forces qui finit par faire que le monde va dans la bonne direction ? Ou peut-être cela plaide-t-il pour le principe de précaution : ne suivons pas mécaniquement nos impulsions ? 

Cinéma

Le cinéma semble obéir à des conventions. Dès le début, on sait comment le film va finir. Toute la complexité de l’intrigue cherche simplement à augmenter la satisfaction du spectateur d’avoir eu raison. 
Mais il y a un autre niveau de lecture. Sans cette convention, l’histoire aurait pu mal tourner. Et ce qui aurait pu la faire échouer, c’est « la banalité du mal ». C’est à dire nous et nos impulsions ordinaires. Qu’il n’en ait pas été ainsi tient à un miracle, à un moment de grâce. C’est là que l’homme est devenu héros : il a été capable de sortir d’un comportement mécanique. 

The lady vanishes

The lady vanishes, d’Hitchcock (1938). Un film sur le changement ? Une personne disparaît. On dit à celle avec qui elle voyageait qu’elle n’a jamais existé. Les gens honnêtes entrent dans la combine. Les uns parce qu’ils ne veulent pas rater un match de cricket, les autres parce qu’ils font un voyage extra marital. Explication de la banalité du mal, dirait Hannah Arendt. Plus prosaïquement, on comprend pourquoi les organisations et les sociétés résistent au changement. Parce qu’il menace de révéler nos médiocres turpitudes. Pire : la personne enlevée n’est pas l’innocente vielle dame que l’on croyait, mais un espion. 
Cela en dit peut être aussi long sur ce qui fait réussir le changement. Ce sont deux innocents. (Voilà pourquoi les innocents finissent en martyrs ? On comprend vite qu’ils sont au dessus de nos petites combines, et qu’ils risquent de les dévoiler ?) Mais aussi une réaction collective. Une fois que la crise éclate, il n’y a plus de place pour le calcul mesquin. 
Film prémonitoire, en ce qui concerne l’Angleterre ? 
(Et pour la France ? Elle a été terrassée avant d’avoir réalisé qu’elle était en crise ?)

La métamorphose des cloportes

La bonne société serait-elle faite de cloportes métamorphosés ? Y aurait-il un ancien malfrat derrière chaque citoyen ? Très bon dialogues, très bons acteurs, mais vraiment très très noir. A commencer par la pellicule. Kafkaïen, comme son titre, même. 
Portrait de la France d’après-guerre ? On y avait beaucoup trafiqué, et fait beaucoup d’actions que la morale réprouve. C’est certainement ce qu’Alphonse Boudard, d’un livre de qui est tiré le film, avait constaté.
Film de Pierre Granier-Deferre de 1965.