La dynamique du capitalisme de Fernand Braudel

Tentative pour comprendre ce qu’est le capitalisme, son histoire, ou plutôt celle de l’économie, et les mécanismes à l’oeuvre. 3 conférences données, en 1976, sur l’oeuvre qui a pris dix ans de la vie de Fernand Braudel.

Il distingue trois niveaux, il y a « la vie matérielle de tous les jours », « l’économie de marché » et le « capitalisme ». Le capitalisme semble une forme de parasitisme dû aux imperfections du marché, à un contrôle déficient, qui laisse à une petite minorité la capacité d’exploiter une faille du système, d’établir des monopoles et d’accumuler du capital. Etre capitaliste, brasseur d’argent, est la seule profession non spécialisée.

Pour que le capitalisme émerge, il faut, donc, que la société le tolère (ce n’aurait pas été le cas en Chine) et une masse critique de conditions favorables, en particulier une grande prospérité matérielle. Il aurait commencé au Moyen-âge, passant successivement de Venise à Anvers, puis à Gènes, à Amsterdam, à Londres, à New York.

Le capitalisme se caractériserait par des sortes de zones concentriques. Au centre, le coeur du système, et, plus on s’en éloigne, plus on est exploité (voire réduit en esclavage) – sans en connaître la cause.

N’exploite pas le monde qui veut. Il lui faut une puissance préalable lentement mûrie. Mais il est certain que cette puissance, si elle se forme par un long travail sur elle-même, se renforce par l’exploitation d’autrui, et, au cours de ce double processus, la distance qui la sépare des autres s’augmente.

Voilà qui plonge le lecteur dans un abîme de réflexions. Le capitalisme, à ne pas confondre avec l’économie de marché, serait-il la cause, inutile, de bien des maux de l’humanité ? Tiendrait-il à quelques cultures qui laissent s’épanouir les prédateurs ?

La Méditerranée

Une émission sur Fernand Braudel m’a fait relire ce recueil de courts articles. Ils racontent la naissance de ce que les anthropologues me semblent appeler « artefacts ». C’est-à-dire les rites qui organisent une société. « Il n’y a pas de religion sans rites », dit-on, il en est de même des sociétés. Objet d’étude : la Méditerranée.

A titre d’exemple, le chapitre concernant « l’histoire ». On y voit l’âge d’or de la Méditerranée, les nations qui l’ont successivement dominée, puis son effacement, torpillée par les Anglais et les Hollandais. Cette histoire est sous-tendue par des sortes de lois naturelles. Il y a la civilisation, la politique et l’économie.

La civilisation semble être ce que les anthropologues nomment « culture ». Elle est liée à la géographie. La volonté des hommes, la politique, peut vouloir l’éradiquer, mais elle n’y parvient jamais. L’influence de 7 siècles de domination de l’Espagne par les Arabes s’est évanouie instantanément, de même que celle de Rome sur le sud de la Méditerranée. Trois civilisations se partageraient les côtes méditerranéennes : musulmanes, chrétiennes et orthodoxes. Quant à l’économie, elle paraît faire l’heur et le malheur des civilisations…

Fernand Braudel

Jadis j’ai lu pas mal de livres de Fernand Braudel, sans me rendre compte du travail qu’ils représentaient. Misère de l’histoire moderne ? Ses ouvrages se lisent comme des romans, alors que, pour les écrire, il faut faire un travail de titan ?

D’ailleurs, sans cinq ans de captivité, jamais Fernand Braudel n’aurait pu produire sa thèse, qui fut le coup d’envoi d’une carrière exceptionnelle.

Il me semble qu’il fut un pur produit de l’esprit français, qui se caractérise par une capacité d’abstraction unique. Il cherchait les lois de l’histoire, depuis ses origines. Les forces à l’oeuvre, qui modèlent les sociétés. Il a voulu créer une science de l’homme, qui englobe toutes les sciences humaines, y compris l’économie. (Curieusement, il semble être passé à côté de la systémique et de la théorie de la complexité, qui avaient un gros succès à la même époque, et qui abordent, par l’angle mathématique, le même sujet.)

Au fond, c’est aussi ce qui m’intéresse !

L'identité de la France, selon Fernand Braudel

Identité de la France, thème du moment, cher à Fernand Braudel. Dans un article du Monde, il dit ce qui a marqué continûment notre histoire :

« Le premier point important, décisif, c’est l’unité de la France. » Son histoire, a été intégration, toujours menacée. « II y a donc dans l’identité de la France ce besoin de concentration, de centralisation, contre lequel il est dangereux d’agir. »

« La seconde chose (…) c’est que, dans sa vie économique, de façon curieuse, depuis la première modernité, la France n’a pas su réaliser sa prospérité économique d’ensemble (…) l’inadéquation de la France à la vie économique du monde est un des traits de son identité« .

« Dernier trait : la France ne réussit pas au point de vue économique ; elle réussit au point de vue politique de façon limitée parce qu’elle triomphe, précisément, dans ses propres limites. Toutes ses sorties en dehors de l’Hexagone se sont terminées de façon malheureuse, mais il y a un triomphe permanent de la vie française, qui est un triomphe culturel, un rayonnement de civilisation (…) Et ce rayonnement émane toujours de Paris. (…) il existe bien d’autres conditions : triomphe de la langue française, des habitudes françaises, des modes françaises, et, aussi, la présence, dans ce carrefour que la France est en Europe, d’un nombre considérable d’étrangers. Il n’y a pas de civilisation française sans l’accession des étrangers ; c’est comme ça. »

Surprenante identité ?

Comment maîtriser le marché ?

Il y a longtemps, une phrase de Fernand Braudel m’a surpris. Il disait que le marché avait été une heureuse invention. Mais pas l’économie de marché.

Un livre que cite ce blog semble expliquer pourquoi. La place de marché a été une innovation qui a permis de nourrir le peuple du Moyen-âge, bien et à bas coût, en réunissant au même endroit consommateurs et producteurs, en évitant les intermédiaires. Mais le Moyen-âge contrôlait le marché de façon à ce qu’il assume la fonction qu’on lui avait donné : nourrir le peuple (pour qu’il puisse produire ?). Pour cela, la loi de l’offre et de la demande devait être bloquée, et la spéculation combattue.

Les mécanismes de régulation mériteraient d’être examinés. Il semblerait qu’ils aient été surtout indirects. La morale y jouait probablement un rôle important. Pour elle c’était Dieu (la nature) qui créait ce que l’on appelle aujourd’hui la « valeur », bien plus que l’homme. Ce qui n’est que bon sens ! Dans ces conditions, pourquoi ce dernier aurait-il le droit de s’approprier une part disproportionnée de la production collective ? Ensuite, il y avait des mécanismes systémiques comme la dîme. Plutôt qu’un prélèvement inique, elle semble avoir permis d’éviter les effets pervers du marché. C’était un système de redistribution. Elle contrebalançait en partie les fluctuations du marché, et, les prélèvements étant stockés, elle permettait de nourrir les victimes d’une mauvaise récolte et les pauvres. Peut-être aussi, l’efficacité du marché faisait que l’on ne cherchait pas à s’enrichir plus qu’il ne le permettait. C’est ainsi que les nobles auraient utilisé les marchés, plutôt que le pillage.
Une idée à creuser ? Et si nous définissions ce que doit être la fonction du marché pour l’humanité ? Et si nous mettions en place les mécanismes de contrôle adéquats ? Ou, peut-être, se mettraient-ils en place d’eux-mêmes ?