Notre société en mots

Les fameux tableaux de mots de Jeanne Bordeau ont maintenant leur film. Ses mots prennent, une fois de plus, et c’est surprenant, une dimension supplémentaire. Mots en 3D ?
Ceux-ci parlent de notre société. C’est très beau. Mais triste.
Changeons le monde, pour apporter un peu de joie à Jeanne Bordeau ?
(PS. La vidéo a disparu.)

Eric Izraelewicz

Eric Izraelewicz est décédé, dit la presse. Curieuxsentiment. Je l’avais croisé il y a seulement quelques semaines.

Un jour, je me suis trouvé assis à côté de lui dans un jury. Nous devions décerner des trophées à des dirigeants. J’avais reçu un gros dossier sur les entreprises et candidats finalistes. Il avait été rédigé par un cabinet de conseil. Je l’avais lu. Mais j’étais incapable d’avoir une opinion. J’attendais beaucoup d’Eric Izraelewicz. Curieusement, il est resté silencieux. Heureusement, il y avait avec nous des dirigeants de groupes familiaux, véritables encyclopédies de l’entreprise française. Rien de mieux qu’une histoire pour vous décider. Les dossiers et la raison froide ne sont bons à rien. Jeanne Bordeau a bien raison.
Mais, pour autant, l’exercice fut frustrant. Nous ne sommes pas parvenus à définir des règles de choix. Si bien que le résultat a été fantaisiste. J’espère que les jurys populaires fonctionnent mieux que celui-là… 

Le storytelling selon Jeanne Bordeau

BORDEAU, Jeanne, Storytelling et contenu de marque, Ellipses, 2012. Voilà un livre qui est sa propre démonstration. Le storytelling par le storytelling.
Qu’est-ce que le storytelling, au fait ? En donner une définition irait à l’encontre même du concept !

Toujours est-il que je retiens de ma lecture que rien ne va plus dans la communication d’entreprise. Manipulation (« contenu de marque ») par une parole d’autorité apparemment rationnelle, elle ne passe plus. L’entreprise n’a plus la légitimité de parler. D’ailleurs, Internet n’arrange rien. Plus possible de compartimenter la communication (notamment interne / externe). Pire : c’est le discours du marché qui fait l’image de marque.
Le storytelling, aussi vieux que le monde, est le langage de la vérité. Commentnous convainc-t-il de cette vérité ? Parce qu’il suscite notre émotion, d’abord. Mais aussi parce qu’il évoque un « mythe » fondateur, des valeurs qui comptent pour la société. Ils garantissent l’honnêteté des actions de l’entreprise en les encadrant.
Mais il y a plus surprenant. Cette histoire n’est pas figée, mais se « co-crée » par un échange permanent entre ce que l’on appelle aujourd’hui les parties prenantes de l’entreprise. Le mythe évolue, en fonction de l’expérience et du rêve collectifs. Toute la difficulté, alors, est de conserver la maîtrise d’un discours qui définit l’entreprise sans lui appartenir. Paradoxalement, peut-être, cela exige de savoir écouter et de retrouver l’art et les règles, immémoriaux, du langage et de la prose.

François Hollande, la France, le changement

Jeanne Bordeau analyse les mots de la presse :

Si le mot duel était le mot de l’univers politique jusqu’au 8 mai, le mot levier est dans le secteur économique un mot qui monte :
« Contrats de générations : l’autre levier pour l’emploi », Ouest France
« Transition énergétique : un levier pour relancer le secteur du BTP », chefdentreprise.com
Mais des mots plus inquiétants apparaissent : alarme, pessimisme, désespoir…En revanche, changement est tombé rapidement en désuétude…
Normal ou anormal ?

François Hollande aurait-il anesthésié le changement ? Mais le changement dont parlait la presse était-il celui qui intéresse ce blog ? En tout cas, contrairement à ce que l’on dit, la France est capable de changer sans crise : en préparation d’une « Université », j’ai réalisé quelques entretiens avec des dirigeants de cabinets d’expertise, et j’ai constaté que cette profession avait connu un changement étonnant ; son histoire est instructive…
Autrefois, l’expertise était une profession libérale. Dans les années 80, une poignée de moutons noirs a pensé que cette situation n’était pas durable. Voilà ce que j’ai compris de leurs raisons : la profession, atomisée, était sous la coupe des compagnies d’assurance ; une expertise demande généralement plusieurs spécialités, on devait les trouver dans un cabinet ; l’exemple anglo-saxon montre les intérêts d’un cabinet organisé rationnellement.

Ils ont dû affronter une résistance colossale. Mais ils ont réussi à constituer quelques alliances. Etrangement, la situation s’est alors brutalement retournée. En peu de temps, le cabinet traditionnel a quasiment disparu. Plusieurs raisons ont été avancées : il est plus facile d’imiter que de créer ; les grands cabinets ont un avantage concurrentiel, qui a forcé les petits à chercher l’alliance ; les assureurs ne veulent plus s’embarrasser d’une multitude de fournisseurs.

Mais attention, ce changement n’allait pas de soi. Car les gens qui forment les nouveaux cabinets, sont ceux qui leur résistaient hier ! L’expert est un féroce individualiste, et c’est, peut-être, cela qui le rend efficace dans son métier. Il a donc fallu construire des organisations qui présentent la rationalité d’une société anonyme classique, mais qui laissent une grande autonomie à leurs membres. Les formules gagnantes sont proches des dispositifs adoptés par le conseil, et, plus curieusement peut-être, de l’économie sociale.

Il se trouve qu’une étude récente affirme que ce type d’organisation, possédée par ses salariés, est particulièrement résistante à l’adversité. Et même qu’elle fonctionne de manière anticyclique, recrutant les personnels que d’autres licencient. Devrions-nous nous inspirer des experts ?

Langage digital d'entreprise

Jeudi, l’Institut de la qualité de l’expression de Jeanne Bordeau présentait l’étude qu’il a réalisée sur le langage digital de l’entreprise. Comment s’exprime-t-elle sur Internet ?

Mal. Si vous enlevez le logo, vous ne savez plus qui parle.

J’en ai déduit que des entreprises comme le Crédit Agricole ou la Caisse d’Epargne, pourtant parmi les meilleurs exemples de l’étude, avaient honte de leur identité, de plus d’un siècle d’histoire et de bons et loyaux services qui leur ont valu l’affection de leurs clients. Elles veulent faire jeunes et branchées. Du coup, zéro différenciation. On investit dans Internet et tout le bazar qui va avec pour faire comme les autres. Donc, ce n’est qu’un coût, qu’il faut compenser par des économies ailleurs. Mais que croient tous ces marketers ? Que, parce qu’il y a Internet, les jeunes recherchent autre chose dans une banque, ou dans n’importe qu’elle entreprise, que leurs parents ?

A l’opposé Shiseido revendique son identité nippone. Elle ne veut pas la branchitude, être Y, et pourtant elle manœuvre parfaitement les codes des nouveaux médias. Elle utilise exactement ce dont elle a besoin, et pas plus. Il en était d’ailleurs de même,  mardi, de DeBijenkorf. Sa stratégie était la différenciation, s’extraire d’un risque de guerre des prix. Dans ces conditions, Internet était bon pour informer le client, peut-être pour ouvrir de nouveaux marchés, mais pas pour se différencier, une question de contact direct.

Cela m’a fait penser à Marc Bloch et à son Étrange défaite : à la veille de la guerre, les officiers français doutaient de leurs troupes. C’est pour cela qu’ils n’ont pas combattu ? Mais quand serons-nous fiers de nous ?

Tableaux de mots de Jeanne Bordeau

Comme chaque année, Jeanne Bordeau expose ses « tableaux de mots » de l’année. (Galerie Verneuil Saints-Pères, 13 rue des Saint Pères, à Paris.)

J’ai beau me tenir à l’écart de l’actualité, que je trouve agressive, je constate que les mots de l’année ne me surprennent pas (à quelques formulations branchées, et au nom de la fille du couple présidentiel, près). Difficile d’échapper à la rumeur du monde ?

Ces tableaux ont trois dimensions. Les mots, leur mise en image, et l’histoire qu’ils racontent dite par Jeanne Bordeau : Making of tableaux – Vidéo Dailymotion

Amy Winehouse et le storytelling

« elle vit son personnage jusqu’à ce que mort s’en suive. » L’art d’Amy Winehouse, comme celui de tous les artistes maudits, est le « storytelling », dit Jeanne Bordeau, dans sa lettre.

Ce qui rejoint une de mes anciennes idées : les gens exceptionnels (notamment les scientifiques) vivent aux extrêmes de la société, et « rationalisent » ce qu’ils voient. Dans ce métier, être déglingué est un avantage déterminant.

Mais décrivons-nous ce que nous vivons, ou ce que nous aimerions vivre ? Il semble qu’Amy Winehouse ait eu plus de prise sur son avenir dans ses chansons, que dans sa vie… (An Appraisal: For Winehouse, Life Was Messier Than Music)

Êtes-vous un vrai leader ?

Synthèse d’un article de la Harvard Business Review (Are you a Zoom-In or Zoom-Out Leader ?). Le « bon leader » est celui qui, dans la même foulée, enchaîne mise en contexte large et visionnaire et évocations de problèmes concrets, précis, frappants, qui interpellent l’expérience de l’auditeur.

Compléments :
  • Ça me semble rejoindre les thèses de Jeanne Bordeau : le leader (dirigeant) est à la fois celui qui sait donner du sens, et qui utilise le « storytelling » pour véhiculer son message.  Aujourd’hui, c’est le sens qui manque le plus…
  • L’article est accessible.  

Mots tristes

Jeanne Bordeau expose ses tableaux de mots (à la galerie Verneuil Saint Pères, 13 rue des Saints Pères à Paris). C’est le résultat de sa lecture de la presse française. Comme l’année dernière ce n’est pas gai.
J’en retire l’image d’une nation passive, sans idée, sans projet, sans rien. Elle fait le dos rond en espérant que les éclairs tomberont ailleurs. Elle ne désire pas. Sinon de ne pas choir un peu plus. « Learned helplessness » disent les psychologues anglo-saxons. Les nations aussi peuvent être déprimées.
Quel changement nous faudrait-il ? Et si nous redevenions le foyer révolutionnaire du monde ? Et si nos idées faisaient à nouveau trembler la planète ?
Indicateur de succès ? Que la presse anglo-saxonne parle à nouveau de nous avec stupeur et tremblement !

De l’économie au changement

Réunion d’économistes ce matin chez France Culture. L’économiste, si possible formé aux USA, est devenu notre maître à penser.
Ça n’a pas été toujours comme cela. Pendant longtemps l’économie a été une spécialité, obscure, du droit ! Et lorsque Raymond Barre a été présenté comme « meilleur économiste de France », cela n’a pas suscité d’admiration. Alors nous admirions les technocrates.
Le règne de l’économiste montre que nous sommes devenus une économie de marché.
C’est pour cela que nous vivons un mouvement brownien. Le marché c’est cela. Nous ne savons plus ou nous allons, nous changeons pour changer – comme une girouette, nous ne créons plus, nous confondons manipulation et action… Diagnostic de Laurent Habib et de Jeanne Bordeau.
Comment se tirer de ce tourbillon vain ? Rêver. Quelle société voulons-nous ? Si le rêve ne viole pas les lois de la nature, le réaliser n’est qu’une question de technique ! De « conduite du changement » !