Forces du changement

John K. Galbraith disait que les théories économiques justifiaient les intérêts de classes sociales. Cela se serait-il à nouveau vérifié ? Les économistes ont produit une théorie, sans aucun fondement, selon laquelle l’industrie n’avait pas d’avenir. (Précédent billet.)

L’histoire récente semble faite par deux forces : la domination du diplôme, devenant celle de la parole, créant une « élite » auto-reproduite, et la soft power américaine, à l’oeuvre depuis la guerre, à laquelle les premiers ont souscrit avec enthousiasme. Cette classe semble avoir voulu créer un monde à son image. Un monde de jet set, d’idées, de GAFA et de valeurs « socialement avancées ». Et il semble l’exacte antithèse de celui de De Gaulle ou de la 3ème république. D’ailleurs, elle paraît avoir une haine épidémique pour leur France.

Et Emmanuel Macron fut son prophète, comme il l’explique dans son livre-manifeste ?

Semelles de plomb

On me racontait que, depuis qu’il a remplacé ses vendeurs par l’intelligence artificielle, Nike ne vend plus.

Je me suis renseigné. Il semble avoir imité L’Oréal, avec les mêmes conséquences.

Pour commencer, il a embauché un dirigeant venu d’eBay. (Faut être de son temps ?) Celui-ci a considéré qu’il devait se passer des êtres humains, en particulier des distributeurs, y compris Amazon. Pourquoi n’y avait-on pas pensé plus tôt ? Plus besoin de leur donner de l’argent !

Initialement l’idée semblait bonne : le COVID les avait, effectivement, éliminés. Mais ensuite, comme dans le cas de L’Oréal, il a découvert qu’il avait perdu le contact avec le marché. Ce qui a fait l’affaire de nouveaux concurrents, qui avaient entre temps rempli les étalages des distributeurs négligés.

Le paradoxe de notre temps est que l’on vit, depuis quelques décennies, à l’ère du vendeur. Nous sommes dirigés par des gens qui ont un talent fou pour se vendre. Seulement, une fois qu’ils nous dirigent ou nous gouvernent, il se révèle qu’ils ne savaient rien faire d’autre.

(Une vidéo de Bloomberg, et un article, publicitaire.)

Détournement

Pourquoi j’ai mangé mon père est l’histoire d’un homme des cavernes de génie. En un tour de main, il invente tout. Le feu, la cuisine (qui libère l’esprit de la digestion), la domestication, la flèche… Pour le bien de l’humanité. Mais ses bonnes intentions tournent mal, et ce qui était recherche scientifique devient mythe.

Cela semble le destin de l’humanité. Comme je le disais au sujet de la sociologie : l’esprit des pionniers a été, curieusement, trahi. Et cet esprit, c’était celui de la science.

Comment expliquer ce phénomène ? Théorie du leader et du manager de Philip Kotter ? Il y a quelques rares personnes qui voient loin, et la plupart des autres qui appliquent ?

Un travail pour le véritable sociologue que j’appelle de mes voeux ?

Crypto Donald

Pourquoi Donald Trump s’intéresse-t-il autant aux crypto monnaies ? Intérêt personnel ? C’est un homme qui a vécu de paris, et il vient de découvrir qu’il y avait là un sujet de spéculation ?

Une autre idée, complémentaire (car ce qui est bon pour Donald est bon pour l’Amérique), serait une volonté de faire des crypto-monnaies un remplaçant du dollar, comme monnaie de réserve. Ce qui permettrait au dollar de perdre en valeur, et donc à l’économie américaine de gagner en compétitivité, une de ses obsessions.

Idiot ?

Folklore américain

Les habits neufs de l’empereur me rappellent des déclarations lues dans la presse anglo-saxonne et qui m’ont surpris.

Le travail des entrepreneurs et activistes est d’accoucher d’une formulation de leur offre qui « accroche » l’opinion publique. Pour cela ils multiplient les essais.

Surtout, l’homme (d’affaire, en particulier) digne de ce nom fait prendre à la société les vessies pour des lanternes. En particulier, il la fait renoncer à ce qui servait ses intérêts, mais qu’elle ne méritait pas – par exemple la sécurité sociale.

Cela tiendrait-il à une croyance culturelle ? Le peuple est bête à manger du foin, être un homme, c’est la dominer par la puissance de sa volonté, l’asservir ?

(Gramsci semble avoir abouti à une théorie équivalente.)

Sociologie

Nous avons des sociologues, mais pas de sociologie.

Une réelle sociologie serait une étude de la société comme si nous n’en faisions pas partie. Comme pour les autres sciences, elle chercherait des règles, des lois. (Lois qui ne « déterminent » rien, mais sont utiles à la poursuite de l’exploration, et qui éclairent, mais pas plus, la décision.)

L’anthropologie est ce qui se rapproche le plus de cette idée.

Les tentatives les plus intéressantes me semblent celles de Durkheim, avec ses pathologies sociales, et la dynamique des systèmes de Jay Forrester (qui est à l’origine des « limites à la croissance »). La dialectique de Hegel, qui tente de décrire comment procède le changement, est aussi une tentative méritoire. Marx en a, d’ailleurs, tiré l’idée d’un socialisme « scientifique ».

Qu’est-ce qui a fait dérailler ces tentatives ? Au lieu de continuer l’étude, comme on le fait en physique, on a cru avoir trouvé le Graal, et pouvoir passer à l’action, créer la société à son image ?

Roi artificiel

Les habits neufs de l’empereur : je n’avais jamais lu ce conte. Comme, d’ailleurs, probablement, les autres contes d’Andersen. Je ne savais pas que seuls les gens compétents étaient supposés voir la beauté du vêtement.

Et si l’intelligence artificielle, et chaque bulle spéculative, était un habit neuf ? me suis-je soudainement demandé. Le créateur de la bulle nous convainc que si nous ne percevons pas le génie de l’innovation qu’il nous propose, nous sommes de billes. Qui veut être une bille ? D’ailleurs, il y a déjà tellement de gens qui s’émerveillent ! (Un phénomène que les psychologues appellent « validation sociale » : pour prendre une décision, nous n’utilisons pas notre cerveau, nous consultons la doxa.)

Leçon de conduite du changement, aussi. Une fois que quelqu’un révèle à tous que ce qu’ils voient est vrai, la bulle éclate. (Ce serait aussi comme cela que se font les transitions de phase en physique.)

Et pirouette finale. L’empereur décillé poursuit quand même sa parade. Tant est ridicule la force de notre libre arbitre et écrasante l’influence des réflexes conditionnés inculqués par la société ?

Les habits neufs ont, effectivement, révélé la nature de la société.

Martin Seligman

Ma découverte de Martin Seligman résulte du hasard. A une époque, j’ai beaucoup écrit à des universitaires américains. Ils ne semblaient pas comprendre ce que je leur disais. Ils m’orientaient vers un autre auteur, sans rapport avec ma question. Curieusement s’était une révélation, de celles qui changent une vie ! Effets heureux du hasard ! Ce qui a été le cas de Martin Seligman.

Martin Seligman est un des psychologues qui ont marqué leur temps. Il aurait d’ailleurs pu être prix Nobel, comme Kahneman : il a fait des prévisions qui ont été vérifiées.

Son travail porte sur l’optimisme et le pessimisme. Il montre que l’optimisme est, partout, lié au succès, bien plus que les capacités qui devraient l’expliquer (par exemple les capacités intellectuelles, pour l’école). L’optimisme, c’est être stimulé par le revers ! Il montre surtout que le pessimisme et l’optimisme sont « appris ».

En testant ses travaux autour de moi, en particulier, un temps, sur mes élèves, j’ai découvert la complexité du phénomène. En effet, j’observe que l’interprétation de l’événement fait l’objet d’algorithmes très curieux, et très idiots. Ils vont au delà d’un simple « je vais réussir », ou « je n’y arriverai pas ». Par exemple, face à une question (il faut que je fasse de l’exercice), notre esprit produit une solution unique (marcher) qui suscite la paralysie (il pleut), alors qu’il y avait d’autres possibilités.

D’où la question : notre société ne serait-elle que codage ? Elle apprend à certains à croire qu’ils ne peuvent que réussir (exemple de Roosevelt), et à d’autres « l’impuissance » ?

Désespérant

Il y a quelques années, j’ai téléversé plusieurs documents dans Slideshare. Cherchant la dernière version d’un dossier que je n’arrivais plus à retrouver chez moi, je lui ai rendu visite.

J’ai découvert qu’il avait remplacé mes notes d’introduction par des synthèses faites par l’intelligence artificielle. Synthèses étonnamment stupides. Et ce pour, au moins, une bonne raison : une présentation masque l’essentiel. Ce n’est qu’un aide-mémoire pour conférencier.

Du néant intellectuel de l’entreprise ? Tellement désespérée qu’elle est prête à croire le premier charlatan qui passe ? Un indice pour investisseur : si une entreprise parle d’intelligence artificielle, c’est que son cas est désespéré ?

(A ce sujet, il serait intéressant de demander à chatgpt de faire la synthèse d’un poème. Les fleurs du mal pour les nuls…)

Course artificielle

Je lisais l’autre jour que l’intelligence artificielle coûtait peu, car les entreprises qui la produisent sont financées par leurs investisseurs. Mais cela ne pourrait pas durer. Attendons-nous à des hausses de prix.

Ce raisonnement me semble erroné. L’exemple d’Openai : on ne voit pas comment il pourra financer les investissements prévus, et il n’arrive plus à trouver les capacités de calcul dont il a besoin. Microsoft, parce qu’il a obtenu ce qu’il cherchait ? s’en désengage. D’une manière plus générale : « absolutely nobody other than NVIDIA is making any money from generative AI ».

Or, Openai vaut 500md$. En 2024, il en a gagné un peu moins de 4 et perdu 5 ! Il ne prévoit d’être rentable que le jour où son chiffre d’affaires dépassera 125md$.

Depuis la bulle internet et l’innovation de Goldman Sachs, on donne à une entreprise la valeur que promet son business plan. L’investisseur achète un résultat futur. Mais raisonné-je à l’époque de la bulle, si toutes ces prévisions sont justes, alors l’économie mondiale devrait être multipliée par 100 ou plus.

Ce qui pourrait arriver cette fois (voir l’article cité plus haut) est que les investisseurs ne puissent plus financer les pertes de leur champion. Une hausse des prix ne pourra les remplacer.

Serait-il prudent de ne pas devenir trop dépendant de l’IA ?